MÉMORIALISTES (COMMINES
modèles français la vie de Pedro Nino, avaient voulu dessiner dans leurs ouvrages l'idéal du chevalier errant: Commines, lui, utilisa'^ l'histoire de Louis XI (et plus tard de Charles VIII) pour éclairer à la lumière de ses expériences princes et diplomates sur leurs devoirs. Aussi ne raconte-t-il les événements qu'autant qu'ils peu- . vent servir à l'instruction. Il n'était ni savant ni chroniqueur et ne s'inquiétait pas des lacunes qu'il lui fallait laisser dans son récit. La forme, comme telle, lui étaient indifférente. On a beaucoup loué le sans-gène de son style. A bon droit, car c'est par là que s'exprime, vivante et originale, la remarquable personnalité de l'auteur. Mais Commines n'est rien moins qu'un écrivain modèle. Sa syntaxe est souvent traînante, la composition, au point de vue de l'art, souvent défectueuse. Commines n'avait pas été touché par la culture humaniste (c'est à peine s'il savait écrire en latin) ; il n'avait môme pas étudié la technique de la prose française, telle que l'avaient constituée les écrivains de profession. Il ne s'intéressait qu'à la chose elle-même. Son ouvrage n'aurait pas servi à l'instruction, si des ornements de style étaient venus troubler la clarté de ses maximes pédagogiques.
Ses tendances politiques. — Ce qui mit Commines au-dessus de ses confrères, Christine de Pisan, Chastellain et autres, ce fut sa ^ fine intelligence politique, l'étendue de son regard, sa connaissance des affaires et des hommes. Et puis, avant tout sa position indépen-j dante. Commines n'est pas le moins du monde impartial. Il est naturel qu'il ail pris une position décidée dans les questions politiques de son temps. Il paraît avoir laissé à des rancunes personnelles trop d'influence sur son exposition. Mais il n'écrivait pas au "^ service ni sous les yeux d'un prince. Rien ne l'obligeait à écrirc^ l'apologie de son seigneur défunt. Il considère Louis XI comme un sujet favorable pour ses démonstrations ; ce prince enseigne comment il faut agir ; la politique de Charles le Téméraire et de Charles "VIII montre quelles fautes un prince doit éviter. Aussi a-t-il analysé son héros froidement, en réaliste ; dans sa préface, le plus grand éloge qu'il sache faire de lui, c'est que de tous les princes qu'il connaissait c'est lui qui avait le moins de vices ! Mais comme il a su démêler les principes directeurs de la politique du roi ! Quels por-
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traits vivanls il trace des autres personnages! Comme il est bon juge des situations politiques I Avec quelle mesure, avec quelle raison il contrepèse la louange et le blâme ! Aucun autre écrivain peut-être ne nourrit aussi peu d'illusions que lui sur l'efficacité des mesures politiques. Il n'oublie jamais que le pouvoir et la sagesse ne peuvent garantir le succès qu'avec une certitude relative.
Commines et les historiens de la Renaissance. — Voulant que son livre serve à l'instruction des princes et des hommes d'État, Com-
' mines devait partir non de constructions idéales de son cerveau,
(jnais de la réalité. Il devait livrer sans retouche son expérience politique. De bonne heure il s'attira par là le reproche de machiévalisme. Des critiques modernes ont même cru devoir rapprocher son
'^ œuvre de la Renaissance italienne. C'est à tort. Il n'avait pas besoin
lile tirer d'Italie ses principes politiques. Surtout pas de l'historio- Tgraphie italienne. Il ne faut pas oublier que Machiavel et Guichardin — c'est avec eux qu'on peut le mieux le comparer — ont écrit plus ^tard que lui et dépendent de lui en partie (Guichardin s'est servi de son ouvrage) et que l'historiographie politique des grands Florentins se distingue précisément de l'ancienne historiographie humaniste (la seule que Commines eût pu connaître) par ce qu'elle a de com-
fmun avec le Français. Jin outre, la ressemblance est tout extérieure. Elle consiste au fond en ceci, que Commines ainsi que les Florentins partent de la situation politique réelle, et qu'ils veulent non pas
.prêcher, mais instruire. Au reste, leur méthode est très différente. Commines rattache à tel ou tel cas des observations politiques, et
^ne cherche pas comme les Florentins à esquisser un système. Peu lui importaient des recherches théoriques sur les principes de la politique : la science ne se passe pas de généralisations ; mais ce qui instruit le mieux l'homme d'action, c'est l'analj^se dun cas particulier. Un intérêt purement spéculatif lui demeure étranger. Aussi ne s'aperçoit-il pas qu'il peut y avoir contradiction entre ses leçons et la doctrine de l'Église. Il ne connaissait rien d'autre que ce qu'il enseignait. Il navait jamais cherché conseil, comme Machiavel, dans de vieux manuels, où il aurait découvert que la pratique était en opposition tranchée avec la théorie. On n'éprouvait pas en France le besoin de créer de toutes pièces un État et d'accommoder tout à