‹ Histoire de l'Hôtel-Dieu de QuébecChapitre 38 sur 87 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

La mère Juchereau de Saint-Ignace — Fondation de l' Hôpital- Général — Mort de la mer':' de Saint-Bonaventure,

On se rappelle cette petite fille, âgée seulement de six ans et demi, que sa tante, la mère Françoise G-iffard de Saint-Ignace, avait fait venir à son lit de mort et avait bénie en lui disant qu'elle viendrait un jour prendre son nom et sa place à l' Hôtel-Dieu. Nous y retrouvons aujourd'hui cette enfant devenue religieuse et marchant si bien sur les traces de sa tante qu'elle est appelée par le suffrage unanime de ses sœurs à la première charge de la communauté, malgré sa jeunesse, n'ayant encore que trente trois ans. C'est la première Hospitalière, née au Canada, qui ait été élue supérieure du monastère, (13 novembre 1683).

La prédiction qui avait été faite sur elle

s'était réalisée plus tôt qu'on n'était en droit de l'espérer : car il y avait déjà dix-huit ans qu'elle avait obtenu son entrée à l'Hôtel-Dieu lorsqu'elle en fut nommée supérieure.

Le jour où Mademoiselle Jeanne-Françoise Juchereau de la Ferté s'était jetée tout enfant dans les bras de sa tante pour recevoir sa bénédiction, avait été une époque dans sa vie. Cette scène avait fait dans sa mémoire une impression qui ne s'effaça plus. En s'éloignant du lit de la sainte mourante, elle repassa dans son esprit l'exhortation qu'elle venait d'entendre, et à l'exemple de la sainte Vierge, dont sa figure candide et son innocence rappelaient la douce image, elle conserva toutes ses paroles dans son cœur. Elle en fit le sujet de ses petites méditations, et elle ne cessa de demander à Dieu de se rendre digne de cette belle vocation. Sa mère, de son côté, qui était le modèle d'une femme chrétienne dans le inonde comme sa sœur avait été le modèle d'une religieuse dans le cloître, cultivait attentivement les précieux germes qu'elle voyait poindre dans l'âme de sa fille et suivait avec complaisance les progrès de la grâce en elle, bénissant Dieu de voir que cet avancement dépassait même ses espérances. Jeanne-Françoise était, en effet, une de ces enfants exceptionnelles qui naissent avec tous les avantages du corps, de l'esprit et de l'âme, et dont l'influence se fait toujours fortement sentir dans le milieu où elles vivent, féconde ou désas-

treuse, selon la direction qu'elles impriment à leur vie. Avec ses grâces corporelles et son intelligence précoce, lorsque Jeanne-Françoise apparaissait au milieu des autres enfants, on disait qu'elle ressemblait à un de ces astres du firmament qui font pâlir, dès qu'il s'élèvent à l'horizon, l'éclat de toutes les étoiles.

Il était évident pour tous ceux qui connaissaient cette enfant que Dieu l'avait marquée du doigt, dès sa naissance, et qu'il la destinait à devenir un vase d'élection qu'il voulait faire servir à l'ornement de ses tabernacles. L'Epoux céleste des âmes lui fit entendre sa voix avec tant de charme et d'empire, que, dès l'âge de douze ans, elle sentit un attrait irrésistible pour la vie religieuse, et qu'elle pria sa mère de lui permettre d'entrer au noviciat de l'Hôtel-Dieu. Madame de la Ferté essaya d'abord de modérer cette ardeur qu'elle croyait prématurée, mais la jeune fille supplia sa mère avec tant d'instances, de prières et de larmes qu'elle finit par obtenir son consentement.

Quelques jours après, madame de la Ferté la conduisait aux pieds de Mgr. de Laval, afin de lui demander sa bénédiction avant de la présenter à la porte du cloitre. L'évêque de Québec fut charmé d'apprendre que Dieu choisissait de si belles prémices parmi son troupeau, et il bénit en souriant l'aimable et généreuse enfant.

Les Hospitalières ne consentirent cependant à la recevoir qu'à titre de pensionnaire à cause

de son excessive jeunesse (22 avril 1662). Ce ne fut qu'après deux années d'épreuves qu'elles lui permirent de quitter les habits du siècle pour revêtir le voile blanc des novices. Elle prit en religion le nom de sœur de Saint-Ignace, ce nom de bon augure et déjà si vénéré dans la communauté, parce qu'il avait été porté par la première Supérieure, et après elle par la tante de notre petite novice. Celle-ci était destinée à le rendre plus cher et plus vénérable que jamais par l'éclat de ses vertus et de sa supériorité. Ce nom n'a jamais cessé d'être porté depuis par quelques-unes des religieuses : il a été transmis de génération en génération comme un gage de l'esprit primitif. l

Les grandes faveurs dont la mère Juchereau de Saint-Ignace avait été prévenue dès sa plus tendre enfance, était sans doute une récompense du dévouement que son aïeul, M. (riflard, avait eu de tout temps pour l'Hôtel-Dieu et du sacrifice qu'il avait fait en lui donnant une de ses filles. M. Griftard était d'ailleurs le chef d'une famille bénie parmi laquelle Dieu se plaisait à choisir

I. Voici les noms de celles qui en ont hérité après la mère Juchereau de Saint-Ignace : la mère Angélique Aubert de tiaspé, de 1735 à 1793 ; la mère Marguerite Bolduc, de 1810 à 1833 ; la mère Cécile Gosselin, de 1835 à 1843. Enfin la mère Marie-Virginie Audette, qui le porte depuis 1844. Les lacunes qu'on remarque entre plusieurs dates, proviennent de ce qu'un certain nombre de novices ont pris le nom de Saint-Ignace et sont sorties avant d'avoir prononcé leurs vœux.

des élus pour l'accomplissement de ses œuvres. Une des sœurs de la mère Juchereau de Sainte- Ignace suivit bientôt son exemple, se fit religieuse à l'Hôtel-Dieu sous le nom de sœur de Sainte-Thérèse, et y mourut, le 25 mars 1697, fort regrettée pour ses belles et solides qualités. Une autre termina sa vie à la Rochelle dans un couvent d'Hospitalières, dont elle avait été prieure pendant plusieurs années. La troisième, qui avait épousé l'un des premiers citoyens de Québec, M. Aubert de la Chenaye, membre du Conseil Souverain, mourut très-chrétiennement peu d'années après son mariage, et laissa une fille unique qui a été religieuse et supérieure de l'Hôtel-Dieu. L'aîné de ses frères entra dans la compagnie de Jésus et acheva, comme ses sœurs, une carrière bien remplie.

La divine Providence, qui avait ménagé à l'Hôtel-Dieu un de ses plus rares sujets dans la personne de la sœur Juchereau de Saint-Ignace, y tenait en réserve une maîtresse des novices qui était capable de la comprendre et de la former parfaitement aux vertus monastiques. Cette maîtresse des novices n'était autre que la mère de Saint-Augustin. Du premier coup d'œil son regard inspiré avait plongé au fond de cette conscience d'enfant, limpide comme une eau vive ; elle en avait connu la beauté et l'avait aimée comme savent aimer les saints.

Durant une de ses fréquentes extases, elle vit la sainte Yierge qui lui montra la jeune

aspirante pendant qu'elle était encore revêtue des livrées du inonde, lui révéla plusieurs choses sur son avenir, et la confia à sa sollicitude. Cette protection arrivait au moment propice : car l'esprit de ténèbres faisait des efforts inouïs pour décourager cette enfant et lui faire perdre sa vocation. Autant le joug du Seigneur lui avait d'abord paru suave et léger, autant il lui parut ensuite lourd et difficile à porter. Au plus fort de ses tentations, la petite sœur allait trouver la mère de Saint-Augustin dans sa cellule, se jetait dans ses bras et lui confiait, en pleurant, ses peines intérieures. La mère de Saint-Augustin relevait son courage, l'éclairait de sa figure sereine et de ses conseils et la renvoyait toute consolée jusqu'à une nouvelle tempête. Dans l'intervalle, la mère de Saint-Augustin redoublait ses prières et ses pénitences en faveur de sa jeune protégée. " Un soir, après matines, dit-elle, je me sentis inspirée par le Père de Brébeuf de faire une neu vaine pour notre petite sœur. Ce bon père me fit entendre qu'elle avait besoin d'être s -courue. J'allai la voir ce même jour, et lui parlai assez longtemps. Elle avait le cœur accablé de tristesse et ne savait presque à quoi se résoudre. Je lui conseillai de s'adresser au Père de Brébeuf et lui proposai, sans lui rien découvrir de ce qui m'était arrivé, de faire une neuvaine à laquelle je me joindrais. Elle en fut bien aise, et durant le temps de la neuvaine elle se trouva beaucoup plus en paix,

et conçut une forte espérance que la sainte Vierge la protégerait. Le second jour de la neuvaine, comme elle venait de se coucher, elle entendit entrer quelqu'un dans sa chambre. Elle crut d'abord que c'était moi. On s'assit sur son lit, et on lui demanda : Eh ! bien, êtes-vous encore tentée ? Cette question l'étonna. Néanmoins, pensant qui c'était moi, elle répondit qu'il était vrai qu'elle l'était encore. Alors la voix ajouta seulement : Quoi donc, vous êtes encore tentée ! Puis cette ombre s'étant tenue sur son lit encore quelque temps, disparut, et laissa la jeune fille dans une grande frayeur, faisant réflexion que ce n'était ni ma voix, ni la façon dont je lui parlais d'ordinaire. Elle sentit son esprit fort troublé, et le lendemain elle me demanda si j'avais été la voir le soir précédent ; mais comme je me doutais bien de ce que c'était, je lui laissai croire qu'elle avait rêvé, afin de lui ôter la peur.

" A la fin de la neuvaine le Père de Brébeuf m'assura qu'elle persévérerait dans le bien et dans la vie religieuse, et que les fondements sur lesquels cette fille bâtissait l'édifice de sa perfection étaient très-solides."

La sœur de Saint-Ignace eut à combattre, avant la fin de son noviciat, un autre ennemi non moins dangereux : le monde, avec ses séductions et ses promesses, qui chercha à l'atteindre jusqu'au fond de sa cellule, et voulut la tenter même à travers les grilles. La position que sa

famille occupait dans la société et la réputation d'esprit et de beauté que sou passage y avait laissée lui attirèrent les attentions de différentes personnes qui lui proposèrent des établissements avantageux ; mais la vertueuse novice triompha de ces tentations et brisa l'une après l'autre les attaches qui la retenaient encore au siècle, avec une générosité dont la mère de Saint-Augustin elle-même était ravie.

" Le jour de sa profession, raconte cette sainte, je vis pendant la cérémonie le Père de Brébeuf auprès d'elle, avec notre très-chère sœur défunte Françoise de Saint-Ignace sa tante, et sa mère décédée depuis un an, qui étaient venues du ciel pour y assister. Ils paraissaient se réjouir d'avoir fait cette conquête pour Notre-Seigneur. La mère rendait de très-humbles remercîments au Père de Brébeuf des assistances qu'il avait données à sa fille, au bonheur de laquelle elle prenait une grande part. Toutefois la joie de la mère ne me semblait pas à comparer à celle que sa tante en témoignait. Elle paraissait toute transportée d'allégresse. S'adressant au Père de Brébeuf, elle lui disait : Enfin, mon père, voilà donc que nous avons gagné cette âme. Puis, s'approchant de moi, elle me redisait souvent : Elle est maintenant à nous ; c'en est fait, nous la possédons. Et elle triomphait comme si elle eût remporté une grande victoire. Le Père de Brébeuf et elle se témoignaient une mutuelle joie, et je prenais beaucoup de part à leur réjouissance."

Ce n'était pas sans un dessein providentiel que la mère de Saint- Augustin s'était trouvée sur le seuil du noviciat, lorsqu'y parut la sœur de Saint- Ignace. Yoilà qu'aujourd'hui le ciel et la terre semblent s'être donné rendez-vous dans l'église de l'Hôtel-Dieu pour être témoins de ses derniers adieux au monde et apr>laudir à son sacrifice. Quelle était donc la cause du grand intérêt qui s'attachait à cette jeune religieuse ? La mère de Saint-Augustin n'en a pas eu la révélation, ou du moins elle ne l'a pas écrite ; mais la suite du temps le fit voir. C'est que des événements se préparaient, dans un avenir prochain, qui allaient mettre en péril l'existence même de l'Hôtel-Dieu, durant lesquels il fallait l'assistance d'un esprit et d'une main supérieurs pour guider la communauté à travers les écueils.

En attendant ces jours critiques, nous allons voir grandir cette femme forte ; nous allons la voir devancer par sa sagesse et sa prudence le nombre des années et acquérir, à son propre insu, par la supériorité de son intelligence et de sa vertu, un ascendant sur ses sœurs qui ne sera plus contesté. Rien ne manquait en elle de ce qui peut donner du prestige et de l'autorité, une figure et un maintien superbe, des manières nobles et engageantes puisées dans le meilleur monde, un jugement rare, une parole facile et même éloquente au be ^oin, et, par-dessus tout cela, le génie du commandement. Quiconque s'approchait d'elle était subjugué par le charme

de sa présence. Elle était à peine âgée de trente ans lorsqu'elle fut nommée maîtresse des novices. Elue supérieure à trente trois ans, elle sut également se faire obéir et respecter par les anciennes et par les jeunes religieuses.

Celles-là même qui étaient venues ici les premières et qui l'avaient tenue enfant sur leurs genoux, se soumirent à son joug avec une docilité qui fait l'éloge de ces vénérables mères autant que celui de leur jeune supérieure.

A partir de cette époque, pendant l'espace de trente-neuf ans, elle ne cessa plus d'occuper l'une des trois premières charges de la communauté, tour-à-tour maîtresse des novices, supérieure ou assistante, selon que le permettaient les constitutions.

Telle était cette mère de Saint-Ignace que la Providence avait placée à la tête de l'Hôtel- Dieu, lorsque s'ouvrit cette ère de transition que nous allons raconter.

Il existait à Québec depuis l'année 1688, sous la direction des principaux citoyens, un Bureau des Pauvres dont les revenus étaient considérables et l'organisation excellente. Sur la recommandation de nos deux premiers Evêques, les paroisses des campagnes avaient imité l'exemple de la ville et soutenaient chacune ses pauvres, de sorte que la mendicité avait en partie disparu dans le pays.

Cette association de bienfaisance, formée et soutenue par la charité publique, répondait aux

besoins du moment, et l'on pouvait tout en attendre tant qu'elle serait sous la direction immédiate des personnes qui en avaient conçu le projet et qui en étaient les principaux zélateurs. Cependant, vu le peu de ressources du pays, on pouvait craindre que le bien, ainsi commencé, ne cessât, dès que les fondateurs ne seraient plus là pour en promouvoir les intérêts.

Mgr. de Saint-Yallier, qui avait succédé en 1688 au premier évêque de Québec, forma vers le même temps le projet de fonder un hôpital pour les invalides. Il voulut appliquer à cette fondation les fonds du Bureau des Pauvres qui s'élevaient à plus de deux mille livres. Mais il trouva une vive opposition de la part des directeurs qui appréhendaient, avec raison, de voir reparaître la mendicité. Monseigneur parvint cependant à calmer cette opposition en assurant qu'il se chargeait lui-même du soin des pauvres.

" En vue de l'exécution de son projet Mgr. de Saint-Yallier acheta dans la Haute- Ville de Québec une maison où il admit tous les pauvres qui se présentaient, et où il pourvut journellement à tout ce qui leur était nécessaire. Il en donna la conduite à la sœur Anne Hioux, de la Communauté des filles de la Congrégation de la Sainte Yierge, fondée à Montréal par la sœur Bourgeoys, et à une excellente femme nommée Marie Pelletier, veuve de sieur Denis Jean, qui s'y employa avec une grande charité, nonobstant son âge avancé et toutes les fatigues qu'elle eut

à supporter, allant de paroisse en paroisse, hiver comme été, mendier ce que la charité des habitants de la colonie voulait bien lui donner pour faire subsister les indigents. " x

L'œuvre fut d'abord sous la surveillance des administrateurs du Bureau des pauvres, qui étaient alors M. Aubert de la Chenaye, membre du Conseil Souverain, Messieurs Paul Dupuy, d'Auteuil et Duplessis.

Néanmoins, Mgr. de Québec voulant asseoir sa fondation sur des bases plus larges et plus solides, fit choix pour son nouvel hospice du couvent de Notre-Dame des Anges qu'occupaient alors les Récollets, sur les bords de la rivière Saint- Charles. Ces Pères, désirant depuis longtemps s'établir en ville, s'empressèrent de céder leur monastère.

" Ce fut le 80 octobre 1692 que les pauvres qui étaient dans le petit hospice de la Hauti^- Ville, furent conduits dans le nouvel hôpital de Notre-Dame des Anges, par la sœur Sainte-Ursule et la Dame Denis qui en prenaient alors soin (la sœur Sainte-Anne dont il a été parlé étant morte). Us y vinrent en procession, deux à deux : Monseigneur les attendaient dans l'église poulies offrir à Dieu et les mettre en possession de leur nouvelle maison. " -

Les Sœurs de la Congrégation s'acquittèrent

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