CHAPITRE TROISIÈME
Les dernières années du dix-huitième siècle — Bénédictions de Dieu sur le Canada et sur l'Hotel-Dieu — Les Hospitalières forment le dessein de rebâtir leur église — Appel au public — Pose de la première pierre (1800) — Consécration de l'église (1803) — Œuvre des enfants trouvés — L'abbé Desjardins, premier chapelain résidant à l'Hotel-Dieu.
A mesure que la date de la conquête s'éloignait et que s'approchait la fin du dix-huitième siècle, les desseins de miséricorde et d'amour que la divine Providence avait eus en nous arrachant violemment des bras de notre mèrepatrie, devenaient plus sensibles à la clarté des événements. Tandis que la paix et la prospérité renaissaient peu à peu dans ce coin reculé du monde si longtemps agité, la tempête grondait au dehors. Les échos formidables de la révolution française traversaient les mers et parvenaient aux oreilles effrayées des Cana-
diens. Nés et élevés dans les idées religieuses et monarchiques, ayant vécu sous la France dans les beaux jours de sa foi et de sa royauté, elle leur était toujours apparue rayonnante et pure comme sous la figure de Jeanne d'Arc. Maintenant ils n'osaient la reconnaître sous les traits de cette furie échevelée, hurlant le blasphème, les mains trempées dans le sang de ses princes, de ses propres enfants, et provoquant à la guerre et à la révolte toutes les nations de l'Europe. Ils se demandaient, saisis d'épouvante, ce qu'ils seraient devenus s'ils eussent continué à vivre sous l'ancien régime ; de quelles scènes d'horreur ils auraient été les témoins et les victimes. N'auraient-ils pas vu, comme à Saint-Domingue, se dresser les échafauds sur leurs places publiques, et tomber sous la hache la tête de leurs citoyens les plus chers et les plus intègres ?
Aussi en rendant grâces à Dieu de cette évidente protection, avec quelle douloureuse sympathie, et quel touchant respect ils accueillirent quelques-unes des épaves de ce grand naufrage, ces prêtres vénérés échappés au martyre qui allaient devenir ici d'admirables pasteurs, et répandre, partout le pays, l'encens de leurs vertus !
La perspective des calamités auxquelles ils auraient pu être exposés réconciliait les Canadiens avec le joug de l'étranger dont les chefs avaient répudié les idées d'oppression qui avaient
marqué les premières années du nouveau régime Les défiances, les craintes excessives avaient fait place à des sentiments d'estime et de confiance. Les préjugés nationaux surexcités pai* un siècle d'antagonisme s'évanouissaient au contact journalier des deux races. Le côté grand et généreux du caractère anglais n'avait pas tardé de faire impression sur l'esprit de la population ; tandis que la franchise et l'aménité du génie français avaient adouci la fierté britannique. Les fortes qualités des uns, et les aptitudes vives et brillantes des autres se fusionnaient et s'harmonisaient graduellement, destinées à former un esprit nouveau, distinct des deux caractères primitifs et plus conforme à la situation nouvelle qui leur était faite.
La sécurité intérieure dont on jouissait était favorable à tous les genres de développements. Aussi le commerce et l'industrie progressaient dans les villes ; tandis que dans les campagnes les habitants, paisibles à l'ombre de leurs clochers, cultivaient en liberté leurs champs qui se couvraient d'abondantes moissons.
Témoins de ces jours tranquilles et prospères, sous le règne du plus aimé des gouverneurs anglais, l les Hospitalières de Québec acquittaient, dans la mesure de leur piété, la dette de reconnaissance dont le pays était redevable envers Dieu. Elles voyaient en même temps
■1. Lord Dorchester.
grandir l'importance de leur œuvre avec l'accroissement rapide de la population. Les salles de l'hôpital étaient trop étroites pour le nombre de leurs malades ; et l'on songeait sérieusement à rebâtir sur de plus vastes proportions. Pour toute église, on n'avait encore qu'une chapelle intérieure bien insuffisante et peu convenable au culte divin. Dans leur zèle pour la maison du Seigneur et pour la beauté de ses tabernacles, les Hospitalières gémissaient de n'avoir pour sanctuaire que ce réduit qui rappelait par sa pauvreté la grotte de Bethléem ; tandis qu'elles n'auraient pas trouvé trop riche le temple de Solomon pour y chanter les louanges de leur Epoux. Il y avait si longtemps que l'église conventuelle avait été détruite par l'incendie, qu'il ne restait plus que trois religieuses qui y avaient prononcé leurs vœux. Le rétablissement de cette église était le rêve constant de toutes les sœurs, et l'objet continuel de leurs prières. Il ne se passait guère de récréations, sans que, réunies autour de la Supérieure, elles ne s'entretinsent de ce pieux projet et des espérances de le voir se réaliser ; mais où trouver les ressources nécessaires à une si coûteuse entreprise ? Le monastère était à peine sorti de ses dettes et ses revenus étaient fort restreints.
Un jour d'automne de l'année 1799, pendant qu'on discourait au temps libre, sur le même sujet, et que plusieurs des sœurs se plaignaient doucement à Dieu de ce qu'il ne suscitait pas
lui-même les moyens de faire exécuter son œuvre, un vague souvenir vint à l'esprit de la supérieure. C'était la mère Geneviève Parent de Saint-François. Elle se rappela avoir vu dans un appartement, écarté sur une tablette, un objet enveloppé d'une toile sur laquelle était cousu un papier qui portait quelques mots d'écriture relatifs à l'église. Elle envoya quérir cet objet, et l'ayant pris entre ses mains, elle lut tout haut l'inscription suivante :
" On vous prie de mettre cette pierre dans les fondements de notre église ; elle est destinée pour cela. Par miracle, elle a été sauvée de notre incendie." C'était en effet la pierre qu'avait si précieusement gardée la mère du Saint- Esprit, tant qu'elle avait vécu, et qui, après son décès, avait été mise à l'éoart. Reléguée ensuite drms un coin obscur, elle y avait été complètement oubliée depuis plusieurs années. L'enveloppe fut décousue, la pierre mise à découvert ; et on trouva dans les plis de la toile un papier eur lequel on lut, avec surprise, la complainte que nous avons citée au chapitre dix-huitième de cette histoire avec la critique qu'en avait faite la mère du Sacré-Cœur, ainsi que la prière composée par la mère du Saint-Esprit, afin de demander à Dieu son assistance pour la reconstruction de l'église. Cette prière où respire une foi naïve et ardente, lue en un pareil moment, dans la disposition d'esprit où se trouvait la communauté, fit sur elle une impression extra-
ordinaire. Les pieux désirs et les saintes ardeurs se transformèrent en enthousiasme pour l'entreprise. Cet incident singulier fut regardé comme une manifestation de la volonté du ciel : et il fut résolu qu'immédiatement on se mettrait à l'œuvre, se confiant pour le reste à la Providence.
La supérieure soumit ce projet à Mgr. Denaut, alors évêque de Québec, qui lui donna son approbation et conseilla même à la communauté de faire un appel à la générosité publique. En conséquence l'adresse suivante fut rédigée et envoyée aux curés des différentes parties du pays.
" Messieurs,
Nous soussignées, Supérieure et Discrètes de l'Hôtel-Dieu de Québec, avons l'honneur de vous représenter que, d'après les conseils de nos premiers supérieurs, et les sollicitations de nos amis, nous avons enfin résolu d'exécuter un projet que nous avons à cœur depuis plus de quarante- quatre ans : c'est de rétablir notre ancienne église ruinée par l'incendie de 1*755.
"Ce projet n'est point fondé sur nos ressources, nous en sommes absolument dépourvues. Fondées uniquement sur la Providence qui nous a procuré autrefois les moyens de rebâtir une partie de notre monastère pour y recevoir avec nous les pauvres malades, et leur rendre les services que nous leur devons, nous
avons une ferme confiance que cette même Providence nous procurera les moyens d'élever un temple à Dieu, et d'y chanter ses louanges avec la dignité qui lui convient.
" Nous croyons donc aller à la source même de la Providence, en nous adressant aux pasteurs de l'Eglise de Jésus-Christ, dont le zèle pour la gloire de Dieu trop étendu pour se borner à leur propre Eglise, se joindra, sans doute, à celui de ses servantes pour aider et encourager une si sainte œuvre.
" S'il nous était permis de vous faire connaître le principal motif qui nous conduit aujourd'hui, nous vous dirions qu'à la vue de deux temples dédiés à la vraie religion, dont l'un est déjà détruit pour ne plus se relever, et l'autre x prêt à tomber entre les mains de l'hérésie, nous nous sommes senties animées d'une telle confiance, que nous ne doutons nullement qu'avec nos faibles prières et vos secours charitables nous ne réussissions à conserver à la vraie religion le nombre de ses temples, et à procurer aux vrais fidèles un nouvel asile où ils puissent venir bénir le ciel et lui demander la conservation de la foi dans notre pays.
" Quels que soient les desseins de Dieu, sur le projet que nous avons formé, nous nous flattons,
1. L*église dos Récollets, incendiée le six septembre 1 700, et l'église des Jésuites qui fui démolie peu de temps après.
au moins, Messieurs, que vous excuserez d'autant plus volontiers la liberté que nous prenons, qu'une telle requête est de celles que vous désirez, parce que vous désirez la gloire de Dieu.
" M. Robert, Procureur du Séminaire de Québec, qui a bien voulu se charger de vous faire parvenir notre adresse, se charge aussi de recevoir ce que nous espérons de votre charité. Nous n'avons qu'un moyen de la reconnaître et nous ne cesserons de l'employer, c'est de demander pour vous à Dieu, ce que vous lui demandez vous-mêmes : la santé et la force nécessaires pour travailler au salut des âmes qui vous sont confiées ; et pour ces mêmes âmes la grâce de correspondre aux soins et aux peines que vous vous donnez pour les conduire à Dieu.
Nous sommes avec un profond respect, Messieurs,
Vos très-humbles et obéissantes servantes,
Les Religieuses de l'Hotel-Dieu."
L'empressement avec lequel fut accueilli cet appel de l'Hôtel-Dieu fit voir, une fois de plus, quelles profondes racines il avait poussé dans les entrailles du peuple et quelle réputation d'estime et de vénération il avait acquise dans toutes les classes de la société. La souscription s'éleva, en peu de temps, à plus de quatre mille piastres qui furent suivies d'une foule d'autres dons, sans compter une quantité de matériaux
en bois, pierre et chaux, que s'empressèrent d'apporter les habitants des campagnes environnantes 1
La construction de la nouvelle église, d'une sacristie et d'un chœur pour les religieuses fut commencée dès le printemps de l'année 1800. Les dimensions de l'édifice, proportionnées aux besoins du monastère et à l'utilité publique, étaient assez vastes pour donner du développement à un plan d'architecture simple, mais élégant, et bien approprié à sa destination.
La bénédiction de la première pierre eut lieu le 22 mai, fête de l'ascension. L'annonce en ayant été faite le matin au prône de l'église paroissiale, les citoyens y étaient accourus en foule. A l'issue des vêpres, le clergé de la cathédrale se rendit en procession à l'Hôtel-