FRANCHE-COMTÉ
Commission provisoire.
En 1793, des horlogers du Locle et de la Chauxde-Fonds, affiliés à la société des Jacobins de Morteau, s’associaient à toutes les réjouissances publiques et célébraient tous les événements qui se passaient en France à celte époque, et cela assez hautement pour que le gouvernement de Neuchâtel en prît ombrage et en fit incarcérer quelques-uns (1). Ces mesures engagèrent les plus compromis à prendre le chemin de l’exil, et
(1) Ils avaient planté l’arbre de la liberté dans leur pays, sur le sol des rois, comme le fait remarquer Mégevand fLettres. Arch. préf.), et de là ils s’étaient rendus en pompe à Morteau pour y enterrer la royauté.
la Franche-Gomti fournit un asile à ces transfuges (1).
Je crois volontiers que les persécutions politiques n’ont pas été le seul motif des désertions qui ont eu lieu, et que plus d’un exilé, n’ayant en Suisse ni considération ni crédit, a été bien aise de s’en créer à l’étranger.
Quoi qu’il en soit, ces citoyens abandonnaient un pays où l’on persécutait les patriotes et venaient demander à la France une hospitalité qu’ils étaient à même de payer largement. En effet, dans un temps où cette puissance était en guerre avec presque toute l’Europe et où, par conséquent, il lui importait de se suffire à elle-même, ils y amenaient une industrie dont elle maoquait; ils en dépossédaient un pays ennemi, Neuchâtel, où elle était florissante, pour en doter la République.
C’est ce qu’exposaient dans leur mémoire au Ministre quelques négociants du Locle et de la Chaux-de-Fonds. Ce mémoire, oeuvre de Mégevand (l’aîné) (2), est long, diff’us et mal écrit. « Mégevand commence par y énumérer longuement les bienfaits de l’industrie, de l’industrie horlogère
(1) Voyez l’arrêté de Bassal du ‘il brumaire.
(2) C’est Laurent Mégevand qui conçut l’idée de créer un établissement d’horlogerie à Besançon. II communiqua son projeta quelques membres de l’Assemblée constituante, Guadet, Vergniaud, Fonfrède, qui lui dirent de faire à Clavicres, alors ministre, des propositions, et l’assurèrent de leur appui.
surloul, qui doit produire en Franche-Comle d’heureux fruits et en faire disparaître la paresse et la mendicité; chaque famille pauvre, dit Mégevand, y trouvera l’aisance par le travail, et la certitude d’un salaire suffisant garantira la vertu des
filles des séductions de la débauche, etc
(< Il est clair, après cela, que la République ne peut refuser quelques avances au fondateur d’un établissement de cette portée, d’autant mieux, ditil encore, qu’en quittant la Suisse, il la dépouille de son industrie et s’en interdit à jamais la rentrée. 11 faut donc qu’on le mette si bien, qu’il n’ait rien à regretter de son passé; il faut qu’il ait pour lui, ses ouvriers et ses enfants, logement préparé d’avance et gratuit pendant huit ou neuf années; il faut qu’il soit défrayé de son voyage et du transport de ses effets, etc. Comme il ne pourrait lutter sans désavantage contre la concurrence tout établie des horlogers de Besançon (1), il est indispensable qu’on lui fasse le prêt d’une somme, or ou argent, de laquelle il jouira sans intérêts pendant quelques années. Outre cela, il fixe les titres
Le Mémoire de Mégevand fut envoyé à Clavicrcs le 31 mai, et par suite des révolutions du temps, ne fut transmis aux Administrateurs du Doubs qu’à un mois et demi de là.
(Voyez Arch. préf.)
(1) Quelques horlogers peu nombreux, persécutés à Genève à cause de leur qualité d’étrangers, s'étaient retirés à Besançon ; mais leurs produits étaient insignifiants.
auxquels il est possible de travailler; il demande une avance de quinze mille livres pour achat d’outils, l’exemption de la milice, etc. U émet, en finissant, cette appréciation qu’on pourra peutêtre contester, c’est que si des tentatives du genre de celles-ci avaient avorté en Allemagne, en Prusse, en Italie, en France même, ce résultat négatif était dû à l’obligation imposée à l’ouvrier de travailler pour un maître. Il convient, dit Mégevand, de laisser chaque artiste (1) libre de travailler pour qui bon lui semblera (2). »
Ce mémoire fut envoyé, le 18 juillet 1793, par le ministre Garat, à l’administration départementale du Doubs laquelle, dans sa séance du 8 août adopta les conclusions de Kilg (3) qui demandait dans son rapport :
1® Qu’on n’astreignît pas l’ouvrier à travailler pour un maître qui ne lui conviendrait point;
2° Qu’on lui permît d’entrer en franchise son mobilier et ses outils ;
(1) Dans ce temps-là, le nom d’artiste n’était pas exclusivement réservé à ceux qui cultivent les beaux-arts, on le donnait encore à ceux qui cultivent les arts quels qu’ils soient, l’art dramatique, l’art vétérinaire, l’art industriel, etc., en sorte que nous voyons souvent dans les archives des districts cette dénomination appliquée sans arrière-pensée aux ouvriers d’horlogerie.
(2) Archives de la Préfecture; carton xxxvn (District).
(3) Depuis sous-préfet à Baume-les-Dames.
3° Qu’on le logeât soit aux Jacobins, soit aux Petils-Carmes, soit aux Bénédictins (de St-Ferjeux), soit à Beaupré ; mais qu’il n’était pas d’avis qu’on accordât des indemnités d’aucune espèce. »
Ce jour-là Mégevand, accompagné de quelques Suisses, se présentait à la séance. Ravier, un des administrateurs, lui dit qu’on s’était occupé de sa pétition, et qu’on avait considéré comme avantageuse et salutaire l’entreprise qu’il projetait, mais qu’il lui faudrait s’entendre, pour la mener à bien, avecBassal, dont les pouvoirs étaient illimités (1).
A quelque temps de là, les représentants du peuple Bassal, et Bernard (de Saintes), en mission extraordinaire dans le département du Doubs, nommèrent une commission dont Briot (2) faisait partie, laquelle avait à rechercher si l’institution d’un établissement d’horlogerie était possible en France et à quelles conditions.
Les membres de cette commission se rendirent à la frontière, vers Morlcau, afin d’étudier plus facilement la question qui leur était soumise et de s’entendre avec les patriotes des comtés de Neuchâtel et de Valengin sur les moyens qu’il con-
(1) Délibérât, de l’Administration départementale (Arch. préfectorales).
(2) Briot, libraire à Besançon, fut plus tard membre et secrétaire de l’Agence d’Horlogerie, puis membre de l’Assemblée législative, etc. ; esprit actif, mais s’inspirant trop d’imagination .
iO
viendrait d’employer pour favoriser l’irainigralion des artistes en Franche-Comté. C’est à la suite du travail de celte commission que Bassal et son collègue prirent leur arrêté du 21 brumaire an 2.
c( Les représentants du peuple délégués par la « Convention nationale pour les départements de « la Côte-d’Or, du Doubs, du Jura, de la Haute- « Saône, du Mont-Terrible et de l’Ain;
« Instruits que plus de quatre cents patriotes " du Locle et de la Chaux-de-Fonds, tous connus « par leur attachement à la Révolution française; « presque tous associés, avant leur passage sur le « territoire de la République, à toutes les sociétés n populaires du Doubs ; tous vexés et proscrits << de leur famille par un gouvernement ennemi « de l’égalité, ont cherché un asile dans la ville de « Besançon, où ils se proposent d’exercer leur « industrie et leurs talents dans l’horlogerie, d’une ■< manière qui promet à la République les plus « grands avantages pour cette nouvelle branche Il de commerce; que, néanmoins, pour que cet « établissement puisse parvenir à sa perfection, « il faut encore beaucoup d’autres ouvriers exercés « dans plusieurs genres relatifs à cette fabrique: » qu’un grand nombre de nos voisins, manquant « de moyens de subsistance pour eux et leurs « familles, n’attendent afin de se réunir à ceux '< qui sont déjà en France que le moment où la « République leur accordera une protection hos-
« pitalière et mettra leurs familles en état de vivre « jusqu’à ce que leur industrie et leur travail puis- « sent les nourrir ;
« Considérant que cette nouvelle branche de « commerce introduite dans la République doit « payer amplement, même dans le cours de la « présente année, les sacrifices que l’humanité « commande en faveur des artistes qui abandon- ■■ nent leurs ateliers et leurs foyers pour se sous- « traire à l’oppression, et pour transporter sur le « sol français une source d’industrie aussi préci cieuse; que cet établissement épargnerait à la <■ Nation plus de cinquante millions sortant toutes « les années de la France en échange des montres « et produits que les étrangers y font passer; que <> ces établissements, souvent essayés par l’ancien « régime, n’ont échoué que parce que les lenteurs « et les obstacles inévitables pour former des puce vriers ont entraîné des dépenses immenses; que cc l’établissement projeté promet, au contraire, un 'c succès d’autant plus assuré qu’il ne s’agit que 'c de transporter chez nous une fabrique déjà toute ce formée et qui fait la richesse d’une Principauté ce voisine, dont le tyran est en guerre avec la Réfc publique française, arrêtent ce qui suit :
cc Article premier. — Il sera alloué pendant un cc mois, à dater du jour de la sortie du Locle ou ce d’ailleurs, à chaque célibataire ou homme veuf,
« la somme de quatre livres par jour; celle de trois « livres par chaque père et mère, en outre de deux « livres par chaque enfant au nombre de deux, et » de trente sous pour chacun de ceux qui excède- « ront ledit nombre. Les femmes exercées aux « travaux de l’horlogerie jouiront de la même gra- (< tification.
Art. 2. — La République paiera tous les frais « de transport pour les personnes, outils et effets « des ouvriers qui passeront en exemption de droits « avec les formalités d’usage.
« Art. 3. — Il sera fait une avance de cinq mille « marcs d’argent en matière, ou l’équivalent en or « pour la fabrication des boîtes et autres fourni- « tures, etc., sans pouvoir être employés à d’autres « usages, aux chefs de la manufacture qui sont les « deux frères Mégcvand et les citoyens Trot, père « et flis, qui en seront coobligés, solidaires, et « rendront, à l’expiration du terme, les mêmes « quantités qu’ils auront reçues ; cette avance leur « sera faite par la République sans aucun intérêt « pour six ans, mais successivement et au fur et à « mesure de leurs besoins vériGés par la commis- « sion établie à cet efièt, sans qu’ils puissent exi- « ger eux-mêmes aucun intérêt pour les matières « d’or et d’argent provenant de cette avance, qu’ils « fourniront aux ouvriers; bien entendu qu’ils se- « ront tenus de prendre en totalité la fabrication
U de ceux desdits ouvriers avec qui ils auront pris '< des engagements particuliers.
« Aht. 4. — Sur l’excellente réputation dont « jouissent les citoyens Mégevand et Trot ; on >< leur avancera d’abord deux mille marcs d’argent « ou la valeur en or, et on continuera l’avance du « surplus dans le cas où, comme on l’espère, les « affaires des chefs de l’entreprise et l’état de la « manufacture seront florissants.
« Art. 5. — Il sera permis aux citoyens Mégevand '< et Trot de tirer de l’étranger des matières d’or « et d’argent contre du numéraire ou du lingot, « valeur égale, d’après l’autorisation de la com- « mission et moyennant les précautions couvena- << blés ; mais ils ne pourront, sous aucun prétexte, » acheter des montres en Suisse , ni ailleurs hors « de France.
(c Art. 6. — On vendra la maison de Beaupré « au citoyen Mégevand (aîné) d’après estimation « faite par les experts. Le logement sera payé pen- << dant six ans aux ouvriers, savoir : sur le pied de << quarante livres aux célibataires ou pour deux » personnes mariées sans enfants, et de soixante- <( douze livres pour les chefs de famille avec en- « fants.
« Art. 7. — Les ouvriers de la manufacture se-
« roat soumis aux mêmes droits et obligations que '< tous les citoyens de la République, et néanmoins << les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans ne » seront pas soumis à la réquisition portée par la « loi du 23 août dernier, ni à toute autre subsé- << quente pendant deux ans.
« Art. 8. — Les secours, indemnités et loge- « ments déterminés ci-dessus n’auront lieu qu’au- « tant que le nombre des ouvriers sera suffisant « pour établir une manufacture complète d’horlo- <• gerie, et ne seront accordés qu’à ceux qui seront « rendus ici jusqu’au courant d’avril prochain.
« Art. 9. — Il sera formé par les représentants << du peuple une commission adn>inistrative pour « faire surveiller et prospérer ladite manufacture.
« Art. 10. — L’or employé pour la fabrication (( des montres ne pourra être au-dessous du titre (c de dix-huit carats, au remède d’un quart de ca- « rat, et l’argent ne pourra être au-dessous de dix « deniers, au remède d’un quart de denier.
« Fait en Commission, à Besançon, le vingt- « unième jour de brumaire, l’an II de la République « une et indivisible.
« Signé : Bassal et Prost. »
Cinq jours après, Bassai reçut du Comité du Salut public la confirmation de l’arrété qu'il avait pris (1) ; et c’est le premier frimaire qu’il arrêta l’organisation provisoire du nouvel établissement (2).
Ainsi l’horlogerie prit naissance en Franche- Comté! Bientôt les artistes de Genève, de Neuchâtel et de la Chaux-de-Fonds surtout, invités par les pressantes sollicitations de leurs concitoyens fugitifs, alléchés d’ailleurs par les primes qu’on leur offrait, affluèrent dans Besançon. On en comptait plus d’un mille six mois après la promulgation des arrêtés de brumaire.
Bassai, à qui la fabrique bisontine est redevable des statuts organiques qui l’ont fondée, et des encouragements qui l’ont soutenue dans le principe, institua une commission, ou plutôt il prorogea et agrandit les pouvoirs de celle que nous avons mentionnée précédemment, laquelle était composée de membres pris dans chacune des autorités administratives (municipale et départementale). Cette commission provisoire avait pour but de répartir à chaque émigrant nouveau venu le chiffre des indemnités auxquelles il avait droit, de régler le prix des loyers, de surveiller, en un mot, le bon emploi des sommes que le gouvernement mettait à la dis-
(1) Voyez Pièce n» 1 .
(2) Voyez Pièce n® 2.
position de l’industrie naissante (1) ; elle devait, en outre, surveiller les artistes, recevoir leurs doléances et les transmettre à la Convention (Commission d’ Agriculture et des Arts). Quatre artistes adjoints à cette Commission, lui fournissaient les renseignement qu’elle demandait, et formaient, en quelque sorte, un comité de prud’hommie.
Nous verrons cette Commission, qui fut plus tard l’Agence de l’Horlogerie nationale, prendre chaudement à cœur les intérêts qu’elle avait mission de défendre ; et il ne fallait pas moins que le zèle, que l’enthousiasme tout industriel de ses membres pour empêcher la manufacture de mourir prématurément, par suite de la difficulté des temps et de l’aveugle persécution des partis.
Bassal avait offert à Mégevand, comme demeure, la maison de Beaupré (2), devenue propriété nationale. C’est là que Mégevand, le Genevois, l’homme de la création horlogèrc, comme l’appelle Briot dans son mémoire, s’installa dans l’automne de 1793. Comme ce personnage possédait en Suisse une certaine influence dont j’ignore la
(1) Il avait été versé à la caisse du payeur-général du Doubs une somme de 150,000 fr. affectée spécialement aux besoins de rétablissement d’Horlogerie.
(2) Cette maison, située entre Roche et Thize, est abritée de nord par une colline et prend jour au sud et à l’est sur celte admirable plaine de Chalèze, semée d’ormes et de peupliers.
source, il eut bien vite peuplé d’ouvriers sa pittoresque solitude. En effet, quelques mois après son installation, il comptait cent trente travailleurs à ses ateliers et pouvait, dit-on, livrer quarante douzaines de mouvements bruts par décade (1). Il s’était adjoint, pour donner à son établissement plus de force et de crédit, son frère et Trot, Genevois comme lui.
Voilà donc une vaste maison de commerce d’horlogerie fondée à Besançon ! Elle a, dans l’Etat> un bailleur de fonds qui la protège; dans la Commission instituée par Bassal, un conseil de surveillance qui règle ses comptes; et, dans les trois associés, des négociants éclairés et entreprenants qui la dirigent. Mais que peuvent les combinaisons les mieux faites, les prévisions les mieux établies, en face de l’action toute puissante des événements? La maison Trot et C‘' succombera, Âuzières et Mandrillon feront faillite; mais ces hardis aventuriers auront jeté sur la place une centaine de familles laborieuses et modestes, qui spéculeront avec réserve, qui fonderont sans bruit la réputation industrielle de la cité et qui viendront confirmer une fois de plus cette éternelle vérité = rien de précipité n’est durable.
(i ) Aujourd’hui les ébauches sont fabriquées par de puissantes machines dans les établissements de Beaucourt (Haut- Rhin) et de Seloncourt (Doubs).
J’ai dù pourtant parler de cette peuplade de Beaupré, bien qu’elle ne fût qu’une fraction de la colonie suisse, parce qu’on avait fondé sur elle tout l’espoir de la manufacture et qu’on a considéré sa chute comme devant entraîner la chute définitive de l'horlogerie franc-comtoise. J’en reparlerai dans la suite encore, parce que ce fut contre elle ou en sa faveur que les ennemis et les partisans de la nouvelle industrie bataillèrent le plus; mais je le ferai sans partialité ni fiel, car les noms de Trot et Mégevand n’ont déjà plus l’actualité qui passionne.
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Première Agence.
(Du 13 prairial an U an 24 prairial an III.)
Le nouvel élablissenient fonctionna dans les premiers temps à la grande satisfaction de la Commission administrative. Le nombre des émigrants augmentait de jour en jour; en mars 1794 on ne comptait pas moins de quatre-viugt-quinze monteurs de boites à Besançon, et l’on pensait pouvoir établir, sans exagération, près de mille montres par décade. La fabrique bisontine espérait donc éclipser bientôt les fabriques mères de la principauté de Neuchâtel, et faire taire, par cette inouïe prospérité, les attaques malveillantes auxquelles elle était en butte.
Il est de fait que, dès son origine, notre manufacture eut à se défendre d’accusations graves, accusations qui entravèrent certainement ses progrès. La population indigène avait accueilli avec des préventions défavorables ces étrangers qu’on implantait au milieu d’elle. Foncièrement catholique, malgré le silence des cultes, elle voyait de mauvais œil cette nuée de huguenots s’abattre sur la
province avec leurs sentiments et leur industrie. Que pouvait amener de bon, je vous le demande, ce froissement inévitable et continuel des croyances? et de quel bien pouvaient nous gratifier ces artistes indigents, arrivés, la plupart, dans un dénûment complet de toutes choses? On les accusait donc tout haut d’étre venus, non pour nous enrichir, mais pour nous dévorer, mais pour consommer nos dernières ressources; on les accusait d’accaparer l’argent sous prétexte d’en faire des montres et d’ensuite l’exporter (fans leur pays (1). Et qui sait, disait-on, si l’introduction parmi nous de ces aventuriers, que.nous armons comme des citoyens pour la garde de la cité, ne constitue pas une invasion déguisée et si un jour ils n’ouvriront pas à l’étranger les portes de la France ( 2 ).
La Commission répondit à ces imputations calomnieuses dans sa délibération motivée du 8 germinal an II. Elle envoya celte délibération .‘‘ous forme de mémoire au Comité de Salut public, tout à la fois pour servir de justification aux artistes et pour combattre le projet qu’ou avait conçu de
(t) On fil grand bruit dans le temps d’un émissaire de Mégevand, nommé Péter, arrêté à la frontière, lequel Péter avait déclaré exporter en Suisse cent louis pour achat d’outils indispensables à l’établissement, et qui fut trouvé porteur d’une somme double de celle qu’il avait déclarée.
(2) Voyez Journal de l’Agence, Arch. de la Préfecture.
transférer à Versailles la manufacture d’horlogerie.
En efiet, les dénonciations dont les Suisses étaient l’objet, avaient été, jusqu’à un certain point, accueillies par le gouvernement de 93, soupçonneux et toujours disposé à attribuer aux trahisons les embarras dans lesquels il sc trouvait. 11 était donc question d’interner, loin des frontières, ccs suspects, pour les mettre dans l’impossibilité de s’entendre avec les ennemis de la patrie et de transporter loin du territoire français les richesses de la Nation. » Mais , objectaient les auteurs du mémoire, un pareil projet n’esi pas possible; les ouvriers s’y refusent formellement; s’ils ont accepté l’exil, ce n’est qu’en raison de la proximité du lieu et de la connaissance qu’ils en avaient. »
Le 24 prairial, la Commission reçut avis, par une lettre du représentant Bassal que le Comité de Salut public avait mis à néant les rapports de la calomnie; qu’il avait, par deux arrêtés dont nous donnons plus bas les principales dispositions, prolongé pour six mois les indemnités offertes aux artistes étrangers et augmenté même d’un tiers celles qui seraient accordées aux ouvriers de la Chaux-de-Fonds. La Cbaux-de-Fonds avait été presque détruite par un épouvantable incendie et le Comité de Salut’public n’agissait de la sorte que pour en attirer les habitants dans Besançon.
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Du 1 3* jour de prairial de l’an II‘ de la République française une et indirisible.
« Le Comité de Salut public, après avoir entendu « la Commission d’Agriculture et des Arts sur n l'organisation à donner à la fabrique d’horlo- » gerie établie dans le département du Doubs, « arrête :
« Art. 1. — L’établissement d’horlogerie, formé « dans le département du Doubs, portera la déno- « minalion ^'Horlogerie nationale. Ceux qui ten- « teraient d’en arrêter les progrès ou d’en amener « la décadence doivent être poursuivis comme (< malveillants et émissaires de l’étranger.
« Art. 2. — Les artistes nés en pays étranger, >c actuellement occupés à l’Horlogerie nationale, « ceux qui par la suite viendraient s’y réunir, doi- « vent jouir des mêmes droits et être soumis aux « mêmes obligations que les citoyens français ; '< néanmoins, ceux de leurs enfants mâles qui à » raison de leur âge pourraient être soumis aux c( réquisitions militaires, demeureront à leurs ate- « liers, étant spécialement requis à cet effet par lè « présent arrêté.
« Art. 3 et suivants, etc. ...
« Art. 6. — La Commission administrative, éta-
a blie le 1“ frimaire par le représentant Bassal, n sera remplacée par une Agence de cinq membres « avec un secrétaire. Ces cinq membres et le se- « crétaire seront nommés par le Comité de Salut « public, sur la présentation de la Commission « d’Agriculture et des Arts.
« Abt. 7. — Les fonctions de cette Agence seront (< de prendre des renseignements exacts sur la (< moralité, profession et domicile antérieurs des » artistes étrangers qui se présenteront pour être cc admis dans l’Horlogerie nationale ; de tenir re- « gistrc de toutes ces circonstances , et des noms, « surnoms, âge, sexe et nombre des individus de << chaque famille d’artiste et ouvrier; de veiller à « l’exécution et à la bonne police de l’essayage et « poinçonnage des matières d’or et d’argent; de n correspondre sur tout ce qui est relatif à cette » manufacture avec la Commission d’Agriculture « et des Arts, d’exécuter les ordres de cette Corn- « mission pour la distribution des primes, indem- « nités et avances accordées aux artistes.
» Aht. 8 et suivant
« Art. 10. — Les appointements des mem- « bres de l’Agence seront de huit cents livres ; « ceux du secrétaire seront de quinze cents livres.
« Art. 11. — Le secrétariat de cette Agence sera
« ouvert tous les jours, et outre les séances extra- « ordinaires qui seront nécessitées par les circons- '< stances, il y aura assemblée régulièrement tous (< les quarlidi et les nonidi.
« Art. 12
« Art. 13. — Il y aura un essayeur chargé d’es- « sayer les matières brutes d’or et d’argent avant ce qu’elles soient livrées aux ouvriers qui doivent « les mettre en œuvre. Le même essayeur vérifiera ce les boîtes d’or et d’argent ; s’il les trouve de bon « titre, il appliquera sur le bouton du pendant un ee poinçon dont l’empreinte représentera un fais- « ceau surmonte d’une hache, ayant à gauche une « F, et de l’autre côté une S (Fidélité, Sûreté).
« L’essayeur tiendra un registre en règle, coté et « paraphé page par page, signé à la première et « dernière par un officier municipal du lieu de la <c résidence de l’essayeur. Ce registre contiendra : <c le nom du citoyen qui aura apporté la matière à « l’essai; la désignation de l’espèce de matière, de c( sa forniie, de son poids, et l’énonciation de son c< litre.
« Art. 14. — Pour constater qu’une montre a c< été fabriquée à l’Horlogerie nationale, il sera (c établi un poinçon dont l’empreinte sera un fais- « ceau surmonté d’une hache ayant à gauche une
« F et de l’autre une N avec un B au-dessous fFa- <i brique nationale de Besançon).
« Abt. 1 5. — Le poinçon établi en l’article précéc< dent sera appliqué par un contrôleur qui tiendra « un registre exact et revêtu des mêmes formes « que celui de l’essayeur. Ce registre sera tenu U par ordre numérique et contiendra : la mar- « que du faiseur de boîtes, son numéro particulier, « la date de la présentation de la montre au con- « trôlc ; la désignation de la matrice de la boite : « sa forme; l’espèce de la montre, si elle est sim- « pie, à répétition, etc., et la mention du poinçon- « nage de l’essayeur.
Il Aat. 16 et suivants
« Art. 20. — L’essayeur et le contrôleur seront « nommés comme les membres de l’Agence; leur (< traitement sera de deux mille livres; ils résidc- « ront à Besançon.
<1 Art. 21 et suivants, etc. ...
« Signé : Lindet; Carnot; Coüthon; t< Robespierre, Prieur; Barrérb:
« CoLLOT - d’Herbois ; Billaod- « Varennes »
Du 16* jour de prairial de l’an II de la République française une et indirisible.
« Le Comité de Salut public, etc. arrête ce qui « suit ;
« Article premier. — L’indemnité accordée par « l’arrêté du 21 brumaire du représentant du peu- « pie Bassal, aux horlogers nés en pays étranger, « qui viendront en France pour s’attacher à l’Hor- '< logerie nationale établie dans les départements « du Doubs et du Jura, continuera d’être payée à « tous ceux qui arriveront avant le 1" brumaire « prochain; ils jouiront des mêmes avantages et '< des mêmes exemptions pour le transport de leurs « personnes, efiéts et outils, et pour leur loge- « ment.
« Art. 2. — Les artistes qui ont souffert de l’in- « cendie de la Chaux-de-Fonds recevront une in- « demnité d’un tiers plus forte que les autres.
« Art. 3 et suivants, etc. »
(Suivent les signatures.)
Ainsi les accusations mal fondées qu’on avait portées contre la manufacture n’avaient abouti qu’à en faire reconnaître hautement l’utilité publique.
L’Agence se tait pendant quelque temps sur les
tracas qu’on ne cessait de susciter aux artistes: H est à présumer que l’article premier de l’arrêté de prairial (1) avait un peu tempéré la malveillance des citoyens à leur égard, et je suppose que ce calme passager fut dû plutôt à la crainte qu’inspirait le Salut public , qu’à une appréciation plus avantageuse de la colonie par les Bisontins. Mais c’est une supposition.
Quoi qu’il en soit, cet état de choses ne pouvait durer bien longtemps; il y avait, comme nous l’avons dit, une certaine répulsion entre l’élément helvético-industriel et l’élément franc-comtois; entre cet artisan un peu bohème et d’humeur vive, et cet indigène à la vie calme et routinière.
L’horlogerie cependant cherchait à se populariser dans la province. Elle recrutait bien par ci parla quelques apprentis; malheureusement, elle n’en rccnltait pas autant qu’il l’aurait fallu; et d’ailleurs, ces élèves étaient de continuels sujets de plainte de la part des maîtres; il est donc à croire qu’on ne confiait pas aux artistes l’élite de la jeunesse. Trot comptait déjà une vingtaine d’apprentis dans la colonie de Beaupré.
Mais que pouvaient ces quelques apprentissages pour opérer un rapprochement qui n’existe pas même encore, à l’heure qu’il est, après un demisiècle et plus d’une vie juxta-posée ! Et, certes, ces
(1) Voyez page 22 de cet historique.
sentiments d'anlipalhie n’existaient pas seulement dans la masse, ils existaient aussi bien dans les hautes classes de la société de ce temps-là. Un jour Trot et Cie avaient reçu de Bordeaux, pour rapprovisionnemeut de leur peuplade quelques quintaux de sucre brut ou cassonade au lieu du sucre raffiné qu’ils avaient demandé. Craignant que cette marchandise, qu’on ne savait où loger, ne s’avariât pendant les chaleurs. Trot la fit vendre à des marchands qui la lui demandaient. Ceci, paraitil, constituait un délit de commerce illégal: aussi le Juge de paix du district vint-il inopinément arrêter Trot au sein de sa colonie, et aucune considération politique, commerciale ou autre ne put le faire mettre en liberté. Trot, qui connaissait l’esprit dont la magistrature bisontine était animée à son endroit, s’empressa de récuser la juridiction du Tribunal criminel du Doubs, pour se soumettre à celle du Tribunal criminel du Jura. Mieux vaut, pensait-il, un ennemi possible qu’un ennemi certain .
L’Agence, dans sa lettre du 9 thermidor, se plaint de ces persécutions systématiques. Assurément ces persécutions là n’auraient pas pu, en temps ordinaire , faire tomber une fabrique entourée, comme la nôtre, de tous les éléments de succès désirables. Mais, dans les circonstances critiques où elle se trouvait, si l’on a égard à la difficulté des temps, à la suspension des affaires, à l’impossibilité des transactions commerciales, on
comprendra que tout ce qu’elle pouvait faire c’était de ne se décourager point. Or, tout ce qui tendait à la décourager, tendait, par conséquent, à la détruire, et le système des tracasseries allait admirablement à ce but.
Pourquoi ce but n’a-t-il pas été atteint? Est-ce que les artistes suisses ont eu foi dans l’avenir de notre Horlogerie nationale P Nullement; mais, comme l’a dit Mégevand, ils avaient brûlé leurs vaisseaux; ils avaient en quelque sorte abdiqué leurs droits de citoyens de la Suisse ou de la Prusse, et ils n’osaient plus les revendiquer, les uns parce qu’ils étaient gens de cœur, et que, par dignité, ils supportaient sans se plaindre les douleurs cuisantes de l’exil; les autres, et c’est peut-être le plus grand nombre, parce qu’ils étaient gens tarés et de rebut, qu’on eiU certainement mal accueillis dans leur canton. De sorte que, contre toute vraisemblance, l’industrie borlogère a poursuivi dans Besançon sa marche lente et progressive, malgré les orages qui l’ont assaillie de tous côtés.
Le 7 fructidor, an II, le Comité de Salut public prit un nouvel arrêté dans le but de renforcer l’Horlogerie nationale, mais qui, en réalité, l’affaiblit. Par cet arrêté, le Comité de Salut public applique à l’horlogerie dite auiomalique (1) les
(I ) L’horlo^^erie automatique désignait celle qui s'occupait
dispositions déjà prises par les précédents arrêtés concernant l’horlogerie dite /î/u'e; il autorise la Commission des arts à faire distribuer, comme avances soixante mille livres franches d’intérêts aux citoyens Lemaire et Auzières; il ordonne qu’une maison nationale leur soit louée gratuitement pour cultiver cette nouvelle branche d’industrie.
Ainsi, au lieu de favoriser l’établissement tel qu’il était, au lieu de le pousser activement dans la voie commencée, c’est-à-dire dans l’exploitation de l’horlogerie dite finie, que nous avait apportée la colonie suisse, on chercha à le jeter dans une nouvelle direction; un doubla sa tâche sans doubler ses forces. De sorte que, au lieu d’avoir une fa- ' brique de produits spéciaux, comme on voulut avoir plus, la réputation de Besançon en souffrit et l’on faillit tout perdre, en vertu de ce vieil adage : qui trop embrasse mal étreint.
Au reste, cette nouvelle branche d’horlogerie ne put tenir à Besançon, et les frais qu’on ht pour
des montres à musique, à personnages, etc., plus comptiquées que ne le sont les montres ordinaires.
Si la République avait entrepris d’attirer par des indemnités, sur son territoire, toutes les industries alors en souffrance chez les nations voisines, elle aurait eu fort à faire. Après Auzières , c’est Abram Kecker, le pendulier, c’est Sandoz,rémailleur, qui demandent (An III) des avances pour établir en Comté une fabrique de pendules d’art.
elle furent dépensés en pure perte. Bois.sy d’Anglas dans son rapport, lu à l’Assemblée nationale, le 7 messidor, c’est-à-dire dix mois après l’arrêté du Salut public, propose la translation à Versailles de l'horlogerie dite automatique et demande, pour Lemaire et Glaësner, fondateurs de ce nouTel établissement, tous les avantages, indemnités et avances que Lemaire et Auzières avaient eus.
Pour se conformer à l’arrêté du 7 fructidor, an II, et sur le refus qu’avait fait Auzières d’établir ses ateliers dans le vieil Archevêché, les Administrateurs du département lui concédèrent la maison des Bénédictins. Elle servait alors de magasin à fourrages et le Commissaire ordonnateur de la division militaire Lyautey, se souciait peu de céder la place aux horlogers. « Je ne << crois pas, écrivait-il aux Administrateurs, qu’un « établissement de luxe en doivent chasser un « autre de première nécessité, comme est le nôtre. « Revenez, je vous prie, de votre arrêté, et laissez << nos foins, nos pailles et nos avoines où ils « sont, etc. » Mais il fallait bien loger quelque part ces nouveaux venus et force fut au Commissaire Lyautey de faire déménager ses fourrages.
Lyautey, parait-il, ne croyait pas servir la chose publique en se rendant utile à nos artistes. Mégevand, ayant acheté à Braiilans une provision de bois pour sa peuplade de Beaupré, avait prié l’Agent national du district de lui fournir, pour le trans-
port de ce bois, destiné à chauffer des ateliers nationaux, quelques chevaux d’artillerie, dont il savait un certain nombre disponible. A la communication de cette demande, Lyautey répondit : « Mégevand se trompe lourdement s’il croit, etc... '( il ne faut pas qu’il compte sur nous; nos che- « vaux sont malades, et je pense que tu n’as d’autre (c moyen de faciliter le transport du bois destiné « à chauffer l’atelier d’horlogerie qu’en disposant » de toutes réquisitions. J’aime bien, quand on ne << connaît pas la situation d’un service, qu’on se « mêle d’en parler! Que chacun se mêle de sa << besogne et tout ira. » (23 brumaire, an III).
Beaucoup de ces colons suisses, je le confesse, étaient outrecuidants et rapaces ; à défaut dés primes qu’on leur avait livrées, des avances qu’on leur avait fournies et des indemnités qu’on leur payait, leur qualité de citoyens adoptifs aurait dû leur imposer une certaine réserve. Il n’en était rien; ils se plaignaient sans cesse au gouvernement des prétendues vexations qu’ils enduraient, du peu d’égards qu'ils obtenaient. Le dépouillement du journal de leur Agence est vraiment triste à faire : on croirait, en lisant les lettres de cette Agence à la Convention, lire la correspondance d’un mandataire rusé qui cherche à exploiter son bailleur de fonds, par les promesses qu’il lui donne de centupler son profit. A entendre Briot et ses collègues, on ne pouvait acheter trop cher ces
désertions d’artisans faméliques qui nous apportaient la fortune dans leurs manteaux troués. Comment ! Mégevand ne pouvait pas même payer le transport de ses provisions d’hiver? Mais, c’était donc bien sérieusement qu’il demandait à la République, dans son mémoire « de lui rendre la vie si belle, qu’il faudrait ne rien lui laisser regretter de son passé (1) ? »
On conçoit que ces récriminations continuelles aient dû indisposer d’avantage les administrations locales contre la fabrique..
Le 9 vendémiaire an III, le Comité de Salut public écrivait à l’Agent du district : ........ Malgré
» cette faveur accordée par la loi à l’industrie, les » artistes voient leur fabrique d’IIorlogerie en- « tourée d’obstacles et de tracasseries qu’ils ne « devraient pas éprouver. Ils se plaignent que l’in- « trigue et la malveillance cherchent à renverser « l’établissement qu’ils ont formé; que la calomnie « s’eftorce de décourager des étrangers qui ont « rapporté parmi nous des arts utiles, etc. » A ces lettres du Salut public, le district n’avait rien à répondre. Que pouvait-il enfin dans ce temps de malheur où la disette et la guerre s’unissaient pour abîmer les citoyens? Et si des étrangers fourvoyés et la plupart imprévoyants souifraicnt de la misère universelle contre laquelle ils n’avaient pas su se
(Ij Voy. -\rch. préf., cart. cil.
prémunir en des jours meilleurs, qu’eu pouvaient te district et la municipalité ?
Cependant l’établissement d’Horlogerie de Besançon avait pris une certaine extension ; bien que, à partir du 1" brumaire, on eût cessé d’y attirer l’émigration par des indemnités et des primes, près de trois cents ouvriers étaient arrivés de Suisse depuis cette époque. On avait établi en l’an II, 5,734 montres pendant dix mois, tandis qu’en l’an III, à chaque décade, on en poinçonnait cinq cents.
Est-ce l’évidente prospérité de la fabrique bisontine qui a tiré le district de son indifférence.^ ou bien le Comité de Salut public a-t-il, par ses lettres, modifié les sentiments de nos administrateurs à l’égard des Suisses ? Cela est peu probable ; toujours est-il qu’à la date du 5 nivôse an 111, le district écrivit à l’Agence pour la première fois dans le but d’obtenir le dénombrement des familles horlogéres suisses ou autres établies à Besançon ou dans la banlieue. « L’éclaircissement que nous vous de- « mandons (Lettre du district à l’Agence d’Horlo- <1 logerie nationale) doit servir à nous démontrer « l’utilité de cet établissement (d’horlogerie), et à c< lui procurer des secours dont nous retirerons un « avantage commun (1). »
Lui démontrer Catilité de cet établissement !
(1) Voy« Arch. préf., cart. cit.
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Commeni le district l’entendait-il ? Cette démonstration n’était donc pas faite? Que nous reconnaissons bien à cet aveu la défiance invétérée, le scepticisme du Franc-Comtois! Le 11 nivôse, comme l’Agence n’avait pas encore répondu, le district, avide de savoir, écrivait de nouveau pour obtenir
les renseignements demandés. « Cette demande
« devait vous prouver notre sollicitude, » ajoutait-il comme pour faire les premières avances.
Briot répondit : « L’Agence ne se rassemblant » que les quartidi et nonidi (1) de chaque décade, « je n’ai pu mettre sous ses yeux que le 9 nivôse « la lettre que vous lui aviez écrite à la date du n 5, etc. » L’Agence, en envoyant le dénombrement demandé, exprime sa satisfaction de voir cette sollicitude du district; « elle y répondra en « coopérant, etc. (2) »
Mais cette sollicitude si pressante des of&ciers du district, comme la suite nous le montrera, n’était qu’apparente et ne dura guère. Ce qui avait motivé leur demande, c’était probablement l’arrivée très-prochaine du représentant Calés à Besançon, et la crainte qu’il ne vît trop leur indifférence, pour ne pas dire plus, à l’égard du nouvel établissement. Calés, en efiet, arrivait à Besançon
(1) Voy. Arrêté du 13 prairial.
(2) Lettres de l’Agence, 9 nivôse au III. (Arch. préf., cart. cit.)
quelques jours après avec des pleins pouvoirs pour y encourager la inanufaclure. Son séjour y fut de courte durée. Par ses arretés du 25 nivôse an III, il prolongea jusqu’au 1" vendémiaire suivant les indemnités accordées aux dénigrants; il accorda aux artistes pour leur approvisionnement de blé un prêt de 125,000 livres (1) en assignats: il décida qu’un local serait spécialement alï'ecté à l’Agence de rilorlogcrie nationale, et désigna pour cet usage la demeure du ci-devant vicomte Mayeiir ou comme l’appelle le district, la maison Lauragais (2).
Comme on voit, la sollicitude du district pour les artistes et leurs agents coïncidait d’une feçon bien remarquable avec l’apparition d’un proconsul dans la Comté. Cette sollicitude, née subitement le 5 nivôse, n’existait déjà plus le 25 du même mois: l’affaire de la Vicomté en est la preuve. Quand il fut question de céder le local que Calés avait assigné aux Agents, le district tergiversa; il
(1) Il ne faut pas, en eompulsant les papiers qui eoncernent l’Horlogerie, prendre à la lettre ces fortes allocations. Par exemple, on avait accordé aux citoyens Pillot et Binet , auteurs d’un plan pour la construction d’un moulin h lavure, 10,000 livres (25 brumaire), lesquels auraient valu dans le moment môme 90 fr. en numéraire. Or, ces 10,000 livres ont donné, di.x mois après, 353 fr. 8 s. 0 den. en bons du Trésor (valeur fixe), lesquels mandats ou bons du Trésor équivalaient à 24 livres métalliques.
(2) Voy. Arrêté du 25 niv. an III. (Arch. préf., cart. cit.)
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répondit que la maison Lauragais avait besoin de quelques réparations. L’Agence se paya de cette excuse pendant un mois. Puis, pins tard, on eut besoin d’y entreposer un fonctionnaire de la Municipalité pour quelques jours: pendant deux décades, l’Agence patienta. Mais, comme le susdit fonctionnaire avait rempli cette demeure d’anciens litres et d’arcLivcs municipales, il ne fallait pas moins d’un mois encore pour opérer son déménagement. A la fin, l’Agence, impatientée, somma l’Administration d’avoir, conformément à l’arrêté de Cales, à lui remettre la ci-devant Vicomté. C’est alors que le district, procédant avec une sage lenteur, nomma, par son arreté du If germinal, un Commissaire enquêteur, chargé d’examiner l’état des lieux et de voir la place qu’il faudrait à l’Agence. De guerre lasse, celle-ci y fut installée le 1" floréal de l’an I!I.
C’est vingt trois jours après tout ceci qu’à l’occasion d’une contestation survenue entre Auzières et le district, relativement au clos des Bénédictins, le Comité de Salut public prit l’arrêté suivant: «...
Art. 9. Il est fait défense à aucun corps administratif d’entraver les dits travaux (d’horlogerie) « en s’en mêlant directement ni indirectement. »
Il ne fallait pas moins qu’un arrêté formel du Salut public pour contraindre le Département à livrer le magnifique jardin des Bénédictins à la famille Auzières !
Comme on peut le voir, l’Horlogerie oflScielle, que j’appelle ainsi par opposition à celle qui tendait de jour en jour à s’émanciper de l’action du gouvernement, cette horlogerie était de plus en plus complètement en défaveur à Besançon. On aurait dû avoir égard à la périlleuse situation d’un commerce éprouvé par la difficulté des affaires, à la ruine imminente d’une fabrique dont la réputation n’était pas créée, à la position d’artisans pauvres, et qui traversaient, dénués de tout, la crise alimentaire sans pouvoir en rien compter sur l’aide sympathique des gens du pays. On aurait dû envisager tout cela et relever, sinon par des subsides, au moins par des encouragements, celte manufacture en souffrance. Il n’en fut rien; les Suisses, par leurs exigences et leur légèreté, s’étaient aliéné l’esprit d’une cité qui était déjà d’ancienne date assez mal disposée à leur endroit; ils affectaient des allures extravagantes en politique comme en religion dans un pays sensé et où les opinions extrêmes ne sont guère de mise (1); ils prétendaient enrichir la France par leur industrie et ils demandaient à la Municipalité des billets pour obtenir le pain des Sections. On allait donc jusqu’à contester futilité de leur art et on considérait comme un leurre les pompeuses annonces qu’ils faisaient; on les aceusait de dépenser, sans profit
(i) Voy. Pièces justificatives n°» 3 et 4.
pour la Nation, les deniers publics, de les exporter en contrebande et de faire venir du dehors des mouvements qu’ensuite ils revendaient comme provenant de leur fabrique (i).
Toutes ces accusations étaient dirigées contre rétablissement dont l’Etat avait eu en quelque sorte la tutelle, et, sans doute, elles l’auraient fait tomber prématurément n’était la sollicitude dont quelques hommes l’honoraient. On continua d’accorder des indemnités aux ouvriers de l’étranger; on encouragea les filles à se jeter dans cette industrie, en leur délivrant cinq cents livres à la présentation du chef-d’œuvre examiné par trois experts, outre cent livres de prime; plus tard encore, après messidor (2), on admit, aux frais de la République, des élèves entretenus dans les ateliers, et l’on vit bientôt les apprentis affluer dans nos murs. C’est ainsi, qu’à la longue, on naturalisa l’horlogerie en Franche-Comté. On la favorisa plus certainement en y attirant la jeunesse du pays qu’en essayant de soutenir, par de nouveaux sacrifices, l’établissement subventionné qui croulait.
(1^ Il fut démontré plus tard que, pour régulariser la vente des produits de l’étranger passés en contrebande , des artistes faisaient poinçonner, au détriment de la Fabrique nationale, des bottes qui leur étaient envoyées finies de Suisse et qu'ils déclaraient provenir de leurs ateliers.
(2) Rapport de Boissy-d’Anglas.
Nous verrons, peu à peu, l’Horlogerie officielle perdre pied et dispamilre malgré les avantages dont elle a joui , tandis que l’horlogerie libre, abandonnée à elle-même, s’établira d’une façon lente et inaperçue. Déjà quelques artistes, dont les noms sont honorablement connus et portés dans Besançon, avaient compris qu’ils travaillaient dans des conditions exceptionnelles et blessantes, et demandaient, à la date du 6 floréal, an III, qu'on supprimât l’Agence, en se fondant sur ce que ces chefs particuliers isolaient la colonie; ils ne voulaient, disaient-ils, pour chefs, que les chefs des autres citoyens (1).
L’Agence de l’Horlogerie nationale fut forcément renouvelée, par suite de l’arrestation de Chazeraud, Robert et Briot, le 24 prairial, an III. Disons en deux mots que cette Agence, dont l’administration fut si agitée, si laborieuse et, en définitive, si féconde, soutint vaillamment et mena à bien l’œuvre que, de concert avec Bassal, elle avait contribué à fonder. Elle fit tous ses efforts pour maintenir l’intégrité de la fabrique et la rendre ensuite plus florissante, soit en réclamant les secours pécuniaires et l’appui moral du gouvernement, soit en encourageant les artistes dont le zèle faiblissait, soit enfin en luttant contre la malveillance et les calomnies des ennemis de la nouvelle
(1) Arcli. départ., district canton 37.
industrie. Si rétablissement était en lui-méme bon et utile, l’Agence eût raison d’appuyer ceux qui le formaient; car, en définitive, dans le principe, la manufacture de Besançon se personnifiait dans dans quelques Suisses qu’il fallait défendre quand même. Briot, dans son mémoire, s'explique clairement à cet égard: il reproche aux autorités locales d’avoir poursuivi, par une opposition constante et aveugle, le destruction de l’horlogerie en Franche- Comté, en persécutant des ouvriers pour des questions politiques étrangères à la manufacture et de n’avoir pas compris qu’en agissant de la sorte elles compromettaient l’avenir de l’établissement.
Deuxième Ag^enee.
(Do \k messidor an III au 15 Floréal an If.)
La nouvelle Agence fui installée dans la ci-devant Vicomté, le 14 messidor an III. Elle établit tout naturellement le bilan de la situation liorlogère; elle constate, ce que nous savons déjà, du reste, qu’on n’était pas encore accoutumé dans Besançon à tous ces Suisses qui s’y étaient fixés et qu’on se livrait à leur égard à bien des appréciations injustes; qu’ainsi les pauvres les considéraient comme les auteurs de la disette, etc. « Avec « le temps, disait-elle, ces préventions devaient « disparaître (1).»
Au surplus, cet état des esprits affectait peu la fabrique en elle-même; on avait établi, en l’an II, 5734 montres, on espérait en l’an III tripler ce chiffre. L’état décadaire des boîtes poinçonnées attestait donc que la fabrique bisontine n’était pas en décadence. Et si l’on observe qu’à cette époque l’industrie n’avait ni l’essor, ni les débouchés qu’elle a trouvés depuis, il paraîtra prodigieux qu’un établissement à ses débuts ait pu fabriquer
(1) Ârch. départ., cart. cil.
seize mille montres dans une année. Pour arriver à ce résultat, nous n’avions dépensé que 450,000 livres (1).
Mais ce développement progressif ne se maintint pas; d’abord la fabrication sembla languir, puis elle perdit de mois en mois, ainsi qu’en fait foi le nombre décroissant des poinçonnements. L’Agence chercha vainement à se dissimuler cette défaillance à laquelle elle sentait n’étre pas complètement étrangère; la défaillance était évidente.
Elle se plaignit alors amèrement de l’inconduite des artistes, poussés au mal par les inspirations des agitateurs. « Il faudra, tôt ou tard, écrivait-elle à » la Convention, le 14 vendémiaire an IV, en venir « à une épuration. » En attendant une mesure générale, elle en proposa une particulière, contre certains individus. « C’est à regret, disait-elle en « finissant, que nous nous voyons forcés d’exprimer (< une opinion aussi défavorable aux artistes; mais, « ceux qui les flagornent sont leurs seuls enne- « rais (2). »
La nouvelle Agence, pour une raison ou pour une autre, ne possédait pas la confiance des ar-
(1) Il ne faut pas perdre de rue que ces sommes n’expriment pas une râleur réelle, mais une valeur en bons du Trésor, lesquels perdaient beaucoup à l’étranger. Voy. Note page 26 v.)
(2) Voy. Journal de l’Agence. (Arch. préf.)
listes, qui regrettaient généralement l’ancienne, et, à la vérité, l’ancienne était d’avantage animée dn feu sacré; elle s’était dévouée à la Fabrique nationale comme à son oeuvre; elle était occupée sans relâche à la défendre et à l’agrandir. La nouvelle, au contraire, soit qu’elle manquai de foi dans l’avenir industriel de l’établissement, soit qu’elle eût conscience de son impopularité, remplissait mollement son mandat d’intermédiaire entre la manufacture et l’Etat. Que dis-je? Au lieu de réchauffer le zèle artistique des horlogers, elle l’éteignait : Briot ne voyait dans les Suisses que des industriels, Couchery (1), son successeur, n’y voyait que des turbulents et des anarchistes.
Voilà comment l’horlogerie cessa de grandir à Besançon. Les artistes, découragés et sans appui, quittaient la manufacture sans prévenir l’Agence et sans rembourser surtout les avances qu’on leur avait faites. La Municipalité s’enquérait peu si ces étrangers avaient rempli leurs engagements vis-àvis de la Nation, elle leur délivrait sans objection des passeports quand ils en demandaient. L’Agence s’en plaignit au Ministre (20 janvier 1796) et la Municipalité reçut l’ordre de ne délivrer désormais des passeports que sur le visa des Agents;
(1) Couchery fut plus lard secrétaire dn roi Louis XVIII et ennobli.
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mais la Municipalité éluda cette obligation en délivrant des laissez-passer à l’intérieur.
Cette pauvre Agence n’avait même plus l’énergie d’exiger du Contrôleur un état décadaire ou seulement mensuel des montres contrôlées. Nous la verrons tout-à-l’heure demander aux Administrateurs du département un petit local, car il lui faut bien peu de place pour tenir ses séances.
Le 14 ventôse, l’Agerjce écrivait de nouveau au Ministre pour lui exposer la situation critique dans laquelle se trouvait l’établissement d’Hoilogerie nationale par suite de la stagnation du commerce. Cette lettre, destinée sans doute à inspirer au gouvernement quelque intérêt pour la colonie, me semble si bien faite pour lui inspirer des sentiments contraires, que je la transcris littéralement.
« La fabrique d’Horlogerie nationale de Besan- « ç.on se ressent de la stagnation du commerce en « général; et il est bien vrai que ceux qui font « établir des ouvrages sont forcés de diminuer de « beaucoup le prix de main-d’œuvre; mais il s’en « faut bien que ce bas prix des ouvrages soit la « seule cause de la misère dont la plupart des ar- « tistes se plaignent; le pain, le vin et les loyers « sont en général à meilleur marché ici qu’en 1 790. « Mais une des principales causes de leur misère, « c’est le temps qu’ils perdent en assistant réguliè- « rcment à une Société jacobite que des intrigants « ont formée ; et la plupart de ces malheureux ou-
« vriers prennent pour du patriotisme leur exac- « titude à entendre ces Pères du désordre et de » l'anarchie. Sortant de là, ils s’eu vont les uns au « café, les autres au cabaret, et leurs familles sont « dans la misère ; tandis que s’ils redoublaient « d’assiduité, ils pourraient attendre un temps où « le commerce prenant un peu plus d’activité, ren- (< drait leurs travaux plus lucratifs, etc. »
Ainsi la crise est réelle, positive, l’Agence le reconnait, et voilà qu’elle indispose le pouvoir contre la fabrique en masse à cause de l’inconduite personnelle de quelques artistes ! C’était mal comprendre sa mission; en défendant de la sorte les intérêts d’une industrie qu’elle avait charge de protéger, elle devait naturellement s’attirer bien des inimitiés; les dénonciations pleuyaient contre elle au Ministère, et elle avait la naïveté d’y répondre en exposant « qu’on ne lui en voulait tant que « parce qu’elle ne demandait pas sans cesse pour « la manufacture des subsides et des encourage- « ments (1). »
Elle était composée certainement d’hommes honnêtes, mais d’un esprit sans consistance et sans énergie. Elle fut obligée, le 19 germinal, de quitter la maison Lauragais qui retournait de droit aux héritiers d’un condamné. C’est alors que , dépos-
(1) Arch. préf., cart. cit.
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sédée, elle écrivil ù rAdministaralion départemenlale une letlre, modèle d’huraililé, de persuasion eide douceur, à l’efièt d’obtenir, non plus une Vicomté, mais un simple bureau.
Celte Agence expira le 15 floréal an IV. La direction des affaires fut confiée au citoyen Charles, qui prit le nom d’Agent comptable du Gouvernement près l’Horlogerie nationale de Besançon.
Pendant sa gestion qui dura dix mois, celte Agence ne fit rien ou peu de chose et ne proposa pas davantage : c’était dans le caractère de ses membres. Cependant, comme sous la Terreur, un bonnet phrygien avait été ajouté au faisceau surmonté de la hache qui formait le poinçon primitif, et comme l’exportation paraissait en souffrir, les citoyens Agents demandèrent et obtinrent, en germinal, la suppression de ce bonnet prétendu de la liberté.
Troisième Agence.
(Du IS Aoréal an IV au 9 rentose an VI. )
A cette époque, on comptait déjà dans Besançon plus de soixante mariages mixtes entre Français et Suisses. La bouture horlogére avait donc pris racine dans cette bonne terre de, Franche-Comté! Les persécutions essuyées l’avaient rendue plus forte et plus durable; elles avaient élé comme un battage intelligent pratiqué pour serrer la terre à ses pieds : un sol trop meuble l’eût peut-être fait périr ! Quoi qu’il en soit, des autres tentatives faites pour acclimater l’horlogerie à Grenoble et à Versailles cette année-là, il ne resta rien, si ce n’est huit ou dix élèves qui vinrent, en l’an VIII, grossir notre manufacture. Je dois dire que ces tentatives ne contribuèrent pas peu à ralentir l’activité de notre établissement : on suppose même qu’elles ont été faites en vue de le faire tomber.
La fabrique était descendue en l’an IV, bien audessous de ce qu’elle avait été l’année précédente; on avait une différence en moins d’environ 3,500 montres établies. Cet état de choses était alarmant.
Charles, à son arrivée, trouva la colonie dans le découragement où l’avait jetée la dépréciation du
papier-monnaie, le manque de débouchés pour ses produits, enfin et surtout la contrebande des montres suisses. Notre nouvel Agent se mit en rapport avec les ouvriers et les patrons , s’enquérant avec attention des besoins de ceux-ci, accueillant avec bonté les doléances de ceux-là; il fit inopinément et fréquemment des apparitions dans les ateliers, jusqu’à Beaupré même, afin d’en apprécier l’ordre intérieur et la bonne tenue; accompagné du contrôleur et de la police, il se rendit chez les monteurs de boites, afin de s’assurer de l’exacte application du poinçon qui est, comme on l’a dit, le palladium d’une fabrique.
L’Etat payait à chaque famille borlogère une indemnité de logement déterminée par l’arrêté du 21 brumaire (art. 6). Charles, pénétré des abus (i) qui résultaient de ce mode de faire, fit la demande d’une maison nationale pour y loger les artistes; il pensait ainsi réaliser quelques économies qu’ilpourrait utiliser autrement. Mais sa demande demeura sans réponse; le mauvais vouloir des Administrations locales paralysait ses efforts. Le moyen, je vous prie, de s’entendre avec des gens systématiquement hostiles à la manufacture et qui repoussaient aveô entêtement cette invasion industrielle?
(I) Les indemnités étaient irrégulièrement fournies; les artistes ne payaient pas leur loyer ; les propriétaires l’exigeaient six mois d’arance. (Arch. préf., cart. cit.)
Nos bonaes geas de Comté, plus riches en denrées qu’en écus, jalousaient ces colons dont l’établissement nous coûtait si cher; ils ne compredaient pas que tant d’or fûtnécessaire pour fabriquer des montres, et se bouchaient les oreilles quand on leur faisait entendre l’utilité prochaine de tous ces sacrifices. Ainsi, l’Administration départementale ayant appris que le payeur général avait reçu de l’Agence des Arts et Manufactures une somme de 5,000 fr. en lingots d’or et d’argent nécessaire pour la confection des boîtes de montres, délibérait et opinait, dans sa séance du 22 frimaire an IV, que ces 5,000 livres seraient bien mieux employées à l’approvisionnement de nos subsistances qu’à l’usage auquel on les destinait, et elle écrivait immédatement au Ministre à cet égard (1).
Charles transmit au Directoire exécutif les observations de nos industriels au sujet de la concurrence ruineuse contre laquelle ils luttaient. Car enfin, les fabriques étrangères ne payaient pas comme nous un droit d’entrée sur les matières premières (cuivre, acier, etc.J ; elles trouvaient chez nos ennemis un écoulement large et facile de leurs produits; elles se procuraient aisément et à peu de frais les matières d’or et d’argent. Les chefs de la Manufacture bisontine demandaient , en consé-
(1) Voy. aux Arch. préf. (Délibérations des Conseils généraux.)
quence qu’on interdit l’entrée en France des montres étrangères et qu’on en défendit la vente , ou tout au moins qu’on les frappât d’un fort droit d’importation. » La mesure que nous proposons , << disaient-ils, n’est pas unique et sans précédents : « Genève ne permet pas qu’on vende chez elle des n montres autres que celles de sa fabrique (1). »
Mais, en attendant l’application des mesures prohibitives réclamées, Charles fit parvenir au Ministre Benezech les plaintes des fondateurs de la colonie qui demandaient de nouvelles avances, H attendu; écrivaient-ils, qu’on ne trouverait pas « un sol à emprunter sur cette place . » Charles appuya leur demande en attestant leurs besoins. La fabrique d’Horlogerie peuplade , c’est ainsi qu’est désigné l’établissement de Beaupré, était alors dans la plus affreuse position ; les ouvriers étaient sans asile, sans pain, sans crédit (2) ; ces infortunés, pères de famille, ne pouvaient pas quitter la France sans rembourser les avances qu’elle leur avait faites, et ils n’avaient pas même d’argent pour regagner la Suisse (3j.
Mais le Ministre répondit que la République
(t) Arch. départ.
(2) Plusieurs de ces malheureux, pour en finir, ont eu recours au suicide (Lettre de Mégerand au Ministre, tft prairial an IV).
(S) Arch. dép.
était pauvre, que l’Horlogerie avait jusqu’alors dé pense 654,000 livres, et qu’il se boJneLt poL t
moment a n exiger pas un compte en règle de toutes ces dépenses (1). ^
Ici commence pour l’Agent comptable la série des longs deboires ; il demande que malgré la nro hibition des produits anglais, on laisse entfer
nécessaires a nos ateliers et sans lesquels tout travail devenait impossible dans la fabrique, et Benezech refuse; il demande en faveur de l’établisse sement d’Horlogerie et avec l’appui du CoS de département, cette fois, une caisse de secours, de prêts et d encouragements, conformément aux dispositions du décret de la Convention (2), et Benezech refuse ; il demande seulement une avance de Quelques fonds dont il fera le placement de concert avec les Administrations locales, et Benezech refuse encore. «Ce Ministre, dit-il lui-même dans son « compte-rendu (3), me réprimandait quand j’a- « gissais sans le consulter, et il ne m’accordait rien « de ce que je lui demandais. »
Les souffrances ressenties par l’industrie franccomtoise étaient également ressenties en Suisse' paraft-il, puisque malgré la crise si vivement ac-
(1 ) Arch. dép.
(2) Voyez pièce n” 5.
(3) Arch. dép.
Dk;---
cusée par notre colonie, nous voyons de nouveaux artistes, affriandés par l’appàt d’une prime, arriver de Suisse à Besançon. Cette fois, l’Administration départementale n’y tint plus; elle expulsa sur-lechamp, sans exception ni merci, tous ces touristes dont l’Helvétie nous inondait. « De nouveaux ve- » nus, écrivait Charles à ce sujet , arrivent pour (< grossir notre manufacture et remplacer ceux qui (( l’ont lâchement abandonnée. Mais les Adminis- '< traieurs du département du Doubs ordonnent à n ces nouveaux arrivés de sortir du territoire de la <( République dans les délais de trois ou quatre « jours au plus. Veuillez, citoyen Ministre, me ré- « pondre sur cet objet (1). »
Le 15 fructidor, et en réponse à sa lettre, Charles recevait un ordre ministériel en vertu duquel on n’accorderait plus d’indemnités pour déplacement aux artistes de l’étranger.
On avait accordé la maison Schaffby aux premiers émigrants, et la Compagnie Mégevand l’avait remplie d’ateliers-, on la leur avait promise pour quinze ans; mais le 12 fructidor an IV, le département prétendit la reprendre, parce que des particuliers la soumissionnaient.
Le Directoire exécutif, dans son arrêté relatif aux apprentissages, avait accordé aux maîtres, outre les primes énoncées précédemment, l’équivalent
(t) L’Agent au Ministre, 26 thermidor an IV (Arch. dép.)
de quatre marcs d’argent (1); mais le 8 ventôse an V, le Ministre Ramel, en raison de la pauvreté du Trésor, fit suspendre l’admission de nouveaux élèves-
Ainsi, de tous côtés arrivaient à la Manufacture les dénis et les afironts. L’Agent Charles, sent bien que la faveur du Gouvernement cesse de protéger efficacement l’établissement d’Horlogerie ; il le sent, il le constate. On remplit mal les engagements qu’on a pris vis-à-vis des entrepreneurs : c’est ainsi qu’on leur accorde du blé dont nos magasins regorgeaient, et que les commissaires ordonnateurs refusent d’en livrer (2) ; c’est ainsi qu’on leur annonce l’envoi fait au payeur de sommes que, pour une raison quelconque, le payeur ne reçoit pas (3). Eu un mut, le Ministre, quand il cède aux pressantes sollicitations de son Agent, n’est pas obéi, et l’on dirait qu’il n’est pas fâché de ne l’étrc point.
Cependant l’arrélé du 10 brumaire an V qui prohibait l’importation et la vente des marchandises anglaises, et qui paralysait notre industrie en la privant des objets qui lui étaient indispensables, comme les limes, les laitons, cet arrêté prohibait aussi l’entrée en France des produits d'horlogerie,
(1) Environ 200 francs.
(2) Arch. dép.
(3) Voy. Pièces justificatives, n' 1,
Digitiz
et parlant pouvait nous être avantageux au moins sous ce rapport. C’est un motif pour que Charles redouble d'efiorls; il demande et obtient pour temple l’église du Refuge ; il demande pour les ouvriers de la fabrique, à la municipalité cantonale de Besançon, la dispense des patentes qui lui est accordée ; il rédige et soumet à l’approbation ministérielle un projet de règlement pour réprimer les désordres des élèves ; il n’avait plus à la vérité de nouveaux apprentis, mais il fait habiller les apprentis pauvres et régler leurs apprentissages.
Ces élèves, au nombre de soixante environ, choisis parmi les bis d’anciens militaires, des défenseurs de la patrie, comme on disait alors, étaient répartis, une trentaine à Beaupré, sept chez Âuzières, et les autres isolément chez differents maîtres. Charles préférait de beaucoup ce dernier mode d’apprentissage au premier, qui présentait de graves inconvénients. « Dans les grands ateliers, dit-il, on ne « peut jouir d’eux; ils complotent pour ne pas tra- « vailler,ils se corrompent; ils se persuadent qu’ils << gagnent trop aux maîtres; en conséquence, ils « négligent leur instruction, etc. » A Beaupré, cependant, ils étaient l’objet de soins particuliers, et Sandoz, à qui Mégevand avait abandonné la direction de la peuplade, leur avait fait donner un instituteur.
Cependant les dénonciations des ouvriers contre les chefs de la colonie, dénonciations où le mal est
toujours grossi afin d’étre rendu plus sensible, ne pouvaient manquer de lasser la bienveillance du pouvoir à l’égard de l’établissement, dont l’intérét d’ailleurs était bien secondaire au milieu des tempêtes politiques de l’époque. Des plaintes contre Âuzières et Mégevand ne cessaient de se faire entendre. On les accusait : 1® de renvoyer arbitrairement leurs ouvriers; 2® de refuser de l’ouvrage à ceux qui leur en demandaient; 3° d’enaployer en acquisitions d’immeubles' les sommes que l’Etat mettait à leur disposition. Outre qu’elles étaient dirigées d’une façon peu digne contre des hommes malheureux et attérés parle mauvais état de leurs affaires, ces dénonciations étaient manifestement exagérées. Que ces entrepreneurs aient renvoyé des artistes arbitrairement de leur atelier, c’est possible et même probable; mais il leur était difficile à cette époque d’assurer de l’ouvrage aux ouvriers qui en manquaient,etbienplus difficile encore d’acquérir des immeubles avec l’argent dont ils disposaient. S’ils avaient commis cette faute dans un temps, ce temps, hélas! était bien passé. Mégevand, je le constate avec plaisir, répondit toujours avec dignité à ces attaques dont il était l’objet : « Ces malheureux, dit-il, quelque part, sont éga- « rés par l’excès même de leur infortune (1). » Quant à Auzières, il fut trop fier pour y répondre.
(1) Laurent Mégerand , à qui Besançon est redevable de
Di^iti/^od by Co^)^Ic
Mais qu'importent désormais à la Manufacture de Besançon les noms d’Auzières, de Mégevand,de Trot, etc. ? Ces noms ne seront plus bientôt que des souvenirs. A côté de ces entrepreneurs salariés jadis et jouissant encore de quelques avantages concédés lors de la formation de l’établissement, des négociants sages spéculent sans bruit, élablissanf avec réserve parce qu’ils établissent avec leurs propres fonds, et fondent doucement la réputation de leurs comptoirs par l’excellence de leurs produits. Ce sont ces établisseurs modestes, les Favre, les Robert, les Mathey-Doret, les Savoye, les Jeanneret, les Bréguet, etc. auxquels il est réservé d’incuber l’œufindustriel jusqu’au jour où l’industrie prendra son essor.
Le 9 ventôse an VI, le Ministre Letourneux décide la suppression déBnitive de l’Agence de l’Horlogerie nationale.
la fabrique, est mort frappé d’une balle ennemie sur nos remparts en 1814 -, il était dans un état de profonde misère, et n’arait pu, dans ses désastres, sauver même la dot de sa femme.
L’Horlogerie sous le Directoire , le Consulat et l’Empire.
(De 1798 à 1815).
Le Ministre cessa donc d’entretenir un Agent spécial chargé de correspondre avec lui au sujet des besoins de notre établissement, dont la surveillance fut confiée à l’Administration départementale. Cette mesure, dès longtemps réclamée, comme on l’a vu, par quelques Suisses, ne pouvait manquer d’agir défavorablement sur la fabrique ; elle prouvait surabondamment, ce que la difficile gestion de Charles avait déjà démontré du reste, que l'Etat, mal en ses affaires, était lassé des sacrifices qu’il avait faits et décidé d’abandonner la manufacture à ses seules ressources. Le nombre des poinçonnements, qui s’était élevé à 15,867 en l’an V, décrût rapidement et descendit en l’an VII à 9,470. Ce résultat avait été, jusqu’à un certain point, prévu par le Ministre qui écrivait, avant sa décision du 9 nivôse, aux Administrateurs du département « que la création d’une caisse de prêts et d’encouragements avait été ordonnée par la loi du 7 ventôse an III, mais que des événements ou
des circonstances graves en avaient jusqu’ici retardé l’exécution; que cependant une institution de cette nature pourrait peut-être rendre à l’Horlogerie nationale l’activité qu’elle était à la veille de perdre. » A quoi le département avait répondu « que si cette caisse s’établissait, il conviendrait d’en donner la direction à nn fabricant laborieux, intelligent et possédant la confiance des artistes, cotnme était le citoyen Maudrillon; mais qu’alors les entrepreneurs ne manqueraient pas de dire que cette caisse était la cause de leur ruine. » Ce projet est resté sans suite.
Toutefois, je dois dire que la suppression de l’Agence ne fut qu’en partie la cause de l’inquiétante oscillation que nous avons signalée dans les étals trimestriels du contrôle. Ce qui certainement y contribua le plus, ce fut l’application intempestive de la loi du 19 brumaire an VI à notre établissement qu’elle mit à deux doigts de sa perte. Le péril que courut l’Horlogerie française fut si grand, qu’au 25 germinal an VU parut en sa faveur une loi d’exception (1), loi que le Corps législatif fit suivre le 4 vendémiaire an VIII de l’arrêté suivant :
« AaricLE PBEMiEB. — Le titre des matières d’or <( et d’argent employées à la fabrication des boites « de montres dans l’Horlogerie nationale de Be-
(t) Voyez Pièce n" 7.
« sançon demeure fixée , savoir : pour l’or à 760 « millièmes (18 karats 1/4) sous la tolérance de 10 << millièmes, et pour l’argent à 834 millièmes (10 « deniers et 1/4) sous la tolérance de 11 millièmes, « au-dessous desquelles proportions aucune boite « ne pourra être reçue ni poinçonnée, etc.
« Akt. 5. — Pour tenir lieu à l’essayeur du droit •• qui lui est accordé par la loi du 19 brumaire, et '< dont l’Horlogerie nationale sera exempte, il con- « linuera de jouir d’un traitement annuel de 1200H- « vres payables sur les fonds accordés pour l’Hor- « logerie... »
La loi du 19 brumaire, outre qu’elle laissait le prix de l’essayage à la charge des monteurs de boites, diminuait encore de 0,007 millièmes la tolérance du titre pour l’or, et de 0,015 pour l’argent. C’est à cette loi de brumaire qu’il faut attribuer la faillite (de Maudrillon, qui a découragé profondément la manufacture bisontine. Maudrillon établissait à lui seul plus du quart des montres de la fabrique.
 quoi tient donc la réussite ou l’insuccès dans les entreprises commerciales? Voici qu’on projette de nationabser en France une industrie dont elle manquait, l’horlogerie, qu’ont 'vainement et dispendieusement tâché d’acclimater chez elles Parme, Florence, la Prusse, l’Autriche, la France même ; on l’établit dans Besançon, la seule ville peut-être
où cette industrie enviée devait n’étre pas accueillie avec faveur, et, malgré cela, elle prospère. On paie mal et en mauvaise monnaie les patrons et les ouvriecsi on les déconrage, on les persécute, on sème entre eux les rivalités et la division, et malgré cela l’horlogerie prospère encore. Le commerce est nul; on entrave la fabrication en n’admettant pas à la frontière les outils qui lui sont indipensablcs; .à l’impossibilité du travail et des transactions se joignent à l’intérieur la famine et la misère; puis, après tout cela survient la série des faillites désastreuses, et l’horlogerie tient bon et grandit quand même. Est-ce tout? Non, nous allons voir s’élever contre elle un nouvel assaillant: je veux parler de l’esprit militaire de l’époque. « Nous vous ajoutc- << rons qu’un général, écrivait l’Agence au Ministre « (14 ventôse an IV), envoyé ici pour activer l’exé- « cution de la loi du 4 frimaire, s’étant permis des n remplacements de volontaires, a choisi ces rem- « plaçants parmi les artistes de la fabrique; on (< leur a promis beaucoup d’argent, et cet appât « d’argent comptant a beaucoup dérangé les ate- « liers (1). »
Nous entrons, pour l’horlogerie, dans une nouvelle phase de tribulations, la plus longue peutêtre et la plus difficile. Combien d’artistes, dans cette période, qui de gré ou qui de force, quitte-
(1) Voyez Arch. dép.
ronl les ateliers pour les camps, le burin pour le mousqueton (1).
Le Conseil de département dans les attributions de qui la manufacture était tombée, n’avait guère le temps de s’occuper de la fabrication des montres; il avait à faire des approvisionnements de toutes sortes, de pain, de souliers, de munitions, de fourrages, etc., à en surveiller la répartition et le bon emploi. L’un des membres du Conseil, le citoyen Pcrriguey, fut en conséquence chargé de faire un rapport sur la fabrique d’horlogerie, sur sa situation et sur ses besoins. Ce rapport est partial, haineux et laisse trop voir les sentiments do malveillance qui en ont inspiré la rédaction; d’un bout à l’autre c’est une attaque personnelle contre les chefs de l’établissement (2). Comme conclusion, Perriguey constate que l’horlogerie périclite,
(2 ) Vous verrez dans les cartons des Archives plusieurs pétitions de vieux militaires établis soit en Touraine, soit en Beauce, lesquels ont réclamé auprès de la municipalité bisontine des pièces en règle établissant qu’ils ont fait partie de la colonie suisse , et partant qu’ils sont bien et dûment citoyens français.
(2) Â la séance du 13 pluviôse an VU, un membre demande au citoyen Perriguey s’il n’a pas envoyé au Ministre son Mémoire avant d’en donner lecture au Conseil. Sur la réponse affirmative qui fut donnée, le Conseil décide qu’on écrira au Ministre pour le prémunir contre l’esprit de ce rapport. (Voy. Arch. dép.)
c’est son expression, depuis qu’elle est livrée à ellemême. «Il faut, dit-il, établir une caisse de prêt (( qui sera remise en des mains pures ; et pas n’est besoin de nouveaux fonds: la rentrée des prêts faits jadis aux entrepreneurs suffira. » C’est un dernier trait qu’il décoche à leur adresse!
Perriguey avait, dans son rapport, demandé, en faveur des artistes, le maintien de l’exemption delà patente, exemption que Charles avait obtenue pour l’an VI. Mais le temps des faveurs était passé ! on ne voulut même plus pour eux de l’exemption du service militaire spécifiée dans l’article 2 de l’arrêté du 13 prairial (1). En effet, le Conseil départemental, appelé à statuer sur la réclamation d’une douzaine d’artistes, décida que la réquisition serait obligatoire pour les horlogers reconnus citoyens français.
Pendant cette période, les détails concernant notre établissement sont complètement dénués d’intérêt. 11 n’est question que de poursuites judiciaires exercées contre les anciens chefs de la colonie ; on presse le remboursement des fonds qu’on leur a prêtés jadis, sous le prétexte d’en avantager
Il parait que Perriguey fut blessé de cette décision, car il assista depuis à bien des séances sans apposer sa signature au procès-verbal comme tous ses collègues, sans exception l’ont toujours iait.
(I) Voy. page 22. Historique.
les ardstes, mais en réalité pour rentrer dans les avances qu’on leur avait faites. Il semble que notre fabrique, au milieu de ce concours d’événements graves qui signalent le commencement du dix-neuviéme siècle, va s’éteindre dans l’indifférence même de ceux qui l’ont le plus vivement combattue ; si la haine des Bisontins ne la poursuit plus, l’Etat, en revanche, la délaisse, livrée à elle-même.
C’est qu’en effet l’Etat se souciait peu, désormais, de la manufacture de Besançon ; à quoi bon la soutenir et la protéger, quand il en trouvait une toute faite? N’avait-il pas pour alliée et en quelque sorte pour vassale Genève, que nous avions conquise (1)? Repoussée des gens du pays, il fallait pour compléter l’épreuve , que l’Horlogerie nationale fut abandonnée dn Pouvoir, qui l’avait Jusqu’ici un peu défendue I A cause de Genève, elle fut donc moins que jamais encouragée; par Genève, on élargit contre elle la concurrence sans agrandir pour elle les débouchés; pour Genève bientôt, on livrera ses poinçons à la Suisse, mesure qui sera désastreuse dans un avenir peu éloigné.
Des esprits timorés en voient la chute imminente et un établisseur, Vauchef, pour la conjurer.
(4) Depuis 1798, Genère était au pouvoir des Français, qui avaient occupé cette place sous prétexte qu’elle était la clé d'un passage.
propose la formation d’une vaste société en commandite dont il suppute minutieusement les frais. L’Etat n’aurait eu qu’à faire une avance de 150,000 fr. Mais l’Etat n’était rien moins que disposé d’accepter cette nouvelle combinaison. Au lieu de cela, il réalise des économies en supprimant le traitement de 1,200 fr. (1) qu’il servait à l’essayeur de la garantie. Ce traitement, par une décision du 17 pluviôse an X, est laissé à la charge des monteurs de boites, lesquels auparavant ne payaient qu’un faible droit de marque. Les horlogers réclamèrent chaudement et avec raison contre ce prix d’essai, bxé d’abord à 35 c. par boite d’or, et à 10 c. par boite d’argent, tandis que le citoyen essayeur défendait avec énergie et pièce à pièce le modique tarif imposé à ses clients. Mais il eut beau dire, comme il fut prouvé qu’il gagnait trop, on abaissa successivement le prix d’essai à 30 c., puis à 25 c. pour l’or, et à 7 c. 1/2 pour l’argent. Ces discussions entre essayeur et monteurs de boites continuèrent d’avoir lieu jusqu’en 1806, époque à laquelle, en vertu du décret qui portait création d’un bureau de garantie à Genève (2), nous fiâmes soumis à l’application définitive de la loi du 19 brumaire an VL Genève nous portait décidément malheur I
(t) Voy. Historique, page 60, verso.
(2) Voy. Pièce justifîcat. n® 8 (Décret du 21 août 1806).
Cej>en dant les appréhensions conçues an ». •
1 avenir de l’horlogerie franc-comtoise 1 aines. J\Ialgré nos guerres, malgré l’imno»
de pliis en plus grande du commerce d’e, tion, notre fabrication se soutint plus ftmr*^‘®*
guW ne l’eût espéré. On vit même à cettTor"'
fait bien étonnant, des négociants du pays trille, Bernardet Brelillot s’associer poL^l’lJ^r“‘ tatiorx des poduits d’horlogerie. ^ exploi- Cette voie, dans laquelleentraientdesbanm,fit tressaillir d’aise la colonie médisait ‘ï*^*ers,
de la fabrique me,
à la nouvelle sociélé de réaliser loutès lef rances qu'elle avail fai, conceroir: elle fi, I*’"' beaucoup en opéran, quelques années, malgré”/ gaorsuee en hor „gerie de se, f„„da,eùrs e, de ses
employés, maigre lessaerificesqn'elledmfairenol
payer S'”» »Peeianr, comme ,isi,e„rs e,c On l.eu, dire qn arec 1, maison Bernard e, Bre
,i„ot In prenai, à Besançon dro , de
cité; il ne lui manquait plus rien nonr „ turaUsaiion fût ^complète : en eftL à déV^tT Beaupré, qui n’existait plus, et de Selon „.e«stait pas encore, Luco„r7 f ébaucbes à nos ateliers, et Montérr**^”***^*^
» ec Montécheroux (1), où
^ 1 ) Un coutelier suisse de la Ch Brand» qui avait eu maille à parti . Jona*
pays, s’était réfugié à Montécheroux"^ des outils d’horlogerie en -1790 ’ **'* ” commerce
les frères Blondeau avaient depuis plus d’une année (1800) établi leur fabrique, les assortissait d’outils.
Dans ce même temps, on essayait à rbôpital StJacques de faire, parmi les enfants de la Charité, des apprentissages d’horlogerie; on acheta des outils, limes, étaux, burins; on monta des établis, on choisit des maitres. Mais on n’avait pas compté sur des apprentissages aussi longs et aussi dispendieux, et, dans ce temps-là, les artistes formaient leurs élèves avec conscience; ils leur enseignaient sans fiu à tourner et à façonner des ébauches, a faire artistement ce que des emporte-pièces font beaucoup mieux; et l’on ne tarda pas à s’apercevoir qu’au train dont allaient les choses, il faudrait faire des avances de fonds considérables pour soutenir ces ateliers d’apprentissage et courir le risque de n’en tirer aucun profit. En conséquence, on cessa bien vite de soutenir cette école pratique, et on en vendit les dépouilles quelques années plus tard (1821) à la Société de secours des horlogers, moyennant 270 fr.
Sous l’empire, la fabrication des montres languit et n’atteignit jamais à un chiffre très-élevé. Quelques-uns de nos établissenrs, lassés d’attendre à leur comptoir des commandes qui n’arrivaient pas, se mirent bravement en campagne à la suite de nos armées, et, grâce à ces escortes d’occasion, ils placèrent plus ou moins avantageusement leurs
produits à l’étranger. Le plus connu de ces fabricants nomades est François Robert, qui fil des affaires considérables en Allemagne, en Prusse, en Autriche, et qui perdit d’un coup presque toute sa fortune en Espagne.
Ne considérons pas cependant la période impériale comme inutile à notre établissement: elle le fit oublier et en cela elle le servit. En effet, la population bisontine, attentive aux bruits du dehors, ne se souvint plus des artistes turbulents de la colonie, ou ne les reconnut point dans nos Suisses, que les souffrances avaient rendus circonspects et dont la chronique urbaine ne s’occupait presque pas.
L’.Empire rendit un autre service à l’établissement franc-comtois, ce fut d’enrôler dans ses phalanges les artistes les plus mutins et de fournir à leur activité amplement de quoi s’exercer: il enleva, par le recrutement, si l’on peut ainsi parler, les scories impures de l’émigration.
Li’Horlogerie sous la Restauration.
En 1814, l’Europe pacifiée fut enfin rouverte à l’exportation, et les fabriques reprirent rapidement l’activité que la guerre et le blocus leur avaient ôtée. Mais la nôtre ? mais la fabrique bisontine, n’avaiton pas oublié qu’elle existait.^ IN’était-il pas à craindre , si la somnolence commerciale dans laquelle elle était restée si longtemps se prolongeait, n’éfait-il pas à craindre, dis-je, que la prospérité renaissante de ses rivales ne la fît périr ? En effet , grâce à nos poinçons que Genève et St-Imier possédaient depuis l’annexion de leur territoire à l’Empire, Genève et St-Imier nous inondaient de leurs produits, et les ouvriers de notre cité, découragés et sans travail, désertaient en foule nos ateliers. C’est alors qu’un digne représentant de l’horlogerie française, François Favre, adressa, au nom des fabricants bisontins, un Mémoire dans lequel, après avoir exposé la situation périlleuse de notre commerce, il réclamait d’urgence : 1® la prohibition des montres suisses ; 2" l’application d’un poinçon particulier; 3® l’exemption de tous droits en faveur du commerce d’exportation ;
4” l’extension à 0,008 mill. de la tolérance du titre de l’argent, etc. Mais les événements de 18t5iirent ajourner toute décision à cet égard.
En 1816, on reprit la proposition de M. Favre, et les fabricants suisses, alarmés des mesures prohibitives dont l’horlogerie française invoquait l’application, et s’appuyant sur ce que la manufacture bisontine était insuffisante pour alimenter le commerce intérieur, demandaient la libre entrée des produits de leurs fabriques.
Avant de statuer sur cette demande, le Ministre convoqua une Commission spéciale à laquelle furent adjoints deux négociants de Besançon, FrançoisFavre et Denis-Louis Muguet; et quelque temps après parut l’ordonnance si désirée de M. de Saint- Cricq relative aux nouveaux poinçons et bigornes. Mais les Suisses, possesseurs de nos anciens poinçons, mirent à profit les délais accordés pour l’application du poinçon de recense, et nous envoyèrent toutes les montres de leurs fabriques. De sorte que les nouveaux poinçons ne servirent définitivement qu’à mieux régulariser la fraude.
Tous ces abus n’auraient guère été possibles si le droit decontrôle et de poinçonnement ne s’était exercé qu’aux lieux où l’on fabriquait, comme Besançon, Montbéliard et Paris. L’ordonnance royale du 5 mai 1819 finit par admettre au contrôle toutes les montres revêtues des anciens poinçons (la petite tète de coq ou le faisceau).
L’horlogerie bisontine ne cessa d’élever la voix contre un état de choses qui la lésait cruellement. Cette fois elle trouva des auxiliaires zélés dans la province, quantum mutata! Le Conseil général et la chambre de commerce surtout s’associèrent vivement à ses réclamations.
Dans sa séance du 4 août 1819, après avoir fait ressortir les avantages que l’horlogerie est susceptible de procurer à un pays pauvre, aride et froid, comme est le nôtre, et où régnent les longs hivers, le Conseil général demande :
1° Qu’on établisse exclusivement dans Besançon, Montbéliard et Paris les bureaux de contrôle et de poinçonnement :
2° Qu’on réduise au plus bas taux possible le droit de contrôle sur les montres;
3® Qu’on diminue les droits d’entrée sur les matières premières (1) ;
4° Qu’on assimile les ouvriers horlogers travaillant chez eux aux ouvriers à métier exemptés de la patente par l’article 53 de la loi du 15 mai 1818 ;
5® Qu’on provoque des règlements pour la police industrielle et autres institutions propres à faire
(1) Déjà en 1817, le Conseil général avait demandé en faveur de l’établissement de MM. Beurnier, nouvellement fondé à Seloncourt, la diminution d’entrée sur les cuivres, laitons, etc., les avantages, en un mot, dont jouissait déjà la fabrique de MM. Japy, àBeaucourt.
fleurir les établissements d’horlogerie en France,
telles que caisse d’épargne, etc
Ces vœux, le Conseil général les renouvelle avec sollicitude dans sa séance du 20 avril 1821,
La chambre de commerce (1), de son côté, dans sa délibération du 21 mai 1820, réclame contre la disposition de l’ordonnance royale du 5 mai 1819 ; comme le Conseil général, elle demande qu’on réserve aux seuls bureaux de Besançon, de Montbéliard, de Paris et de Lyon le droit de poinçonner les montres avec la défense expresse de les contrôler désormais étant finies (2).
Cependant un ralentissement dans les afiàires s’était fait sentir dés 1822; ce ralentissement produit par les agitations et par les bruits de guerre, produit surtout par une autre cause dont nous par ' lerons plus bas, se prolongeait indéfiniment; les montres de notre manufacture ne s’écoulaient pas, et nos établissements, moins riches que ceux de Genève et de Neuchâtel, avaient épuisé tontes les avances qu’ils pouvaient faire. Le Conseil général, désireux d’améliorer la position de notre industrie, désireux surtout d’atténuer pour elle les effets désastreux de ces crises commerciales, ordinairement
fl) La création de la chambre de commerce ne remonte qu’à 1819.
(2) Disposition destinée à empêcher le contrôle et le poinçonnement des boites suisses passées en contrebande.
passagères, demandait dans sa séance du 14 juin 1823 « qu’il fût créé un syndicat d’horlogerie avec une avance de quelques mille francs et la délivrance de primes d’encouragement. »
« Le département du Doubs, ajoutait-il en iinis- « sant, y gagnera de conserver une colonie qui lui (< donne l’exemple, presque inconnu avant elle , H d’une industrie productive , du travail joint à Il l’économie, du mépris de la mendicité, et sur- <1 tout d’une propreté dans les habitations qui res- « semble à l’aisance. Cet exemple ne peut manquer '< de fructifier parmi nous, et déjà la manufacture << compte un certain nombre d’apprentis ctouvriers << du pays qu’elle a soustraits à la fainéantise Il comme aux vices que celle-ci traîne à sa suite. » Certes, voilà qui prouve que la Franche-Comté tenait la manufacture et les artistes en bien meilleure estime qu’autrefoisl Ces éloges exprimés si nettement ne sont pas entachés de suspicion, puisqu’ils sont consentis spontanément par un conseil composé des plus beaux noms du pays. D’où vient ce revirement? Je l’ai dit : c’est l’Empire qui l’a produit en épurant la colonie.
Malgré le vœu du Conseil général, le syndicat d’horlogerie projeté déjà en 1819 et 1821, n’eut pas lieu. A cet égard, on fera dans la suite encore bien des propositions qui n’aboutiront pas.
Notre manufacture continua de languir les années suivantes, et la Restauration fut pour elle une
longue crise. Gomme on accusait la contrebande (1 ) de toutes les faillites qui se succédaient, on recourut à une application plus exacte des ordonnances et réglements concernant la fabrique; on fit pratiquer l’essayage à la coupelle avant la soudure du fond de la boite, etc. Mais ces moyens, bons en eux-mémes, n’avaient présentement aucune efficacité. La cause du malaise que nous éprouvions n’était pas tant dans la contrebande que dans l’insensible révolution qui s’opérait dans le goût public : les montres dites Lépine étaient de mode, et les montres dites à roues de rencontre qui constituaient pour nous en quelque sorte une spécialité, ne l’étaient plus.
En somme, notre fabrique d’horlogerie ne parait pas avoir fait bien des progrès depuis 1802. On contrôlait à la vérité une moyenne annuelle de