Brutus
Gianmichele Eirutus, né vers 1515 à Venise, de bonne heure exilé' entre en relations avec Piero Vettori et Pietro Angelico da Barca; depuis 1574. sur l'invitation d'Etienne Battori, en Transylvanie pour continuer l'histoire de Hongrie de Bonfinius; plus tard à Gracovie; après la mort de Battori, à la cour de Vienne, nommé par Rodolphe II historiographe ; mort vers 1594 en Transylvanie.
1" Florentinse historiae II. VIII (depuis l'avènement des Médicis à 1492) 1"^ édition, Lyon 1562; réimprimé dans Thesaur. Antiquit. It. de Grsevius, VIII, 1.
2° Une vie de l'historiographe hongrois Gallimachus, dans le recueil d'histoires hongroises de Bongars, Francfort 1660, etc. Brutus a aussi édité pour la première foislesœuvres historiques de Contarini {voirp.44) et de Facius (p. 46),
Machiavel, nous l'avons ait, était loin de faire sans réserve l'éloge des Médicis. Leurs ennemis n'en jugèrent pas moins nécessaire d'opposer aux derniers livres de VEiUoire florentine une narration anti-médicéenne. L'humaniste vénitien Brutus fut leur homme. Ce lettré sans patrie était comme fait exprès pour la besogne. Il était habile écrivain et n'avait pas d'opinion à lui.
Il ne lui fut pas difficile de conduire son travail tout à fait dans le sens des grandes familles de Florence que les Médicis avaient chassées du pouvoir ; il leur dut d'ailleurs maint renseignement précieux sur les laits. Il garde d'un bout à l'autre le ton d'un pamphlet haineux. Et il n'en est pas moins absolument dépendant de Machiavel; son livre n'est intelligible que quand on le considère comme une constante polémique, tantôt déguisée, tantôt ouverte, contre l'auteur de l'Histoire florentine. (Cf. outre la préface, principalement le passage 1. II, p. 29. édit. Gr.)
C'est dommage que pour le style Machiavel ne lui ait rien appris. Il a beau louer son genus scribendi et ingenium, il reste Cicéronien. Avec lui nous retombons en plein dans la manière humaniste. Des discours sans fin, des généralisations dépure rhétorique, de plates et oiseuses explications délayent la matière jusqu'à lui donner vingt fois plus d'étendue que chez Machiavel. Nous donnerons comme échantillon de sa manière d'écrire le commencement de la réponse de Piero de' Médicis à une demande en grâce d'Angelo Acciaiuoli qui s'était réfugié à
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Naples après l'échec dune lenlative révolutionnaire. Voici comment Machiavel le fait débuter (l. VII, 0pp. I, 347) : Il riderc tuo costi (à Naples) è cagione chio non piaaga; perche, se tu ridessi a Firenze,iopiaHQerei aNapoli. Et voici ce qu'en fait Brutus (1. III, p. 75) : Ego vero, Angele, facile patior te istic quemadmoduin scribis, posse afflictis tuis e perditis rébus tuis ridere. Est enimid satis causse, cur ego minus hic lugeam secundis meis; cum facile Intelligam, ubi tibi in patna, id quod eras vehementius facturas alque effusius, ridere licuisset, mihi foris plane fuiase lugendum, qui non, etc. Machiavel avait violenté le texte de cette lettre dans le but de donner du caractère de Piero une impression autre que la vraie (Villari, N. M., 111,280); mais sa version avait du moins un accent personnel. Brutus met à la place une rhétorique impersonnelle.
L^Histoire florentine devait être continuée jusqu'au temps actuel : les autres chapitres auraient fait de la polémique contre Jove, comme les précédents contre Machiavel. Ce plan ne fut pas exécuté. On peut se taire une idée de l'œuvre par la Préface à Pierre Gapponi qui est remplie des plus violentes injures contre Jove (édit. séparée, 15H6). Brutus a d'ailleurs assez bien caractérisé la plume vénale du cupide journaliste.
G. — Guichardin.
Francesco Guicciardini. né 1483 à Florence. Avocat. Ambassadeur florentin 1511 auprès de Ferdinand le Catholique. Nommé 1516 par Léon X, comme partisan des Médicis, gouverneur de Modène et de Reggio, en 1521 commissaire général des guerres des troupes pontificales; sous Clément VII en outre Président de la Romagne; après la mort du pape de nouveau à Florence, au service du duc Alexandre; après l'assassinat de ce dernier, il favorise l'élection du futur grand-duo Cosme I*'''(1537); peu de temps après destitué de ses charges; mort 1540. Ses œuvres historiques :
1° Storia fiorentina (1378 à 1509 ; la narration proprement dite ne commence qu'avec Laurent de Médicis et n'est détaillée qu'à partir de 1492). Ecrite en 1509 (p. 251) et puis non continuée, de sorte qu'elle manque de conclusion (reprise d'une certaine façon dans la Storia d'italia). L'ouvrage fut tenu secret au point que jusqu'au xix^ siècle on ne connaissait pas son existence. Parue 1859 en troisième volume des Opère inédite, édition Canestrini. — Cf. Ranke, Zur Kritik, p. 53 ss. ; E. Benoist G. (1862), 199 ss. ; C. Gioda, G. e le sue opère inédite (IfeSO) chapitre x; Villari N. M. passim, spécialement I. 390; M. Barkhausen, Fr. Gs. politische Theorien iti seinen « Opère inédite » (1908) premier chapitre.
2° Istoria d'Italia (1492 à 1534). A la mort de Guichardin l'ouvrage était terminé, à l'exception des quatre derniers livres: ceux-ci étaientécrits au complet, il ne leur manquait plus que le dernier coup de lime. Toutefois la f® édition(Florence 1561) ne donnait que les seize premiers livres (jusqu'à 1526). Mais la Slorin eut un tel succès que déjà en 1564 on publiait le reste (à Venise). L'ouvrage complet parut à Venise, 1567.
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Toutes ces éditions sont expurgées en quelques endroits par égard pour la Curie; les textes supprimés (réunis dans l'édition donnée par Rosini, 1X20) ont été ensuite publiés, en terre protestante, dans la traduction latine. On manque encore dune édition critique. Elle aurait notamment à examiner l'attitude de l'auteur vis-à-vis des sources. Le manuscritoriginal avec des corrections autographes est conservé dans les archives de la famille Guicciardini, à Florence.
Parmi les nombreuses traductions, nous ne nommerons que celle qui a paru à Bâle en 1566. Chose digne de remarque, son auteur Caelius Secundus Curio (Curione), à ce qu'il dit dans sa préface, renonça à traduire la Storia en latin des humanistes, et garda aux expressions techniques [marchiones, amiralli, hallivi) leur forme moderne et barbare.
LiTTÉRATimK. — La manière de voir moderne sur Vlstoria de Guichardin a étéfîxée par l'article qui ouvre le livre de Ranke, Zur Kritikneuerer Geschichtschreiber (1824-). Elle s'est engagée par là sur une voie fausse. En principe, il était juste de déposséder la Storia de son rang de source originale ; mais il n'était pas juste de refuser toute valeur à l'historien Guichardin. Il n'y a aucun doute que Ranke n'ait très insuffisamment apprécié l'importance de l'Histoire italienne pour l'historiographie. On serait tenté d'admettre que son jugement a été quelque peu influencé par la répulsion de cet homme pieux pour la conception cynique du monde qu'avait l'historien florentin. On peut l'excuser en disant qu'il était difficile à un jeune et bouillant combattant de garder la mesure dans son attaque contre une autorité comme Guichardin (Ranke a, dans la 2° édit. corrigé quelques-unes de ses pires méprises). Il subsiste quand même une singulière contradiction. D'un côté Ranke blâme très sévèrement des défauts que Guichardin partage avec tous ses contemporains, tels que l'ordonnance par annales, les discours librement imaginés, le plagiat d'autres relations. De l'autre, il s'efforce d'excuser l'historiographie vénale d'un Jove. il déclare très bien informé l'écrivassier désordonné Bembo, et il a des mots élogieux même pour un plagiaire éhonté et sot comme Corio. Un juge équitable reconnaîtra que les défauts reprochés par Ranke à Guichardin se rencontrent en bien plus forte mesure chez tous les historiens du temps et qu'ils sont compensés par des mérites — l'intelligence politique, l'analyse psychologique pénétrante, l'indépendance presque absolue du jugement — dont ne peuvent se vanter peut-être à égal degré que Machiavel, Commines etVarchi. A qui ne connaît pas Guichardin, Ranke donnera l'impression d'une compilation maladroite et déloyale, tandis que Guichardin n'a pas d'égal parmi ses contemporains pour le soin et la critique dans l'usage des sources.
On eût dit que Ranke avait prononcé l'arrêt définitif; la littérature sur la Storia est assez pauvre depuis. Le bon livre de E. Benoist, Guichardin (1862), le seul ouvrage d'ensemble que nous ayons jusqu'ici, discute surtout « la valeur morale » de la Storia et ne tient aucun compte des attaques de Ranke. Les Italiens se sont plutôt occupés de l'homme d'Etat que de l'historien.
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Guicharrliii a été iiour la prcinicrc fois défondu coiiirc Uankc par P. Villari dans l'ouvrage déjà cité sur Machiavel (III, 481 ss.). Malheureusement il n'a guère ébranlé les préventions défavorables de l'opinion traditionnelle, en partie parce que le peu d'espace dont disposait Villari, ne lui permettait pas de repousser toutes les accusations de Ranke. (Un seul point, la conduite de Guichardin pendant le premier soulèvement de Florence en lo27, a été traité, comme une addition à ■Villari par 0. Waltz, Zur Rettung des Geschicht>tchreibers F. G. Hist. Ztschr. 78 [1897], 207 ss.). On n'avancera pas la question sans des recherches spéciales et une édition critique de la Storia. — .l'ai essayé de donner, Hist. Ztschr. 100 (1908) 486 ss. une appréciation de Guichardin comme historien (en laissant de côté, à dessein, sa • position vis-à-vis des sources).
Machiavel, comme historien, partait le plus souvent d'une théorie. Il aimait à motiver des événements historiques par de grands mouvements généraux. Ses spéculations peuvent être géniales, mais elles ont le défaut de ne pas assez tenir compte des besoins pratiques du moment. Guichardin était bien différent. Il s'en tenait constamment à la réalité, telle qu'elle se présente à l'homme d'État engagé dans la pratique, et les généralités ne lui faisaient pas oublier le détail.
Il saisissait la situation politique réelle avec une précision et une connaissance des affaires dont l'utopiste Machiavel n'a jamais été capable. 11 ne touche pas à la philosophie de l'histoire. Ses sentences frappent juste, mais elles ne sont ni profondes ni originales. Décrit-il (dans l'Histoire florentine, p. 104 s., chap. xi), le bouleversement de la situation politique et militaire en Italie qui fut la suite de l'invasion française? il ne s'inquiète pas de connaître les causes profondes qui ont amené l'infériorité militaire de l'Italie. Parle-t-il du projet de Machiavel, de remplacer les troupes mercenaires par des milices nationales (ibid., p. 324, chap. x.kix)? il n'examine pas quelles circonstances ont bien pu faire prédominer à Florence et en Italie le système mercenaire. Ces problèmes ne rentrent pas dans le domaine de la politique pratique, au moins de la politique usuelle.
Mais avec quelle maîtrise il a dépeint ce qui était accessible à son empirisme ! Quelle impitoyable précision ! Quelle sûreté de regard