Registre des Insinuation?, Conseil Supérieur, E
elle obtint son entrée à l'Hôtel-Dieu le 20 octobre 1787, à l'âge de dix-sept ans. Le trait caractéristique de sa piété était l'amour de la solitude et du silence. Dans le monde, où elle aurait pu prendre rang parmi l'élite de la société, elle avait passé humble et inaperçue, semblable à ces petites fleurs des bois qu'on n'entrevoit qu'en écartant la feuillée où elles se cachent. Avec une pareille tendance d'esprit, on comprend que Mlle, de Normanville avait dû avoir pour la retraite du cloitre un attrait naturel et inné. Elle s'y plongea comme dans un océan de délices. Dès qu'elle eut été initiée aux secrets de la vie parfaite, elle ne s'arrêta plus dans le chemin des divines ascensions qui la rapprochaient de Dieu. Toujours prête à se replier sur elle-même, comme la sensitive, au moindre contact des objets extérieurs, elle avait fait de son âme ce jardin fermé dont parle l'Ecriture, où elle ne laissait entrer que l'Epoux céleste, à qui elle redisait sans cesse avec l'épouse des cantiques :
" Que mon bien-aimé vienne dans son jardin et qu'il en goûte les fruits.
" Mon âme s'est fondue au son de sa voix.
" J'ai trouvé celui que mon cœur aime : je l'ai arrêté, et je ne le laisserai point aller.
" Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi, lui qui se nourrit parmi les lis.
" Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, de
ne point faire de bruit, et de ne point éveiller celui que j'aime. " 1
Les heures de récréation même n'interrompaient guère ces conversations intérieures de la sœur de Saint-Gabriel. Toujours penchée sur son ouvrage, silencieuse et sans bruit, elle ne répondait que par quelques douces et affectueuses paroles aux questions qu'on lui faisait, et elle retombait dans sa pieuse rêverie. Malgré son extérieur grave et même sévère, elle savait se faire aimer de ses compagnes, qui admiraient en elle une douceur inaltérable, une grande droiture d'esprit et une charité qui se faisait tout à tous.
Quoique d'une complexion fragile et délicate, elle était destinée à se rendre très-utile à sa communauté, où elle exerça dans la suite les principales charges, ayant été six ans dépositaire, six ans assistante, et douze ans supérieure.
Durant les dernières années de sa vie, son état de langueur et de faiblesse ne lui permettant plus de suivre les observances de la communauté, elle se retira à l'infirmerie jusqu'à ce qu'elle s'éteignît paisiblement entre les bras du crucifix. 2
I. Venial dileclus meus in horlitm suum, et comedal fruclum pomorum suorum:
Anima mea Uquefacta esl, ul locutus es.
Inveni quemdiligU anima mea : lenui eum ncc dimiltam.
Ego dilctio meo, el dileclus meus milii, qui pascilur inler lilia.
Adjuro vos, fdix Jérusalem ne susciletis, neque evigilare, facialis dileclum.
'2. Le 4 juillet 1828.
La seconde hospitalière qui suivit de près la sœur de Saint-G-abriel à son entrée au noviciat, était une jeune fille de dix-sept ans comme elle, comme elle instruite aux Trois-Eivières et native de Montréal. Marie-Angélique Viger prit en religion le nom de Saint-Martin en souvenir d'une religieuse d'un grand mérite qui l'avait porté et qui était décédée peu de temps auparavant (18 janvier 1788).
" Cette première mère de Saint-Martin qui avait porté dans le monde le nom de Marie- Louise Curot, remarquent les annales, avait été successivement dépositaire des pauvres, assistante et supérieure. Elle était grave, ferme et douce, toujours égale dans sa conduite envers ses inférieures, très-prudente, d'un jugement solide et éclairé, enfin très-propre au gouvernement. Par sa mort elle avait laissé un vide piofondément senti dans la communauté, qui s'appuyait sur ses conseils et qui, d'ailleurs, ne restait pas riche de sujets si bien doués. Elle avait montré dans sa dernière maladie une patience et une résignation entières. Jamais on ne l'entendait se plaindre ; il ne paraissait pas qu'elle souffrît, tant son air naturellement tranquille se soutenait, malgré ses souffrances." La sœur Marie- Angélique Viger, qui fit revivre son nom à l'Hôtel-Dieu, était issue, par son père M. Louis Viger, et par sa mère Dame Marie- Agnès Papineau, de deux familles fort recommandables de Montréal, et qui allaient
bientôt devenir célèbres dans les annales politiques du Canada.
Taille grande et robuste, intelligence vive, pénétrante et accomplie, jugement sûr, cœur d'or sous une écorce un peu rigide, telle était la mère Viger de Saint-Martin. C'était le contraste parfait de la mère de Saint-G-abriel. Celle-ci, frêle de corps, d'une âme tendre et toute féminine, inclinait par une pente presque invincible vers la vie contemplative. Celle-là, dont les qualités saillantes semblaient plutôt l'apanage d'un autre sexe, était toute faite pour l'action. Aussi la verrons-nous, dans quelques années d'ici, présider en personne aux travaux de reconstruction de l'église et de l'hôpital. Debout sur les échafauds, elle commandera aux maçons et aux charpentiers avec le geste et l'autorité d'un homme, voyant à tout d'un œil auquel rien n'échappe, se faisant craindre, obéir et respecter même par les plus difficiles à conduire.
Charitable et compatissante autant qu'énergique, on la verra dans les «ailes des malades, surmontant la répugnance et la timidité naturelles à son sexe, faire de sa propre main, en l'absence du chirurgien, une seconde opération qu'elle jugeait nécessaire et urgente.
Avec ces puissantes qualités, elle avait un goût remarquable pour les arts, en particulier pour la musique et le dessin qu'elle avait appris durant ses années de couvent. Elle jouait même de la flûte avec une facilité qui faisait l'admi-
ration et le charme de la communauté aux heures de récréation.
Presque aussitôt après sa profession, qui eut lieu le 21 décembre 1789, elle fut chargée de l'apothicairerie, dont elle posséda en peu de temps tous les secrets. Sa réputation d'habileté se répandit même très loin dans les campagnes, d'où l'on venait de toutes parts pour la consulter. On vit même des malades faire l'immense trajet d'Halifax à Québec pour lui exposer leur état et suivre ses prescriptions. Les guérisons merveilleuses qu'elle obtenait accroissaient de plus en plus sa renommée. " Il est probable, remarquent les annales, que Dieu bénissait ses soins en considération de sa grande charité et de la pureté des motifs qui inspiraient ses actions. S'oubliant ellemême et se confiant dans sa robuste santé, elle ne se donnait pas même le temps d'aller prendre son déjeuner, le matin, avec la communauté, mais elle se hâtait de se rendre à son office pour y préparer les médicaments qu'il fallait donner aux malades. Dans le temps que nous en avions peu dans les salles, le médecin n'y faisait que de rares A'isites, se reposant entièrement sur l'expérience de la mère de Saint-Martin et approuvant tout ce qu'elle avait fait durant son absence,"
La dévotion de cette brave ouvrière de la charité était comme sapersonne,grande,vaillante, toute pratique : comme dans son caractère, il y rentrait plus de raison que de sentiment. C'était la transfiguration de ses mâles facultés. Elle
avait pris pour modèle de sainteté son patron, le grand saint Martin, qu'elle invoquait souvent, et dont elle essayait de retracer dans sa vie la grandeur d'âme, acceptant tout travail, toute épreuve, avec la même foi, la même humilité, la même résignation, le même courage. " Seigneur, disait-elle avec lui parmi les plus pénibles labeurs, je ne refuse point le travail : que votre volonté soit faite. Non recuso laborem ; fiât voluntas tua.
Cette belle et utile carrière de la mère de Saint-Martin ne faisait que de commencer, lorsque s'acheva celle d'une de ses vénérables devancières qui avait passé à travers toutes les grandes épreuves de la communauté. Parvenue à l'âge de 79 ans, presque aveugle, la mère Angélique Aubert de G-aspé de Saint-Ignace avait fait de l'infirmerie, ce noviciat de l'éternité, son séjour habituel durant les dernières années de sa longue et laborieuse existence. C'est là que dans le recueillement et la prière, avec la sollicitude d'une conscience toujours craintive, elle avait mis la dernière main à la couronne de vie qu'elle s'était tressée pendant les cinquantesept ans de sa profession religieuse (1734-1793). Alliée par son aïeul paternel, M. Aubert de la Chenaye, T à la famille de la mère Jucherean de
1. Charles Auber» delà Chenaye, premier ancêtre de la famille de Gaspé au Canada, était membre du Conseil Souverain, commis général de la Compagnie des Indes Occidentales et seigneur de Saint-Jean Port-Joli et autres lieux. Il était originaire de Picardie, né à Amiens en 1030.
Saint-Ignace, elle avait hérité de son nom de religion qu'elle porta avec moins d'éclat, mais avec non moins de vertu. Soit qu' elle fût simple religieuse de chœur, hospitalière, assistante ou supérieure, c'était chez elle le même esprit intérieur, la même condescendance, le même
" C'était, dit l'histoire de l'Hùtel-Dieu, un riche marchand qui avait l'âme noble et généreuse et qui, à l'époque de l'inoendie de la Basse-Ville, en 1682, épuisa tous ses fonds pour prêter à tout le monde ; de sorte qu'il n'y a presque aucune maison de la Basse-Ville qui ne lui soit redevable ; il le fit non seulement pour suivre son humeur bienfaisante, mais parce qu'il s'y crut obligé par reconnaissance envers Dieu ; sa grande piété lui suggéra toujours de nouveaux motifs pour lui en rendre des actions de grâce : il fut même frappé d'une parole que lui dit une femme insensée qui était l'objet de la risée du public ; elle le rencontra un jour et lui dit avec son air égaré : " Ne crois pas que ce soit le secours qu'on a donné à ta maison qui l'a empêchée de brûler ; elle n'a été sauvée qu'à cause que lu es fort soigneux de faire tous les ans un reposoir à la fête du Saint-Sacrement." Cela ranima son zèle et le rendit encore plus exact à p-éparer magnifiquement le reposoir de la Fête-Dieu jusqu'à ce qu'il y eût une église à la Basse-Ville.
" Notre communauté, ajoute ailleurs l'histoire de l'Hùtel- Dieu, lui a des obligations singulières pour l'avoir assistée pendant plus de trente ans en nous prêtant des sommes trèsconsidérables avec une bonté de père, sans nous presser jamais de le payer : aimant mieux souffrir que de nous inquiéter. Il nous faisait souvent des présents, et dans le temps de cherté, il partageait son pain avec nous. Deux de ses filles sont religieuses ici, et, par affection pour la maison, il a donné à l'ainée 10,000 livres de dot ; il en aurait donné autant à la cadette sans la décadence qui arriva dans ses affaires, par les mallieurs de la guerre, et du commerce. Il voulut être enterré dans le cimetière des pauvres, et depuis, Madame son épouse et plusieurs de ses enfants y ont été mis auprès de lui. Nous ne
oubli de soi, la même ponctualité aux règles. Peu d'hospitalières eurent à gouverner la maison dans des temps aussi critiques, et la dirigèrent avec une prudence plus consommée. Elle qui avait connu, dans sa jeunesse, l'opulence au sein de sa famille, et, dans ses premières années de religion, la prospérité au sein de son cloître, dut ressentir plus que bien d'autres les rigueurs de la pauvreté, dans laquelle elle se vit bientôt plongée avec ses compagnes ; mais elle était de ces fortes races où les hommes sont l'orgueil d'un peuple, et les femmes l'honneur du foyer. La mère de G-aspé de Saint-Ignace fit voir une force d'âme égale aux adversités. Malgré tous les dénûments, malgré les fatigues corporelles et morales, et les plus âpres travaux elle ne perdit jamais rien de la distinction de manières, de l'esprit et de la gaîté gauloise héréditaires dans sa noble famille. D'une délicatesse et d'une propreté exquise elle était la personnification de l'ordre et de la régularité. Ni l'extrême vieillesse, ni la débilité, ni l'obscurcissement de sa
devons jamais oublier nos bienfaiteurs, et c'est pour en perpétuer la mémoire que nous marquons ici co qui doit exciter notre reconnaissance."
M. de laChenaye avait épousé en seconde noce une sœur de la mère Juchereau de Saint-Ignace, Marie-Louise Juchereau de laFerté, de qui il avait eu entre antres enfants Pierre Aubert de Gaspé qui épousa plus lard Madeleine-Angélique le Gardeur de Tilly. C'est de ce mariage que naquit, en 1713, à Saint-Antoine de Tilly, Marie-Angélique de Gaspé, en religion de Saint-Ignace.
vue ne purent diminuer l'activité qui lui était naturelle.
" A l'infirmerie, racontent les chroniques de l' Hôtel-Dieu, elle tricotait pour s'occuper ; mais son ouvrage ne valait pas grand chose, à cause que n'y voyant pas assez, elle ne pouvait apercevoir, ni réparer les manquements qu'elle faisait. Néanmoins les pauvres, à qui on donnait le produit de son travail en profitaient toujours un peu."
C'est au milieu de ces humbles occupations, entremêlées de soupirs ardents vers le ciel, et dans la plénitude de son jugement, qu'elle entendit sonner l'heure de l'éternité, et qu'elle vit venir à sa rencontre Celui à qui elle avait consacré toutes les œuvres de ses mains et tous les battements de son cœur.