Histoire de l'horlogerie en FrancheComté
Le malheur a sur le caractère de l’homme une influence incontestable : s’il ne tue pas moralement, il est salutaire et fortiflant; et c’est surtout lorsqu’il est fortuit, c’est-à-dire non mérité, qu’il possède cette action roborative. Il en est de même des calamités qui passent, comme l’inondation, sur une province : elles la retrempent, mais elles l’attristent. Le peuple que l’adversité visite souvent ne voit de la vie que les désenchantements ; il a besoin de se reposer, non dans les biens d’ici-bas qui lui échappent sans cesse, mais dans les biens d’un ordre supérieur et plus constant ; il perd l’enthousiasme des nations jeunes et prospères pour devenir froid, calme et réfléchi.
Etonnons-nous donc qu’après les invasions des Suèdes,
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des Lorrains et des Français, qu’après les violences et les larcins des gens de guerre, qu’après les longues dévastations de la peste et de la famine, la Franche-Comté soit devenue sérieuse et triste ! Etonnons-nous qu’une grande roideur forme le fond du caractère de ses habitants !
Le Franc-Comtois des régions basse et moyenne, où est Besançon, a été de tout temps agricole et viticole ; il a aimé et il aime encore avec passion les professions rustiques où l’on trouve, sinon la richesse, du moins une aisance honnête, une vertu facile et une indépendance incontestahle; il a une instinctive aversion pour les nouveautés industrielles, comme pour les nouveautés en général, persuadé que la certitude du succès dans les entreprises peut tout au plus équivaloir aux efforts quelles nécessitent et aux inconvénients physiques ou moraux qu’elles entraînent. D’ailleurs, il est peu susceptible d’exaltation, et la fumée de l’enthousiasme pour quoi que ce soit rarement lui monte au cerveau. Qui le blâmera d'être sceptique et froid au milieu de la génération présente si mobile, si souvent déçue, et toujours le dos au vent? Qui ne voit dans sa gravité un serre-frein providentiel? Quoi qu'il en soit, j’ai cru devoir justiGer mes concitoyens (car on les en accuse !) d’apporter en toutes choses une grande réserve, ce qui, jusqu’ici, les a retenus hors de la voie des spéculations extravagantes de notre temps.
Ou raconte que M. de Lacoré, intendant-général de la
Province, désireux d’introduire en France l’industrie de nos voisins les Suisses, dont nous étions les tributaires , assembla dans son palais les notables de Besançon. Il leur exposa qu’un Genevois s’offrait, moyennant quelques avances pécuniaires , à fonder dans Besançon uu établissement d’borlogerie analogue à ceux qui llorissaient en Suisse ; il leur fit voir combien l’entreprise était facilement réalisable et quels en seraient certainement les avantages pour toute la Franche-Comté. Puis, s’adressant individuellement au notable le plus connu de la cité, le populaire Ragot :
« — Que pensez-vous, lui dit-il, de la proposition qui « nous est faite? »
K — C’est un Suisse qui nous la fait ? demande Ragot ; te je suis d’avis qu’on le pende ! — Ço in Suisse ? qu’on t< lou pende! »
Vous direz à cela que Ragot avait en vue plutôt le Grec que son présent. Non, Ragot le vigneron ne voulait ni de l’un ni de l’autre ; ce personnage est le type d’une race agreste, difficile à convaincre; qui n’a jamais envié l’opulence des habitants d’Alsace, ni convoité pour ellemême l'enricbissemeut subit des pâtres de l’Helvétie.
Comment la fabrication des montres, importée en France depuis un peu plus d’un demi-siècle, est-elle devenue pour la Franche-Comté une industrie de premier ordre? Comment se rendre compte de l’agrandissement inouï de cette fabrique dans une province où la faveur
populaire lui a manqué complètement? Ce fait antinomal aura son explication dans l’historique qui va suivre. On y verrra, d'une part, tous les obstacles qu’on a suscités à l’horlogerie dans ses débuts, et de l’autre, tous les sacrifices que les gouvernements ont dû faire pour assurer la réussite de son établissement ; que si cette industrie doit nous enrichir et nous rendre meilleurs, ce n’est pas aux particuliers non plus qu’aux administrations locales du pays qu’il en faut savoir gré •, que si, au contraire, l’introduction de cette manufacture a marqué l’heure de notre dégénération, la Franche-Comté n’en doit pas être responsable.
Octobre 1858.