HOPITAL -GENERAL
Dans la première moitié au moins du xvii'' siècle, la misère reste toujours grande à Rouen et dans la province. La famine et la peste font toujours rage. Cette dernière sévit violemment de 1594 à 1598 et de 1619 à 1624. On n^arrivait pas à s'en débarrasser, et encore, en 1636, il meurt de la peste 632 personnes en ville, et au Lieu-de-Santé, 10,779. L'année suivante, 10,000 personnes périrent en dix mois, ainsi qu'en tonioignent les registres secrets du Parlement.
On cherchait à augmenter les ressources du Bureau à mesure que ses charges étaient plus lourdes. Des cotisations étaient établies et régulièrement perçues sur tout ce qui était susceptible de payer. Le Parlement y tenait la main. En 1621, il met à la charge des Echevins l'entretien de 1,000 pauvres. On en place le plus possible à différents travaux publics. La Ville doit 800 livres par semaine au Bureau des pauvres (1623). En 1646, une transaction réunit au Bureau l'Hôpital du Roi fondé dans la rue Sainte-Croix-Saint-Ouen par Guillaume de Saâne en 1277. Les prêtres de l'Oratoire qui le dirigeaient l'avaient laissé tomber en ruine et ne recevaient plus depuis longtemps aucuns pauvres ni pèlerins, employant les revenus à leur propre entretien. L'édit du Roi leur ordonne de céder aux Admi-
nistrateurs du Bureau les revenus de quelques maisons et prairies et de parfaire de leurs deniers la somme de 500 livres de rente.
La population de la maison de la Maresquerie s'était augmentée : Au début, celle-ci ne renfermait que les hommes infirmes; on y adjoignit bientôt (1646) les enfants abandonnés, puis les filles, surtout celles dont les mères ne prenaient pas soin, et qui se trouvaient de ce fait exposées à toutes les contagions et à tous les mauvais exemples. En 1649, les Conseillers du Roi visitant l'Hôtel des valides, rue de la Maresquerie, constatent dans un procès-verbal que la population de cet établissement était alors de 140 vieillards invalides et de 90 enfants des deux sexes qui recevaient l'instruction religieuse et apprenaient un métier.
Cette augmentation de charges n'était pas entièrement compensée par l'augmentation plus lente des ressources. L'Hôpital, outre l'entretien des enfermés et les secours aux indigents de la ville, avait encore à faire face aux rentes viagères qu'il consentait à ceux de ses bienfaiteurs qui lui léguaient leurs biens à fonds perdu. 11 arriva même un moment où les finances furent en désarroi, malgré les soins des Membres du Bureau.
Ce Bureau avait cependant été réorganisé encore une fois par le Parlement dans un arrêt du 16 janvier 1651 et siégeait enfin dans son immeuble, après avoir tant cherché ailleurs. Il comprenait, comme Membres :
Un des Présidents de la Cour,
Quatre Conseillers à la grande Chambre,
Quatre Conseillers des enquêtes, chacun à tour de rôle,
Le Procureur général du Roi, ou l'un des Avocats généraux,
Le Cardinal-Archevêque de la province,
Un des Chanoines de Féglise métropolitaine, délégué du Chapitre,
Le Bailly ou Vicomte de Rouen , ou un de ses lieutenants.
Les anciens Echevins de la ville.
Deux Trésoriers des pauvres.
Il y avait encore trop de Membres probablement pour que le fonctionnement de Tinstitution eût une ligne de conduite rigoureuse. Chacun venait aux assemblées plus ou moins régulièrement, et les choses allaient tant bien que mal, plutôt mal. Il arriva de la sorte qu'elles n'allaient plus du tout, et que Ton vit Tinstant où il faudrait fermer la Maresquerie.
C'est alors, dans la même année 1651, que le dévouement d'un homme de bien vint tirer Tinstitution d'un gâchis dans lequel elle allait sombrer. M. Damiens, Conseiller au Parlement, dont le nom doit être adjoint sur le livre d'or de THôpital -Général à celui du fondateur Claude Groulard, quitta et sa maison et sa charge pour se loger dans le Bureau de la Maresquerie, afin de s'employer plus utilement à l'organiser. A partir de ce moment jusqu'à sa mort, on le trouve présidant toutes les séances et imprimant aux délibérations une unité de direction qui eut le plus heureux effet. Il y employa non seulement son temps et sa peine, mais encore toute sa fortune.
Les autres Administrateurs changeaient sous sa présidence efficace. Nous avons relevé les noms de MM. Pussot, Delampérière, Graindor, Poussier, Voisin, Leménager, Lefebvre, Boulanger, Desfosses, Cornu de Bimorel que nous retrouverons, Pigny, Langlois, Ledoux, Mouton, trésorier, etc.
De cette époque, nous avons trouvé une ordonnance signée Planton et réglementant le couchage et la nourriture des filles pauvres : quatre onces de chair de bœuf et potage pour le dîner. A souper, un œuf et une pomme. Un demion de bière à chaque repas. Une livre et demie de pain par jour. Cela pour les jours gras.
Les enfants trouvés étaient envoyés en nourrice. « Marguerite Dumont, des filles du Bureau, baillée à Marie Foussain aux gages de 15 livres par an, et lui sera délivrée par le sieur Trésorier la somme de 10 livres pour lui avoir des hardes qui seront achetées par la dite Foussain (août 1653). » On donnait déjà aussi des secours en argent aux pauvresses pour les aider à élever leurs enfants.
A Damiens succéda comme Administrateur résidant M. de la Motte Lambert qui , voyageant à Rome, reçut du Pape le corps de saint Basilée, martyr. 11 l'envoya à THôpital-Général où, depuis le 2 mars 1658, se célébraient de grandes fêtes dans la chapelle, en commémoration de cet événement. Puis M. Lambert quitta Rouen pour devenir missionnaire en Chine.
M. de la Haye Aubert, Conseiller au Parlement, lui succéda. Après lui vinrent MM. de Bimorel qui firent de très larges donations au Bureau. Une plaque de
marbre noir, encastrée sous la voûte qui donne accès actuellement de la cour d'honneur aux dépendances situées vers TEst, rappelle la bienfaisance de MM. Le Cornu de Bimorel.
Après les Le Cornu de Bimorel, M. de Grainville devint administrateur résidant. En 1677, le Bureau se composait de MM. de Grainville et Aube, conseillers au Parlement ; Godiscard et Dufour, anciens échevins; Cœur, Turgis et Asselin, quarteniers; Godefroy, ancien trésorier; Lepicard et Lebaillif, trésoriers. Ainsi le salutaire exemple donné par Damiens avait été suivi et porta ses fruits en permettant à Thôpital de vivre d'abord, puis de continuer à se développer grâce à une direction efficace et suivie. Les difficultés devaient continuer à être assez grandes cependant pour que le Parlement appelât l'attention du pouvoir suprême sur la détresse de rétablissement. Cet appel devint le point de départ de Tédit de 1681 qui marque le début d'une ère nouvelle pour T Hôpital-Général. Il semble bien même que la plupart des chapitres de cet édit aient été suggérés par le Parlement lui-même.
On trouve dans la troisième édition de VHistoire de Rouen par Farin, prieur du Val : « Les bâtiments qui » avaient été commencés en 1602 ont été, par succes- » sion de temps, accrus, et depuis peu on les a consi- » dérablement agrandis de manière qu'aujourd'hui » deux mille personnes y sont commodément logées, » tant de l'un que de l'autre sexe ; les hommes y » occupent les appartements qui sont à gauche en » entrant et qui forment une grande et une petite
» cour; les femmes, à droite, occupent la même » quantité de logements dont chacun a sa porte d'entrée » particulière, quoi qu'il y ait une communication » intérieure d'un appartement à Tautre; il y a quatre » infirmeries, deux grandes : une pour les hommes, » et l'autre pour les femmes ; dans toutes les deux on » y célèbre tous les jours la messe ; et deux petites, » dont l'une est pour les jeunes garçons, l'autre pour » les jeunes filles; les femmes libertines sont enfer- » mées dans un quartier séparé où se dit aussi la » messe ; les jardins fruitiers, potagers, et les prairies » adjacentes de cette maison font environ quinze » acres de terre; on fait apprendre aux enfants un » métier; ils obtiennent gratis le droit de maîtrise du » métier qu'ils professent, et tout autre apprenti qui » s'engage à servir le dit Bureau pendant six ans, au » bout de ce terme gagne sa maîtrise, et cela généra- » lement pour toutes sortes de métiers et professions, » excepté celles de libraires-imprimeurs. Ce sont des » filles dévotes habillées de noir qui servent dans les » infirmeries et qui gouvernent le sexe et les enfants ; » pour les hommes, ils ont un supérieur constitué par » Messieurs les Administrateurs. »
En présence de l'accroissement de la population renfermée, on songea de bonne heure à la pourvoir d'une chapelle. Cette première chapelle ou église du Bureau fut construite en 1651, en bordure de la rue Maresquerie, sur l'emplacement des bâtiments situés immédiatement à droite de la voûte d'entrée, quand on pénètre aujourd'hui dans l'hôpital. Elle fut inau-
gurée le jour de la Pentecôte de la même année 1651 et bénie sous Tinvocation de Notre-Dame de la Charité. Au début, le spirituel y était exercé par les prêtres de Saint-Vivien. L'office sy faisait comme dans une paroisse; il y avait même des orgues. Les chapelains du Bureau ne résidèrent dans rétablissement qu'après une délibération du 5 mai 1676. Ces particularités nous permettent donc de dater comme postérieur à cette année le plan primitif que nous reproduisons et où se trouvent indiqués remplacement de Téglise et celui du logement des deux chapelains. Il est probable, d'autre part, qu'il est antérieur à 1681, car à partir de l'édit de Louis XIV, l'essor de l'hôpital devint rapide, et on conçoit mal les 2,000 résidants, dont parle Farin, logés dans les seules maisons dont le plan fasse mention. (Voir page 54.)
Cette primitive église fut remplacée en 1785-1790 par l'église actuelle, mais elle ne fut pas démolie de suite.
Ce n'est qu'en 1849 que le bâtiment actuel fut construit sur cet emplacement, réunissant le pavillon de la Pureté, dû à M. de Germont, à l'entrée actuelle. Entre les deux se trouvait, jusque dans ces dernières années, l'entrée des dames.
Quand l'église primitive disparut, la tradition de son emplacement resta. 11 en resta même mieux qu'une tradition, puisque dans le bâtiment nouveau, à cette même place, fut aménagée une vaste salle pour servir de chapelle particulière aux religieuses. Cette chapelle particulière, déplacée définitivement depuis
peu d'années, a laissé comme traces tout un plafond sculpté qui orne Textrémité du grand réfectoire des vieilles femmes. (Actuellement, la chapelle des sœurs occupe une partie du rez-de-chaussée de la grande aile du bâtiment destinée à la Communauté.)
Les débuts de l'œuvre furent, on le voit, pénibles. Création du Parlement qui avait surtout en vue d'en faire un dépôt de mendicité , elle vécut son premier siècle grâce à l'autorité du même Parlement et au dévouement de quelques-uns de ses membres. A partir de 1681, elle fut consacrée par l'édit du Roi qui l'organisait à son tour, lui donnant le grand baptême, en même temps qu'il lui assurait des ressources stables. C'est cet édit qui régira l'ancien Bureau des pauvres valides jusqu'à la Révolution, ou mieux, jusqu'à la réorganisation qui suivit peu à peu la période révolutionnaire. Aussi nous est-il difficile de ne pas le citer en entier.