Blondus
Flavio Biondo, en latin Blondus, né 1388 à Forli, secrétaire municipal dans sa ville natale, proscrit 1423, nommé 1432 par le pape Eugène IV, notaire de la Chambre papale, 1434 secrétaire apostolique, mort 1463 :
1° Plusieurs ouvrages d'archéologie romaine : Roma instaurata (topographie de la Rome ancienne avec quelques observations sur les monuments chrétiens) terminé 1446, imprimé vers 1471 ; Italia illustrata (lexique historique et géographique sur l'Italie, distribué en quatorze régions [manquent l'Italie méridionale et la Sicile], terminé 1453, l''" édit. 1474) ; Roma triumphans (manuel des antiquités romaines) présenté 1459 à Pie II, 1'" impression vers 1472. — Tous ces ouvrages dans lesOpera(Bâle 1559). Non comprise la dissertation archéologique De militia et jurisprudentia (supplément à Roma triumphans, écrit 1460), éditée par 0. Lobeck dans le Programm des Gymnasiums zum H. Kreuz, à Dresde 1892;
2" Une histoire du moyen âge de 472 à 1440 en trente et un livres, Historiarum ah inclinatione Romanorum imperU décades. Commencée 1440, achevée probablement 1452. Originairement, conçue comme histoire contemporaine, puis complétée en reculant : d'où dix livres consacrés aux dernières quarante années, vingt seulement aux mille années précédentes. Ces Décades ne sont ni une histoire d'Italie, comme d'autres que Blondus lui-même les appellent souvent, ni une histoire générale du moyen âge. LItalie est bien au premier plan, mais à côté l'histoire des autres pays est toujours résumée. Première édition datée de Venise 1483. Pie II fit des deux premières Décades un extrait humaniste. {0pp. éd. Bâle, 1571, p. 144 ss.). Cf. sur les Décades les deux travaux provoqués par Voigt de A. Masius, FI. B. (Dissert, de Leipzig, 1879)
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et de p. Buchholz, Die QucUeii der Hist. Décades, dissert, de Leipzi"- 1881; Gabotto dans la Bibliot. d. Scuole ital. Ht (1891) n°7; L. Golini Baldeschi dans la Nuova Rassegna U (1894) n» 34 et séparément 189S.
3^ Petits écrits, voir les Opéra. — 0. Lobeck a publié pour la première fois (1897) seize lettres.
Rapport avec l'historiographie rhétoricienne. — Les historiographes humanistes traitaient l'histoire en artistes. Avaient-ils accommodé la matière historique de manière à lui faire produire, comme une œuvre poétique, une impression d'art satisfaisante ? ils tenaient leur tâche pour accomplie. Cela leur était d'autant plus loisible que du côté des savants ils n'avaient pas à craindre de concurrence. Leur tendance seule rencontrait l'appui des autorités. Pourquoi Princes et Villes auraient-ils favorisé les travaux fondés sur la science historique? Le savant chercheur avait tout aussi peu à espérer des hautes Écoles. Entre la philosophie scolastique et l'histoire, il n'y avait pas de point de contact. Il n'est pas étonnant que la grande majorité des humanités aient porté presque exclusivement leur attention sur la fornie.
Ce ne fut pas un homme d'élite ni un grand historien qui inaugura une voie nouvelle. Blondus était un savant laborieux, consciencieux, non pas un penseur ni un écrivain dans le domaine de l'histoire. Ce n'est pas sans raison que des chercheurs modernes ont appliqué à ses œuvres l'épithète de médiocre. Mais à une époque oii l'histoire menaçait de tomber aux mains de virtuoses de la rhétorique, son objectivité sans esprit et sans forme avait du prix, et même une certaine originalité. Ce que Blondus fournit, c'étaient des travaux préparatoires à une véritable historiographie. Mais au moins un fondement à peu près sûr était posé, et ses travaux constituèrent pour des siècles le squelette qui servit à tous les historiens, en Italie et au dehors, surtout à ceux qui s'occupaient du moyen âge.
Les œuvres archéologiques et historiques de Blondus. — Blondus était pleinement en droit de choisir pour plusieurs de ses ouvrages la forme de lexique. Ce qu'il fit pour son Italia illustrata et sa Roma instawata {la. première topographie sérieuse de l'ancienne Rome). C'est aussi un lexique que le manuel d'antiquités romaines intitulé
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i;JO HISTOIUK DE L IlISTOlUOl.HAl'HlE MODERNE
Roma Iriumphans. Blondus ne nous donne pas une histoire, mais un recueil de matériaux. Les extraits des auteurs anciens sont consciencieusement distribués, avec indication des sources, en différentes rubriques (religion, administration, choses militaires, droit et civilisation [mores ac vitae, instituta et triumphaj), mais ils ne sont en aucune façon travaillés. La critique des sources est tout à fait négligée. Aucune distinction entre des témoignages récents et anciens; lantiquité romaine, pour Blondus, n'a pas d'histoire.
Les Histoires de la décadence de Vempire romain sont aussi un travail d'érudition. C'est par leur ordre chronologique seul qu'elles font plus que d'autres ouvrages l'effet d'une histoire. Ici encore les extraits des sources sont rangés l'un après l'autre, sans effort de composition.
Au fond, son sujet était indifférent à Blondus. Il ne s'échauffe que quand il tombe sur un fait archéologique intéressant. Quand il lui arrive de porter un jugement historique, ce jugement sent le savant de cabinet. Son idéal politique était issu de considérations naïvement égoïstes. Il estimait les États et les systèmes de gouvernement à la mesure du calme dont ils faisaient bénéficier les travaux littéraires. Il donne une note favorable aux périodes où des savants comme lui pouvaient vaquer tranquillement à leurs occupations, une mauvaise aux méchantes gens qui osent troubler par des guerres ce paisible bonheur. Il loue l'ancien empire romain, avant tout, d'avoir donné à l'Europe la sécurité et l'unité de civilisation (Préface de Roma triumphans). Il n'a pas l'enthousiasme des humanistes pour les exploits guerriers et la vertu civique des Romains.
Mais comme travail de critique et d'érudition, cet ouvrage est tout à fait distingué. Blondus, pour la première fois, est remonté, au moins en principe, aux plus anciens témoignages ; en général il mettait de côté la tradition récente, non seulement quand elle contredisait les relations antérieures, mais quand celles-ci étaient muettes. Il rejetait la reconstruction de Florence par Charlemagne pour cette raison déjà que Alcuin n'en dit rien (Italia ill. s. v, Florentia ; les dires d'Alcuin, c'est-à-dire des prétendues annales d'Einhard sur les expéditions romaines de Charles sont ensuite réfutés (à tort) par le silence du Liber pontificatis ; Dec. II, 1. I, p. 159 de l'éd. de Bâle i5o9). Il ne mentionne pas la croisade de Charlemagne
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dans son récit ; il introduit assez adroitement une allusion à ce fait dans le discours du pape Urbain II au concile de Clermont (Dec. II, 1. III, p. 208). Conformément aux plus anciens témoignages, il n'attribue pas à Pierre l'Ermite l'initiative de la première croisade {ibid. p. 209). Il tirait des témoins tout ce qui lui était accessible. Quand c'était possible, il consultait aussi des sources directes, comme des lettres. Pour son Italia illustrata, il fit exprès des voyages dans une grande partie de l'Italie. Gomme les humanistes, il exclut légendes et miracles.
Sans doute il se contentait d'apprécier les sources d'après leur âge, et d'écarter les impossibilités ainsi que les données manifestement tendancieuses. Quand il ne pouvait plus s'appuyer sur d'aussi élémentaires calculs de probabilité, il échouait, et il n'est pas malheureux qu'il se soit risqué rarement sur le terrain de la haute critique. Il a raison de rejeter — par le motif que les anciens auteurs n'en disent rien — le bruit que le pape Léon aurait accordé à Charlemagne le droit d'élire les papes et les évoques en général. Mais quand il ajoute adduci non possum ut credam modestissimuni imperatorem voluisse tantum omis etiam ohlatum accipere (Dec. II, 1. 1, p. 163), cet argument naïf ne montre pas une grande intelligence politique.
L'attitude des cercles humanistes vis-à-vis deBlondus. — Rien ne manifeste mieux la conception que l'humanisme orthodoxe se faisait de l'histoire, que la manière dont les ouvrages de Blondus furent accueillis par les fauteurs de la nouvelle culture. Blondus n'était certainement pas un grand historien. Mais il avait plus fait pour la connaissance du moyen âge et de l'antiquité romaine que tous les humanistes réunis. Ceux-ci, savaient d'ailleurs, à leur manière, apprécier ses travaux. Aucun ouvrage historique n'a été plus exploité — et la plupart du temps sans qu'on nommât l'auteur — que les Décades de Blondus. Mais il ne possédait pas les ressources de la rhétorique ; on s'apercevait à chaque pas de sa lourdeur de savant : les récompenses qui pleuvaient sur les annalistes humanistes lui furent refusées. Nicolas V payait au poids de l'or de légères traductions d'historiens grecs ; il ne restait rien pour le travailleur infatigable, chassé de sa patrie, et exploité par la Curie
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dans iim> position inférieure Un humaniste comme Bruni répugnait à se compromettre par une reconnaissance publique de cet historien trop informe (Cf Masius, p. 33).
Il est vrai que le choix du sujet ne permettait guère d'attendre une récompense of(icielle. Ce sans-patrie avait été amené par son séjour auprès de la Curie à écrire non l'histoire d'une ville, mais celle de la chrétienté entière, avec une part prépondérante pour l'Italie. Mais les papes souhaitaient, si l'on voulait qu'ils encourageassent l'œuvre, d'abord un meilleur styliste que Blondus, et surtout une histoire qui mit le développement de la papauté et de TÉtat de lÉglise au centre de l'exposé (Cf. p. 56 s.).
Au reste, c'est aller trop loin que de chercher des tendances politiques derrière la limitation des Décades à certains temps. Par sa situation et son indépendance littéraire, Blondus était prédisposé à une histoire universelle ; s'il débuta seulement par la décadence de Vempire romain, c'est uniquement parce qu'il ne se souciait pas d'entrer en concurrence avec les historiens de l'époque classique. Il s'en est expliqué lui-même on ne peut plus clairement. Depuis Orose, dit-ilj il n'y a plus eu de véritables historiens, et sa tâche était de grouper les renseignements confus sur la période écoulée depuis (comme Bruni l'avait fait pour les sources de l'histoire florentine). Nous n'avons aucune raison pour émettre des doutes sur cette déclaration et pour nous enquérir de motifs plus profonds, dont on trouverait d'ailleurs difficilement des traces dans l'ouvrage.