Davila
Arrigo Caterino Davila, né 1576 à Pieve del Sacco dans le Padouan, emmené en France dès ses premières années par son père, qui avait été connétable du royaume de Chypre et avait noué des relations avec la famille royale de France ; il fut élevé là, vécut à la Cour et dans les armées françaises ; à Padoue en 1599; employé plusieurs fois par la république de Venise à des besognes militaires; assassiné 1631. Sa Storia délie guerre civili di Francia est une histoire des guerres de religion contre les Huguenots jusqu'à la paix de Vervins (1598). l'« édition Venise 1630, puis très fréquentes. Cf. Ranke, Franzôsische Geschichte V, 3 ss.
Le Vénitien Davila a plus d'affinité encore avec Guichardin. Cela tient à ce que ces deux hommes avaient à peu près la môme attitude
2» vol. des Opère politiche. édit. Monzani 1852) sont dans le même rapport avec Machiavel que V Histoire vénitienne avec Guichardin. Composition et pensées rappellent à chaque pas les Discorsi sur Tite-Live ; mais à la place du style serré du modèle nous trouvons déjà de la loquacité, à la place de spéculations universelles, une apologie de Venise. L'intention de Paruta paraît avoir été principalement de défendre la politique de Venise contre un auteur moderne (Machiavel)— dont les Discorsi sont d'ailleurs tout à fait oubliés (édit. Monzani, p. 209) — et de démontrer que Venise n'a pas à craindre la comparaison avec Rome.
Ib4 lllSTltlKE DE I. HISÏORIOCRAI'UIK MODERNE
vis-à-vis de leur matière historique. Davila aussi avait été en partie témoin des événements qu'il décrivait et n'eu restait pas moins indifférent en somme aux problèmes pour lesquels on se battait. Guichardin de même restait froid devant la question de savoir si l'Italie se trouverait mieux de la domination espagnole ou de la domination française. Davila n'est pas tout à fait neutre en politique. C'est un iiomme d'Etat moderne et ses sympathies vont à un gouvernement fort, à la monarchie indépendante des factions de la noblesse. Mais il est libre de toute prévention confessionnelle. Il raconte les intrigues des seigneurs huguenots avec autant de calme que celles des catholiques, et tout comme son maître il ne croit qu'à des mobiles égoïstes. Ses héros sont des personnages comme Catherine de Médicis et Henri IV, des politiques capables, parce qu'ils sontétran- Qfers à des tendances confessionnelles, de s'élever au-dessus des partis en lutte. Il loue la conversion d'Henri IV, parce que la France y gagna le calme et l'union ; quant à l'influence qu'elle eut sur les rapports des deux confessions en Europe, cela ne l'intéresse pas. L'intrigue politique est tout pour lui. Il faut dire qu'il y est passé maître. Dans l'art de démêler clairement les fils d'une affaire diplomatique il n'est dépassé que par Guichardin, qui lui reste supérieur comme psychologue.
Mais à Davila plus qu'à tout autre s'appliquent les observations générales que nous avons faites au commencement de cette section (p. 145).
Les penseurs politiques de la Renaissance florentine avaient développé une doctrine historique qui basait tous les jugements de valeur sur l'utilité politique : son application au sujet traité par Davila était peut-être une heureuse correction du point de vue confessionnel. Des travaux antérieurs avaient d'ailleurs accentué fortement les tendances politiques qui se manifestaient dans les guerres de religion Cf. Rébelliau, Bossuet historien... (1891) 257 ss. Mais la partialité florentine laissait bien des choses sans explication, Davila ne parle du calvinisme qu'après avoir montré les chefs d'une fraction de la noblesse résolus à se servir de la nouvelle religion comme d'un instrument de pouvoir politique (1*"^ livre). C'est de la même façon que Guichardin, dans son Histoire florentine (p. 121), que Davila ne pouvait connaître, a introduit Savonarole. Or l'action politique du moine
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de Saint-Marc n'avait été qu'un épisode dans l'histoire européenne de son temps ; mais Davila nous dérobe justement une partie fondamentale de son histoire. Il nous apprend comment les dirigeants ont exploité le mouvement religieux, il ne nous dit pas ce qu'était ce mouvement. La doctrine calviniste n'est caractérisée nulle part. D'après les Discorsi de Machiavel, la religion pouvait être dans la main d'un prince un instrument de pouvoir important (1. I, ch. 11) : il n'avait pas prévu qu'une organisation religieuse pût se développer spontanément.
Davila exagère encore le pragmatisme politique de Guichardin . C'avait été dès l'origine le défaut des grands Florentins de chercher derrière chaque action un subtil calcul politique. Davila pousse à l'excès cette tendance. D'autant plus fâcheusement qu'il ne s'en tient pas consciencieusement aux sources, comme Guichardin, mais les altère sans scrupule, comme Machiavel, quand elles n'illustrent pas suffisamment sa manière de voir. Ranke a rassemblé de nombreux cas de ce genre. Plus que les grands Florentins il obéissait en cela à des considérations littéraires. Machiavel avait arrangé les rapports de ses devanciers presque exclusivement dans l'intérêt de ses théories politiques : Davila, selon l'habitude humaniste, faisait une grande place à l'anecdote sensationnelle, même alors que ses sources lui indiquaient une meilleure voie. Quant à certains dehors de l'historiographie exacte, comme le chiffre des années, il les évitait aussi constamment que les humanistes.
Si son ouvrage eut un grand succès et, à l'égal des écrits de Commines et de Glarendon, fixa l'opinion de la postérité sur le sujet qu'il avait traité, cela ne fut pas uniquement dû à une forme agréable, à une narration coulante et ininterrompue comme celle d'un roman. Davila fut le premier à établir une corrélation intime entre les épisodes des guerres de religion, que De Thou lui-même n'expliquait qu'isolément. Son regard impartial d'étranger l'élevait au-dessus des mots d'ordre des partis. Et puis son livre parut au bon moment, à l'époque « der màchtigsten Erhebung Richelieus^ » (Ranke). En France aussi, on avait cessé de comprendre la politique des vieux Protestants.