LA BIOGRAPHIK INDIVIDUELLE (ALBERTI
Il est aigri. Il croit pouvoir dire fièrement de soi qu'il n'a pas été un arriviste ; mais il ne comprend pas qu'il n'ait conquis par là la faveur que d'un petit nombre de princes. Il souffre cruellement de l'indifférence de ses proches, dont à peine un seul a lu même les titre de ses livres sur la famille. Il ne s'inspire pas, comme d'autres mémorialistes, de la philosophie résignée des vieillards, qui pardonne tout parce qu'elle comprend tout. Son œuvre n'en pâtit pas trop : ce qu'elle perd en impartialité, elle le regagne en vivacité d'impression.
La Vita fut imprimée d'abord par Muratori, Script. XXV, plusieurs fois depuis, entre autres en préface des Operi volgari d'AIberti, édition Bonucci, d843. Le récit s'interrompt brusquement. Il était anonyme, mais n'a vraisemblablement pas d'autre auteur qu'Alberti. Ou bien il faudrait qu'il fût écrit par un ami tout à fait intime de l'artiste et inspiré directement par lui. En ce cas, resterait à expliquer pourquoi ses dernières années et sa mort ne sont pas racontées. Bonucci déjà se prononçait pour l'attribution à Alberti. Nous pouvons ajouter que nous avons, du temps même d'AIberti, un exemple tout à fait analogue dans l'autobiographie de Cyrnaeus (p. 60) et que ce serait un cas bien exceptionnel qu'au xv* siècle, en Italie, une biographie latine fût composée par un ami anonyme.
Les objections de H. Janitschek {Reperiorium fur Kunstgesch., VI, 39 ss. [1883]) ne sont pas concluantes. Le critique n'a guère bien compris le tempérament d'AIberti ; il faut se le représenter comme un Philistin éruditpour se scandaliser de ses hâbleries. Il y a des répliques directes à faire sur d'autres points. De ce qu'Alberti parle de lui-même au parfait, il faudrait conclure que la Vita n'a été écrite qu'après sa mort ? Mais alors le portrait de Cyrnaeus aussi serait un faux. Parmi ses travaux, il en nomme d'insignifiants et garde le silence sur de plus importants? Mais Alberti avait-il l'intention de donner un catalogue de ses œuvres ? Et même alors, était-il tenu d'attacher la plus grande importance exactement aux mêmes œuvres qu'un historien de l'art du xix*^ siècle f (Cf. Dictionary of National Biography, XXVI, 188 à propos de l'autobiographie indubitablement authentique d'Edward Herbert de Cherbury (voir ci-dessous, p. 208) : Childlike vanity is the chief characteristic of the narrative... His accounts of his literary friends and his mother are very incomplète, his dates are conflicting, and he does himself an injustice by omitting almost ail mention of his serions stiidies, which give him an important place in the history of English philosophy and poetry.)
On ne peut démontrer absolument qu'Alberti soit l'auteur. Mais deux faits subsistent : 1° l'ouvrage a une origine contemporaine et est né dans l'entourage immédiat de l'artiste; 2° la lacune de la fin, dont l'hypothèse de Bonucci est l'explication la plus simple. Il est peu vraisemblable que la Vita, comme le veut Janitschek, ne soit que le fragment d'une lettre.
128 HISTOIRE UË l'historiographie MODERNB
L'autobiographie bien connue de Benvenuto Cellini (1500-1571) est tout à fait du môme genre (imprimée pour la première fois à Naples [Colonia] 1728, remaniée ; le texte original éd. 0. Bacci 1901). Seulement, Cellini revient sur sa vie avec beaucoup plus de salisfaction qu'Alberti. Il a moins de culture que ce compatriote, son aîné. Mais on est trop entraîné, pour y penser, par la verve incomparable de la narration. A côté de ce roman largement traité, dramatiquement disposé, l'esquisse d'Alberti ne peut que pâlir. La passion, chez Cellini, est plus forte, plus débridée. 11 n'égale son devancier que par le naïf plaisir qu'il prend à se vanter.
V. — Dissidents et indépendants : savants, critiques et mémorialistes A. — Flavius Blondus el la fondation de l École Savante.