IV. — La biographie humaniste
A. — Remarques générales.
La biographie humaniste et l'antiquité. — Les historiens humanistes ont cultivé la biographie avec presque autant de zèle que les annales. Pour celles-ci Tite-Live était leur modèle ; pour la première, ce fut Suétone.
On ne saurait nier qu'ici encore l'autorité de l'antiquité n'ait eu une influence nuisible. Suétone était un savant intelligent, un archéologue zélé, mais il n'était pas historien, ni au fond psychologue. Les problèmes historiques ne sont pas son affaire. En quoi le système de gouvernement de l'empereur Tibère se distingua-t-il de celui d'Auguste ? Quelle place faut-il assigner à Horace dans l'histoire de la poésie romaine? On ne trouvera pas chez Suétone de réponse à de pareilles questions. H se contentait d'ordonner ses matériaux dans un cadre fixe ; quant à en construire une histoire, cela dépassait ses forces.
Les humanistes, même sans Suétone, n'auraient vraisemblablement pas touché à des problèmes do ce genre. Mais s'ils avaient été libres, ils auraient du moins fait profiter l'historiographie de leurs dons d'observation vivante et de leur connaissance des hommes. Quels chefs-d'œuvre de caractéristique directe ne trouve-t-on pas dans les rapports et les dépêches des ambassadeurs vénitiens ! Que n'aurait pas fourni l'auto-biographie de Pétrarque {VÉpitre à la postérité) ! Que n'a pas produit un auteur espagnol contemporain, qui ne s'est pas laissé ravir son indépendance par le prestige de l'antiquité ! La littérature biographique italienne n'a rien de comparable aux Generaciones, Semblanzas é Obras de Fernân Pérez de Guzmân. Aucun ouvrage humaniste n'égale ce recueil espagnol d'esquisses biographiques en fait de psychologie avisée, de connaissance précise du monde, d'indépendance de jugement et de réalisme dans l'expression. L'Italie avait bien des dispositions semblables ; elles ont été étouffées en germe par la contrainte de la forme antique.
La tâche de la biographie humaniste. — Elle poursuivait d'abord un but identique à celui des annales historiques. Elle était officieuse, ou du moins dépendante, comme celles-ci, et ne s'en différenciait qu en ce qu'elle avait à glorifier un personnage et non la politique d'un État. Mais les biographies ne servaient pas toutes à cette destination. Elles suppléaient en même temps à l'histoire de la civilisation.
La forme antique des annales était presque entièrement consacrée à l'histoire politique. Ce n'était pas remplir complètement la tâche de l'histoire, et les humanistes le sentaient eux-mêmes. Il leur aurait fallu faire trop de sacrifices. Que l'histoire ecclésiastique eût de la peine à entrer dans le moule de Tile-Live, ils ne s'en souciaient guère. Mais leur propre histoire, le développement de la nouvelle culture, de la nouvelle littérature, n'avait pu prendre place dans les œuvres de l'école de Bruni. S'ils voulaient la traiter, la littérature ancienne ne leur fournissait qu une seule forme, celle de la biographie. Les portraits que la rliétorique de l'antiquité, à l'exemple de Thucydide, intercalait dans le récit comme une sorte à.'oraisons funèbres (cf. Ivo Bruns, Dus literarische Portràt der Griechen [1896] 144) ne relevaient, comme on sait, dans la vie du défunt que les