‹ Histoire de l'Hospice-Général de Rouen, 1602-1840Chapitre 3 sur 21 · BUREAU DES PAUVRES VALIDES · texte numérisé non relu

BUREAU DES PAUVRES VALIDES

La fondation de rHospice-Général ne remonte qu'à Tan 1602; mais elle a été précédée, pendant près d'un siècle, par une organisation de la bienfaisance officielle qui avait pris corps sous le vocable de Bureau des pauvres valides. Les pauvres valides, qui avaient besoin d'être secourus, étaient distingués ainsi des pauvres malades qui, eux, trouvaient refuge à l'Hôtel-Dieu depuis de longues années, puisque cet hôpital paraît remonter au xi* siècle, et qu'on trouve les linéaments de son histoire dès la construction de la Cathédrale sous le nom d'Hôtel-Dieu de Notre-Dame.

Les premières traces de l'institution du Bureau des valides apparaissent en 1521, année où un arrêt de la Cour de Parlement de Normandie du 17 février institue le Bureau de la police des pauvres , organise des secours à distribuer aux indigents et prescrit des quêtes dans toutes les paroisses, la création d'ateliers publics, l'emploi des mendiants valides aux fortifications, remparts et fossés de la ville, ordonne enfin

aux indigents de rentrer en leur denneure après neuf heures du soir et leur interdit de mendier par les rues. Nous n'avons aucun document sur ce qui avait été fait officiellement pour les pauvres auparavant.

La préface de la « Police générale du Bureau des pauvres valides », publiée en 1701 chez Machuel, « à rimage Saint -Jean », rue Ecuyère, dit que « si nos » pères avaient été aussi fidèles à faire registres de » leurs bonnes actions que pleins de zèle à les entre- » prendre, nous verrions de plus loin le principe * d'une conduite qui a servi de modèle aux hôpi- » taux de Lyon et autres grandes villes de France » .

Il est bon de se rappeler au milieu de quels événements nos ancêtres furent amenés à cette création du Bureau. Elle devait répondre à un besoin bien urgent, et ce fut même dans la suite un tel recours pour le peuple misérable, qu'aujourd'hui encore, malgré l'amélioration incomparable de l'état social, le peuple de Rouen . en fait d'assistance , ne connaît guère que le Bureau. Les dénominations officielles ont pu changer plusieurs fois, les gens du peuple, gardiens inconscients des traditions , viennent journellement encore demander, le cas échéant, les secours du Bureau. Ils n'entrent pas à l'Hospice-Général — c'est un mot qui entre peu dans leur langue — ils entrent au Bureau; le grand -père et le petit-fils sont soignés au Bureau,

En 1521, alors qu'apparaît la délibération de la Cour de Parlement spécifiant l'établissement d'une police des pauvres, il existait cependant nombre d'hôpitaux à Rouen. Tous étaient des créations particu-

lières dues la plupart à des communautés religieuses, aux curés des paroisses ou à des corporations. Nous voyons pareilles créations se faire tous les jours, puisqu'à côté de nos hôpitaux actuels existent presqu'aulant de refuges pour les pauvres et les invalides qu'il y a de couvents. A côté de l'assistance officielle, il y a la charité libre, presque toujours organisée par les fervents des diverses confessions. Cela est la continuation d'une tradition, un fait qui a toujours existé depuis les débuts du Christianisme, et qui fait que les auteurs anciens, comme Farin, prieur du Val, en retrouvent l'origine sous le pape Sylvestre au Concile de Rome de 324, puis au premier Concile d'Orléans et au second de Tours.

On désignait sous le nom d'hôpital des maisons destinées à héberger provisoirement les pauvres de passage, les pèlerins ou les pauvres de la ville. Les curés des paroisses et les religieux n'étaient pas seuls à en fonder et à les entretenir au moyen de dons, de cotisations et d'aumônes, puisqu'on note dès 514 la fondation d'un hôpital des chaussettiers sur l'emplacement actuel de la Préfecture.

Dans la première moitié du xvf siècle, qui nous occupe actuellement, les principaux de ces hôpitaux étaient :

L'hôpital de Saint-Martin, situé près l'église Saint- Martin.

L'hôpital de Jéricho ou de Martinville, bâti au pied de la côte Sainte-Catherine, à Saint- Paul, et fondé en 1050 par Guillaume-le-Conquérant pour vingt-cinq

pauvres aveugles. Il est continué par rhôpital Forbras actuel.

L'hôpital Saint-Vivien, consistant en une maison proche Téglise, contenait neufs lits et était régi par deux vicaires de la paroisse qui y étaient logés. Les pauvres n'y étaient couchés que deux jours de suite avec un repas. N est-ce pas l'organisation actuelle de ce qu'on appelle la maison du curéy où un vicaire de la même paroisse pratique de la même façon 1 assistance libre?

L'hôpital du Roi avait été fondé en 1277 par Guillaume de Saâne, qui avait obtenu de la reine Blanche la confirmation de la donation faite à la Ville de Rouen, par Louis VIII, de la place des anciens fossés de la ville, à la condition d'y faire construire des maisons pour y loger gratuitement des familles indigentes. Il était situé dans la partie de la rue Sainte-Croix- Saint-Ouen qui devint depuis la rue de l'Hôpital. Son histoire se trouve mêlée intimement plus tard à celle du Bureau des valides.

Il y avait en outre des maladreries ou léproseries situées hors la ville, comme celle du prieuré du Montaux-Malades, celle de Quevilly ou la salle aux pucelles, de Darnétal, de Saint-Léger-du-Bourg-Denis, de Boisguillaume.

Toutes ces institutions privées s'efforçaient de soulager la misère qui était grande parmi le peuple, mais elles étaient insuffisantes au moment où apparaît en 1521 le premier édit du Parlement cherchant à réglementer la police des pauvres. Cette misère s'était en

effet accrue sous rfnfluence des événements de l'époque. Il suffit, pour se rendre compte des difficultés au milieu desquelles se débattaient les autorités de Rouen et de la Normandie, de se reporter à ce qu'en ont écrit les historiens contemporains.

On élait sous le règne de François P^ C'était la guerre perpétuelle, la grande lutte avec Charles-Quint. Il fallait beaucoup d'argsnt pour payer les mercenaires Suisses el pour faire vivre la Cour. La vénalité des charges existait avec tous ses abus. Comme si la guerre extérieure n'était pas encore suffisante, à l'intérieur le calvinisme, qui naissait et faisait de rapides progrès dans toutes les provinces du royaume, devenait une cause ou un prétexte de guerre civile. Le Roi avait remplacé l'Echiquier de Normandie par le Parlement, et y avait adjoint la Chambre dite « La Tournelle », chargée de punir les crimes qui pullulaient. Le feu et Téchafaud étaient en permanence au Vieux- Marché. Les peines les plus atroces étaient infligées à tous ceux qui étaient pris; mais la misère était si grande, que les vols, les assassinats, les effractions continuaient de plus belle. Un fléau plus terrible que tous les autres désolait la province : la peste sévissait sans relâche. Une grave épidémie s'était déchaînée en 1520. Hellis, dans son discours d'ouverture à l'Académie de Rouen, en 1832, en fait l'émouvant récit suivant :

« En 1520, dit-il, la mortalité fut affreuse dans » notre ville ; Marseille, Florence et Milan ne nous ont » point légué de plus lugubres souvenirs. On eut d'à-

l>?rd recours aux prières ; mais les réunions dans les lieux consacrés ne firent que répandre la contagion. Bientôt les secours spirituels manquèrent, tant était grand le nombre des malades. La médecine nétait d'aucun secours. Alors le désespoir sempara des âmes, et l'on fut témoin de scènes déchirantes; la terreur remplaça tout autre sentiment ; les liens de famille furent rompus, on ne s'abordait qu'avec défiance; on vit des serviteurs abandonner leurs maîtres, des enfants leur père, et chose terrible, des chiens se disputer dans les rues des enfants abandonnés. Les bras manquèrent aux sépultures; chaque maison devint un foyer infect, et partout, la mort engendrait la mort. C'est à cette époque que quatre hommes vêtus de robes bleues furent payés pai" la ville, pour marquer d'une croix blanche les maisons qu'il fallait fuir. Ces préposés (marqueurs ou croiseurs) recevaient 60 sois par mois, et, la nuit, ils se retiraient dans un lieu situé paroisse Saint-Nicaise, près la rue de la Cage, qui porte encore le nom de Clos-des-Marqueurs. La désolation fut à son comble: les malheureux, aux premières atteintes du mal, poussaient des cris de rage ou tombaient frappés de stupeur. Plusieurs s'enveloppaient, encore vivants, d'un drap mortuaire, pour s'assurer au moins d'un linceul. Notre cité, déjà riche et florissante, une des premières villes de France, eut peine à se relever de cette secousse. Longtemps elle fut morne et silencieuse; la solitude fut telle que l'herbe poussa d'un pied dans les rues

* et qu'une partie des maisons tomba faute d'habi- » tants. Au jour de Pâques de Tannée suivante, on » ne compta que quarante personnes à la messe de » Saint-Maclou, sur les 15,000 habitants du quartier. »

La famine accompagnait la peste. La Ville, que son commerce enrichissait en temps normal, voyait les paysans des environs refluer misérables et ruinés dans ses murs, quand la peste ne les éloignait pas trop.

Cependant, on était en pleine Renaissance, le Moyen- Age venait de finir. Etrange époque de désorganisation et d'organisation tout ensemble où, au milieu de tant de fléaux, de tant d'insécurité, de tant de misère, on voyait surgir, sur le sol de Rouen, ces monuments qui font, à chaque coin de rue, notre admiration de tous les jours : la Grosse-Horloge (1527) et THôtel du Bourgtheroulde se construisaient; de même aussi le le Palais de Justice. Saint-Maclou venait d être achevé et dédié. On allait construire le Bureau des Finances, le portail de la Cathédrale, les tombeaux des cardinaux d'Amboise, de Louis de Brézé ; Tescalier de la Bibliothèque.

Richesse accumulée chez les grands seigneurs et chez les gros bourgeois commerçants, misère chez tout le reste : telle parait l'explication de cette contradiction apparente.

L'état troublé de la société, à cette époque, permet de comprendre comment le premier édit sur la police des pauvres resta, pendant quelques années, sans grande efficacité.

Il fallut une nouvelle ordonnance de 1534, puis une

autre en 1551, pour que lorganisation du Bureau des pauvres valides prît corps et fonctionnât à peu près régulièrement. Il faut bien entendre que l'Assistance cherchait surtout à secourir les pauvres de la ville et surtout ceux qui étaient incapables de travailler. Maintes fois, le Parlement dut, comme en 1544, purger la ville de la tourbe des oisifs, vagabonds, marauds et mendiants valides; les faire chasser, en ordonnant que ceux qui resteraient seraient enchaînés deux à deux et mis à travailler à une chaussée allant du pont de Bapeaume à la forêt de Roumare.

Une enquête était faite sur les invalides dans chaque paroisse et les résultats coUigés à THôtel commun de la ville.

Les recettes dont on disposait pour les secours étaient fournies par les deniers à Dieu ramassés dans les boîtes des marchands, hôteliers, taverniers, etc. Il était fait des quêtes dans les églises. On établissait des troncs dans tous les lieux publics, jusqu'aux portes des tavernes et hôtelleries de la ville et des faubourgs, avec recommandation aux hôteliers et taverniers d'exciter les gens repus à verser dans cette boîte. De même tous ceux qui détenaient une autorité ecclésiastique ou autre devaient apporter leur aumône à la Caisse des pauvres. Les appels du Parlement à Tescarcelle de tous étaient répétés et énergiques.

C'est qu'en effet sous les successeurs de François P*" et de Henri II, sous les règnes peu glorieux des fils de Catherine de Médicis, l'état social de la France et de la Normandie, en particulier, ne s'améliorait guère. Les

exactions des gouverneurs et des sous-gouverneura, les pillages des bandes armées œntinuaient de plus belle. L'insécurité des routes ruinait le commerce. Les paysans ne récoltaient pas ce qu'ils semaient. La famine reparaissait trop souvent avec sa hideuse compagne la peste, jamais éteinte.

Les recettes dont nous venons de voir la source n'étaient pas toutes destinées au Bureau des pauvres valides. Elles étaient partagées par moitié avec THôtel-Dieu qui avait la charge des pauvres malades. Les trésoriers de chacune des deux institutions étaient chargés de veiller à cette répartition par moitié, suivant, dit le texte, une concorde faite au Bureau à « cause que le fait du dit Hôtel-Dieu et de la Commu- » nauté des dits pauvres est une chose totalement » séparée Tune de l'autre. A l'Hôtel-Dieu sont les ma- » lades, et au rôle des pauvres sont les vieilles gens, » petits enfants et autres impotents qui sont vrais » pauvres ne pouvant travailler et qui autrement ne » sont malades ». C'est déjà, dès le début, une séparation bien nette entre l'Hôtel-Dieu et le Bureau des pauvres valides embryon de l'Hospice-Général. Celte séparation durera très accentuée jusqu'après la Révolution.

La Cour de Parlement, pour conserver la police des revenus, rentes, contrats et sources de secours des pauvres, avait donc ordonné la création d'un Bureau, qui se tiendrait dans une salle de l'Hôtel-Dieu, chaque dimanche, le matin de 6 h. en été à 9 h., et de 7 h. en hiver à 9 h. 1/2. Les jours de grande fête et

-iode procession générale, de 2 à 5 heures de relevée. Ce Bureau se composait d'un Président et de deux Conseillers de la Cour de Parlement, d'un Vicaire de T Archevêque de Rouen, d'un Chanoine du Chapitre, d'un des Généraux de la Justice, de deux Conseillers de la Ville et de deux Trésoriers choisis à l'élection à la Maison commune, parmi les bourgeois notables. On y adjoignait le Procureur des pauvres pour requérir, et quelquefois le Procureur général du Roi et le Greffier des dits pauvres, qui était seul à gages pour son assistance et peine.

Cette Assemblée siégeait dans un certain ordre protocolaire qui fut même réglé plus tard par un édit royal (1619); les Chanoines siégeaient à droite des Présidents et Conseillers du Parlement, et, de l'autre côté, les Députés de la Chambre des Comptes de Normandie. Mais restait à savoir qui signerait le premier : M^ Coquerel et Richomme, maîtres des comptes, ou M^ Carré, chanoine? Nous verrons plus tard la suite de cette dispute.

Ce Bureau avait qualité pour tout ce qui concernait les pauvres avec recours au Parlement en cas de difficulté. C est à ce Bureau que devaient se présenter les pauvres avec les certificats d'indigence délivrés par les curés des paroisses. S'ils n'étaient pas, de plus, notoirement impotents, une enquête était faite par les distributeurs d'aumône du quartier, assistés des sergents de quartier.

Ces distributeurs étaient de notables bourgeois nommés à deux pour six mois par quartier. Ils ne

pouvaient se soustraire à cette corvée sous peine d'une forte amende.

Ce Bureau devait placer les enfants pauvres, après les avoir habillés, comme apprentis chez les artisans de la ville, à charge par les patrons de les entretenir et instruire convenablement. Le Bureau se chargeait de faire soigner ceux de ces enfants qui étaient malades. Cela n'était pas une vaine charge, car beaucoup de ces enfants pauvres étaient, entre autres maladies, atteints de calculs vésicaux. Cette fréquence de la pierre chez ces enfants n'a jamais été bien expliquée. Elle a d'ailleurs considérablement diminué à notre époque, comme a diminué la fréquence de la misère complète dans le peuple. Dans une période de dix ans, notre statistique qui porte sur la presque totalité des enfants du département ne nous en fournit que dix cas. Ces petits calculeux étaient taillés par l'opérateur qui en avait salaire. Il s'agissait d'un spécialiste, d'un de ces barbiers-chirurgiens qui avaient leur procédé de taille vésicale dont ils gardaient jalousement le secret, comme furent Frères Cosme et Franco, parcourant le pays en opérant. De quelques renseignements que nous avons pu recueillir, nous serions porté à croire qu'il s'agit ici d'un des membres de la famille Collot, de Paris, qui se transmettaient de père en fils leur procédé de lithotomie, et que Ion trouve du xv^ au xvii^ siècle. Quoi qu'il en soit, cet opérateur avait taillé à Rouen plus de quatre-vingts enfants assistés dont, par la grâce de Dieu, dit le rapport, il n'en était mort qu'un ou deux.

Bien que ces faits se soient passés à Fépoque où Amboise Paré venait de rénover la chirurgie française, c'est là un superbe résultat qui doit nous frapper en raison directe du peu de moyens dont on disposait. L'opération devait se faire en effet dans le milieu où vivaient ces pauvres, dans les maisons de la rue de TAumône, par exemple, où Ton avait bâti des refuges sur les fossés comblés sous Louis VIII pour les loger gratuitement. Rien n'indique qu'on les transportait à FHôtel-Dieu, où le premier lithotomiste attitré paraît avoir été beaucoup plus tard Lecat.

Le règlement du Bureau spécifiait, en effet, que si aucun pauvre s'était blessé ou rompu bras ou jambe, ou avait eu quelqu'accident, il était soigné et guéri par le barbier payé du Bureau, selon la délibération qui en était prise en iceluy sur cela comme sur tout. Ce barbier, dont le nom ne nous est pas parvenu, était le premier précurseur des chirurgiens de l'Hospice-Général.

Au reste, en 1553, il n'y avait à l'Hôtel-Dieu même ni médecin, ni chirurgien, ni apothicaire, ainsi qu'en témoignent des lettres-patentes d'Henri II, du 27 avril, qui enlèvent au prieur Jean Letellier l'administration de cet hôpital, dont il paraissait fort mal gérer les intérêts.

Cette organisation de secours médicaux à domicile est inhérente à tout début de Bureau de bienfaisance ; si elle disparaît avec l'établissement de la maison de la Maresquerie, qui concentre en elle tous les services des Bureaux de bienfaisance alors existants, on la voit

reparaître de nos jours presque identique, alors que i'Hospice-Général, insuffisant, a dû être suppléé par les Bureaux de bienfaisance créés après la Révolution, puis par les dispensaires qui les reniplacent aujourd'hui.

Le Bureau soignait aussi aux frais de Taumône les pauvres jeunes atteints de la maladie vénérienne, mais pour la première fois seulement. C'était à eux de se garder après.

Nous voyons déjà poindre quelques-unes des catégories de malades ou d'indigents qui deviendront par tradition le noyau des pensionnaires de I'Hospice- Général .

C'est aussi ce Bureau des pauvres valides qui fut chargé d'organiser, d'après une ordonnance de 1555, les écoles gratuites pour les enfants pauvres. Il les créa progressivement, suivant ses ressources, dans les quatre quartiers de la ville. L'impulsion fut donnée par M. Tulle, Conseiller à la Cour, qui fit un don de 7,000 livres tournois. La création commença en 1556, et divers bourgeois suivirent l'exemple de M. Tulle.

Mais les pauvres devaient deux fois l'an, hiver et été, les jours de Saint-Barnabe et de Saint-Thomas, faire une procession à laquelle tous étaient tenus d'assister sous peine de cessation d'aumônes. Ils se réunissaient par quartiers dans une halle à part, et après admonestation de prier Dieu pour le Roi et tous ceux qui leur venaient en aide, ils devaient sortir de l'Hôtel-Dieu, les enfants les premiers, l'un portant une croix de bois et tous criant: AYi David miserere nobis. Les religieux mendiants étaient avec eux et ils défilaient en présence

du Bureau assis devant une porte avec le Greffier qui vérifiait les noms. La cérémonie se terminait par un sermon à Saint-Ouen, suivi dans le cimetière d'une distribution exceptionnelle.

La procession de Sainl-Barnabé continue avec le même cérémonial jusqu'à la Révolution. On trouve le compte-rendu toujours identique dans le registre des délibérations du Bureau, et en 1786, par exemple, à la procession du dimanche 11 juin, six des sergents de quartier ayant manqué à l'appel à Saint-Ouen furent condamnés à 3 livres d'amende au profit des pauvres.

De cette époque date une clause encore en vigueur qui exigeait pour avoir droit aux secours la justification de deux années de séjour à Rouen.

Les pauvres reconnus étant mis ainsi à l'abri du besoin ; la mendicité était interdite dans l'étendue de la ville et des faubourgs, sous peine du fouet pour les femmes et des galères pour les hommes. Les passants pour pèlerinage et autres dévotions ne devaient pas mendier non plus. Il leur était enjoint par la Cour de se retirer dans un des hôpitaux, hôpital du Roi, Saint- Martin, Saint-Vivien ou Sainte -Catherine, où ils seraient reçus, nourris, subvenus pour une nuit et une repue seulement, sauf maladie, lassetéy fatigue ou intempérie grave.

Quant aux pauvres secourus, il existait toujours la question difficile du logement. Les hôpitaux et les maisons bâties pour eux ne suffisaient pas toujours, il fallait chercher d'autres maisons dans Rouen ou dans les faubourgs. Il y avait surtout la question des vieil-

lards, des infirmes et des enfants abandonnés. C'est cette nécessité du logement, urgente depuis plus de soixante ans, qui amènera au début du du xvii® siècle la fondation de notre Hospice-Général.

L'assistance publique ainsi organisée peu à peu, vers le milieu de ce siècle, aurait rendu les plus grands services si son fonctionnement avait pu être continu. Mais les événements politiques ne le permettaient pas. Les guerres, les corvées, les impôts, les ravages des environs de la ville par les marins des bateaux qui n'étaient souvent que des galériens, mendiants de profession embarqués de force pour ramer et qui, débarqués, semaient la dévastation sur leur passage, tout concourait à entraver la charité publique qui fournissait les fonds de secours. Il paraît y avoir eu alors des éclipses du Bureau. Ajoutons qu'en 1546, la peste est si acharnée que, après plus d'une année d'efforts infructueux pour la faire disparaître et secourir la population, le Parlement songe un instant à demander au Roi l'autorisation de se transporter ailleurs. Il reste néanmoins, en perdant plusieurs de ses membres; mais on conçoit que la direction du Bureau devait être moins ferme.

Les Administrateurs des hôpitaux, au milieu de ce désarroi, oubliaient parfois une partie de leurs devoirs, et dans son ordonnance de 1545, François P'* se plaint que les hôpitaux soient mal administrés par les Administrateurs et prélats chargés de les régir, et qui ont tendance à laisser tout tomber en ruines pour employer les revenus à leur bon plaisir.

Le Parlement, puis Henri II en 1555 et 1556, défendent par des ordonnances de mendier dans les rues et à domicile, ce qui diminue d'autant les aumônes destinées à alimenter les caisses d'assistance, et de nouveau ils ordonnent le fonctionnement du Bureau.

En août 1561, le roi Charles IX, ou mieux le Chancelier de THôpital, défend encore le bien des pauvres contre les gérants qui « prétendent aucuns des dits lieux pitoyables être titulez et bénéfices en titre, abolissant même le nom d'hôpital et d'hospitalité ». II ordonne de nommer les Administrateurs seulement pour trois ans et réglemente le traitement des Directeurs et des Communautés religieuses. Il ordonne même la création de chambres séparées pour retirer les malades de maladies contagieuses et incurables, où ils seront secourus de tous remèdes servant à leur guérison. Il veut la reddition annuelle des comptes devant les juges. Ces dispositions seront rappelées par une ordonnance datée de Moulins en 1566 et par l'édit de Blois de 1580.

Mais une autre cause importante de désorganisation existait. Sous la poussée montante du calvinisme, la guerre civile sévissait violemment à Rouen. On pendait, on brûlait, on torturait, on se battait dans les rues, catholiques contre huguenots.

Les bedeaux étaient obligés de coucher dans les églises avec des chiens de garde, et le sonneur de coucher près de sa cloche pour annoncer les émeutes et les incendies, qui ne cessaient pas.

En 1562, les calvinistes s'emparent de Rouen; le

Bureau subit là tourmente, les archives sont dispersées et détruites, et de là vient le peu de renseignements qui nous restent sur les débuts de l'Assistance publique. Eglises, couvents, maisons particulières, tout est pillé, profané, brûlé. La messe ne fut pas dite pendant six mois à la Cathédrale, dont le Chapitre s'était retiré à Gaillon, pendant que le Parlement se retirait à Louviers. Plus de culte, plus de justice, plus d'administration. Cela dura jusqu'à la reprise de la ville par le duc de Guise, commandant l'armée de Charles IX, le 23 octobre. Nécessairement, nouveau pillage.

Il en résultait une telle détresse de la population, que le chanoine Clérel osait s'écrier, dans les Etats de 1578 :

€ Représentez-vous, s'il vous plaît, les pauvres vil- » lageois de Normandie, ayant la tête nue, proster- 9 nés aux pieds de Votre Grandeur, maigres, déchirés, 9 langoureux, sans chemise en dos, ni souliers en 9 pieds, ressemblant mieux hommes tirés de la fosse 9 que vivans.

9 Jusques à quand verrons-nous l'emport violent de 9 nos petits biens et facultés par le sergent qui nous 9 contraint pour les intolérables subsides et imposi- 9 tions?

9 Jusques à quand le soldat indiscipliné au vu et au 9 su de la justice et des magistrats, après avoir mangé 9 et dissipé toute notre substance, ravi en emporté 9 nos meubles, forcera-l-il impunément nos femmes et 9 filles, battra et molestera nos enfants en notre pré- 9 sence ? »

Au milieu de ce désarroi, le principe du Bureau des valides continuait à végéter. Ses débris se réunissaient toujours le dimanche pour ce qui concernait les enfants trouvés et abandonnés, les écoles publiques, les pauvres infirmes et les contagionnés de maladies vénériennes, « ces derniers en raison de la conséquence ».

Le lieu de réunion fut, pendant longtemps, la salle de THôtel-Dieu, dans laquelle les Administrateurs de THôtel-Dieu se réunissaient aussi, mais à d'autres jours, les lundis, mercredis et samedis, et où le Trésorier de THôtel-Dieu devait au moins une fois Tan rendre compte au Bureau des valides de sa gestion des aumônes. Au moment d'une recrudescence de la peste dans une des fortes épidémies qui sévirent de 1578 à 1580, ou encore pendant celle de 1594 à 1598, les pestiférés furent apportés en si grand nombre à THôtel-Dieu de la Madeleine, que lé Bureau des valides fut obligé d'aller siéger ailleurs. Il faut se souvenir qu'à ses séances venaient les pauvres en grand nombre se faire inscrire, présenter des requêtes ou toucher des secours. C'était un aliment à la contagion. Aussi voit-on, dans les années suivantes, le Bureau errer un peu à travers la ville. Il loua d'abord une salle dans le monastère des Augustins et y resta jusqu'à 1605. Disons de suite qu'avant d'aller se fixer là où il est resté depuis, c'està-dire dans des immeubles qui lui appartenaient depuis 1602, il était allé siéger chez les Carmes, dans une salle plus vaste que celle des Augustins. Cette salle des Carmes lui fut bientôt retirée, car c'était un

voisinage dont on se souciait guère, que celui du Bureau, avec ses clients parfois désagréables, au moins par leur nombre, puisqu'il y eut jusqu'à 6,000 et même 10,000 pauvres inscrits en même temps. Alors les Administrateurs s'installèrent à l'Hôpita!

Plak I. — Pre^ ment d'un plan de Rouea du XVI' siècle.

X Ëmplaeement du futur Hospice-Général.

du Roi. La peste les chassa encore de cet asile, et le 29 mars I62I, le Parlemeot leur assigna une place dans la halle de la Ferronnerie, qui était sise en la rue Saint-Romaiu. Il n'y avaient pas de place, et les

pauvres venant aux audiences restaient exposés aux intempéries; aussi Tannée suivante demandaient -ils à changer et à s'installer dans la halle aux Merciers, au bout des grandes halles, ou dans une place vide de la Vieille-Tour, cette vieille tour qui donne actuellement encore asile à plusieurs sociétés. Les échevins répondirent que cela était impossible, et que le Bureau des valides possédait à la Maresquerie des locaux où il lui serait facile de se loger; qu'il ne fallait pas songer, ainsi qu'il le demandait, à reprendre son ancienne place dans la haute salle de l'Hôtel-Dieu. Les Administrateurs de l'Hôtel -Dieu arguaient que leur Bureau était bien plus ancien que celui des valides, que leur revenu était distinct comme leur Administration, qu'ils ne pouvaient fournir un lieu de séances, et que, si en 1556, THôtel-Dieu avait pu recevoir le Bureau des valides, ce n'avait été que par tolérance et à prix d'argent. Le Parlement ordonna que, dans les six mois, les Administrateurs du Bureau des valides auraient à se procurer un lieu pour leurs séances, soit à la Maresquerie ou en la place qui leur avait été ci-devant baillée par les Echevins. Cependant, Farin dit qu'en 1622, l'arrêt de la Cour permit à Messieurs du Bureau des pauvres valides de faire un retranchement dans la halle des Merciers, à la Vieille- Tour, pour y tenir leur juridiction.

Entre temps, en effet, le Bureau était devenu possesseur d'un établissement stable. En 1600, au mois d'octobre, il avait acheté pour 3,000 livres, à Garin de Bouclon, qui en était propriétaire, des terrains et

tènements de maisons situés rues Maresquerie et de Gaumont, pour y interner quelques pauvres vieillards.

La rue de la Maresquerie avait pris ce nom de toute une région longtemps inhabitée. C'était un marais desséché entre la rivière de Robec et TAubette, et qui s'étendait sur une grande partie du faubourg Martainville actuel. Ce terrain est resté même si longtemps avec les inconvénients d'un marécage, que le professeur Emile Leudet nous disait souvent avoir vu, dans ses premières années d'exercice, des cas de fièvre palustre manifestement gagnée dans ce quartier.

Le premier Président du Parlement, qui était alors Claude Groulard, originaire de Dieppe, s'employa activement à ces achats. 11 avait d'ailleurs, par sa situation, à pourvoir au désarroi dans lequel se débattait la province, et n'épargnait pas ses remontrances en haut lieu. Par des arrêts de décembre 1601 , la Cour prononce l'expropriation d'autres immeubles contigus à celui de Garin de Bouclon, situés rue de la Maresquerie et ancienne rue des Boulettes. Ils appartenaient à Lecour, Absolue, Lecerf, MuUot, Rault et autres.

En février 1602, la Cour nomme une Commission pour fixer la valeur de ces propriétés et ordonne que les Echevins, les Conseillers de la ville et notables bourçeois se réunissent en l'Hôtel commun pour arrêter les alignements des nouvelles constructions que le Bureau veut édifier sur les terrains nouvellement acquis.

Ces alignements ayant été déterminés les 10 et 12 dé-

cembre, on commença aussitôt à bâtir dès le début de l'année 1603. Les Conseillers échevins étaient : Jacques Daulainville l'aîné, Jean Paviot, Pierre Asselin, Absalon de Clêre, Thomas de Galantine, Richard Frémio, sieur de Merval et du Mesnil-Godefroy.

Pliim 11. — Fragment du plan de Elouen de 16%. X Emplacement de 1 Hospice Général a ses débuts

L'absorption du laste terrain du cou\ent des Célestips, qui a presque doublé i t^tendue de I Hospice dénérai n a eu lieu qu'à une date relativement ncente Ce couvent avait été installé sur l'emplacement de la propriété de Chanieraine ou de Joye us-Repos, qui avait appartenu au duc de Bedfort, pendant l'occupation anglaise. (Inventaire des Arcliives des Hospices de Rouen.)

u Dès l'année 1771, les Administrateurs de l' Hôpital -Gêné i-al firent des démarches actives pour obtenir du Roi l'abandon, k titre gratuit, de l'emplacement entier des Célestins, dont le couvent paraissait devoir cesser d'exister à Rouen, d'après l'édit du mois de mars 1768 louchant la suppression de plusieurs communautés religieuses.

> Cet emplacement bornait entièrement sur toute sa longueur et

largeur, d*un côté et des deux bouts, THôpital-Général. Tout semblait légitimer la demande des Administrateurs, qui allaient plus loin encore, en sollicitant la remise, en leur faveur, de tous les biens appartenant à la communauté précitée.

» Cette demande, cependant, ne fut point accueillie. Les Célestins furent supprimés, mais leur emplacement et leurs autres propriétés reçurent une autre destination également respectable dans son objet : c'était une augmentation de dotation pour le Séminaire des pauvres clercs que, plus tard, d'ailleurs, la Révolution en a dépouillé. )) (Séance du 26 janvier 1820.)

Ces biens, vendus alors comme biens nationaux, appartenaient en 1820, en partie, aux sieurs Fauvel, Dupas et Poixblanc, qui les vendirent à THospice-Général. Depuis, les autres parcelles ont été peu à peu agglomérées à ce gros noyau, et il ne reste plus, aujourd'hui, qu'une seule propriété particulière enclavée dans l'Hospice- Général> et ayant été taillée à la Révolution dans le terrain des Célestins. (Voir le plan IV.) .

Page 1