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CHAPITRE QUATRIÈME

Incendie des Ursulines—Klles se réfugient à l'Hôtel-Dieu— Constante amitié des deux communautés.

Dans la nuit du 80 décembre 1650, les infirmières qui veillaient dans les salles des malades aperçurent une grande lueur dans la direction des Ursulines. Peu d’instants après, elles entendirent dans la rue les pas précipités des passants qui criaient : ‘ Le feu est aux Ursulines.” En effet, un incendie s'était déclaré dans la boulangerie du couvent par l’imprudence d’une sœur converse qui avait mis dans le pétrin un réchaud rempli de tisons ardents pour faire lever la pâte qu'elle voulait faire cuire le lendemain.

Le monastère étant tout entier construit en bois résineux, les flammes s’y propageaient avec une effrayante rapidité. À peine les Ursulines eurent-elles le temps de s'échapper avec leurs

pensionnaires. En moins dé deux heures, tout l'édifice fut réduit en cendres jusqu'au sol.

A la première nouvelle de ce triste accident, les Hospitalières se hâtèrent d'envoyer offrir un asile dans l'Hôtel-Dieu, à leurs chères compagnes de mission. Les Ursulines, qui avaient alors pour supérieure la mère de Saint-Athanase,acceptèrent cette offre avec reconnaissance et arrivèrent bientôt après sous la conduite du Père Ragueneau, qui avait succédé dans la supériorité de son institut au Père Jérôme Lalemant. La première rencontre de ces deux communautés qui ne s'étaient pas vues depuis les premiers temps de leur arrivée au Canada, et sous le coup d'un pareil désastre, fut une scène d’attendrissement qu'il est plus facile de comprendre que d’exprimer. Tout ce que la charité céleste et la sympathie la plus vive, inspirées par l’attachement le plussincère, peut suggérer d’ttentions délicates, fut déployé par nos mères pour soulager l’aflliction et le dénuement de leurs chères incendiées.

Les Ursulines séjournèrent pendant trois semaines à l'Hôtel-Dieu, en attendant que la maison de Madame de la Peltrie fut prête à les recevoir.

Ce fut durant cette réunion des deux communautés que la mère de l’'Incarnation et la mère de Saint-Augustin se rencontrèrent pour la première fois. Ces femmes sublimes que le même souflle divin emportait vers les mêmes hauteurs de la vie mystique avaient vécu

jusqu'alors à deux pas l’une de l'autre, dans leur cloître respectif, sans s'être jamais vues ni parlé. Ce n'était pas sans un dessein de la divine Providence qu’elles se trouvaient ainsi rapprochées ; mais quel était ce dessein ? Que se passa-t-il dans ces heures d'entretiens qu’elles eurent fréquemment ensemble pendant ces quelques semaines de vie commune? Dieu qui leur parlait si familièrement et qui leur coramuniquait tant de secrets, révéla-t-il à l'une et à l’autre quelque chose des merveilles qu'il opérait en elles ? Les annales des deux monastères n’en disent rien. Ce qu'il y a de certain c'est que toutes deux se comprirent et que dès lors elles ne s'oublièrent plus. L'impression que ces entrevues laissèrent dans l'esprit de la mère de l'Incarnation fut telle que vingt ans plus tard elle était encore toute fraîche dans sa mémoire, et qu’elle faisait tomber de sa plume les paroles d'admiration qu'on va lire. Ecrivant à son fils en France, elle lui parle de la fin bienheureuse de la mère de Saint-Augustin et elle ajoute : “ Notre-Seigneur lui a fait des faveurs trèssignalées, dont on dit qu'il y a assez de matière pour faire un volume... Ce sont des choses extraordinaires dont je ne dirai rien, mais je vous parlerai volontiers de ses vertus dont je fais plus d'état que des miracles. C'était la fille du monde la plus charitable pour les malades ; et à cause de cette charité, elle était singulièrement aimée de tous, aussi bien que

pour sa douceur, sa patience, sa ferveur, sa persévérance, ayant été malade plus de huit ans sans garder le lit, sans se plaindre, sans cesser de faire son obéissance, sans perdre ses exercices, soit de chœur, soit de ses offices, soit de communauté.

“ Mon très-her fils, les vertus de cette trempe sont plus à estimer que les miracles. Et ce qui eu est l'excellence, c'est que quand elle est morte aucune de la communauté ne savait qu’il y sut jamais eu en elle rien d’extraordinaire. …. J'ai entendu dire à Mgr. notre Prélat que cette bonne mère était l’âme la plus sainte qu’il eût connue.

“ Priez notre divin Sauveur, qu'il me donne une aussi sainte vie et une aussi sainte mort.”

Le 21 janvier les Ursulines dirent adieu à leurs hôtes bien-aimées et allèrent reprendre les travaux de leur vocation. Ces trois semaines de vie commune resserrèrent les liens d'étroite amitié qui existaient déjà entre les deux communautés. Avant de se séparer, elles se jurèrent de nouveau un attachement qui ne s’est pas refroidi après plus de deux siècles d'existence. Elles y mirent le sceau par un acte solennel d'union de prières et de bien spirituel qu’elles rédigèrent par écrit quelque temps plus tard, comme un mémorial de leur amitié. Voici la teneur de cet acte :

Nous, supérieure et religieuses Hospitalières de Québec, les Révérendes Mères Ursulines

étant, à cause de l'incendie de leur maison, réfugiées en notre monastère, sommes convenues ensemble des points suivants, savoir : 1o que pour conserver une perpétuelle et indissoluble union et charité entre nos deux communautés, dorénavant il y aura une entière société et communication de biens spirituels, et participation réciproque aux bonnes œuvres et prières qui se feront en nos deux monastères tant particulières que générales.

“20 Que pour une plus particulière preuve de cette union'et charité que nous désirons établir et conserver entre nous, et aussi pour suppléer au peu de moyens qu'on a en ce pays de faire dire des suffrages pour les sœurs défuntes, lorsque quelqu'une sera décédée en l'une des deux maisons, la supérieure de cette défunte en donnera avis à l’autre monastère, dans lequel on dira l'office des morts à neuf leçons, on chantera une grand’messe, on fera une communion générale, et on dira un chapelet, tout pour le repos de l’âme de la défunte, et ce, seulement pendant le temps qu'il plaira à Dieu nous conserver dans le pays : Car au cas de retour en France les unes et les autres cesseraient d’être obligées à ces devoirs de charité et d'assistance spirituelle, comme aussi en cas qu’une des deux maisons vint à manquer à l'exécution de ces promesses, l’autre n'aurait plus aucune obligation de son côté.

“80 Toutes les susdites Religieuses Ursulines

et Hospitalières ont volontairement et de bon c ur remis entre les mains de Notre-Seigneur tout ce qu’elles pourront faire et mériter les huit jours qui précèderont le décès de chaque religieuse, afin qu’il plaise à sa divine Majesté l'appliquer au profit de cette âme pour lui mériter une sainte mort et hâter le temps de sa. béatitude. À cet effet, toutes les susdites Religieuses renonçent autant qu’elles peuvent à toutes les autres intentions qu’elles pourraient avoir, sans en faire vœu, en l’espace de ces huit jours pour l'application de leurs prières, souffrances et bonnes œuvres, afin que la divine Majesté l’applique au profit d’icelle ; en foi de quoi le présent acte a été dressé en notre Monastère de la Miséricorde de Jésus, ce 9 février 1651,et signé au nom de tout le chapitre par sœur Marie de Saint-Bonaventure, Supérieure ; sœur Anne de Saint-Bernard, Assistante ; sœur Marie de Saint-Joachim, Hospitalière. ”

Il y a tout lieu de croire que les Ursulines de leur côté rédigèrent et signèrent le même acte, quoiqu'il ne se retrouve pas aujourd’hui dans les archives de l’Hôtel-Dieu.

On ne saurait cependant le révoquer en doute, d'autant moins que les conventions contenues dans cet acte ont toujours été observées de part et d'autre avec une exacte fidélité.

À l’époque du second incendie des Ursulines, qui eut lieu le 20 octobre 1686, et à la suite duquel ces religieuses reçurent encore une fois.

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l'hospitalité à l'Hôtel-Dieu, où elles séjournèrent jusqu'au 7 novembre suivant, les deux communautés se donnèrent de si vifs témoignages d'attachement mutuel qu’elles ne durent pas se séparer sans renouveler ces engagements.

Ils furent encore ratifiés en 1858 avec quelques modifications que les changements survenus depuis deux siècles avaient rendues nécessaires.

L'étroite amitié qui lie les deux communautés religieuses est aussi fraîche et aussi vive aujourd'hui qu'à l’époque primitive où elle s'est formée ; et elle durera, nous pouvons l’affirmer avec assurance, aussi longtemps qu'existeront les deux communautés elles-mêmes.

Un heureux incident arrivé tout récemment (27 novembre 1875) a fait éclater tout de nouveau ce sentiment de fraternité séculaire. Ce fut à l’occasion de la permission accordée par Monseigneur l’Archevêque de Québec à quatre religieuses hospitalières : de franchir l'enceinte de leur clôture pour se rendre à l’Asile des Aliénés, à Beauport, et dans quelques autres établissements, afin d'examiner et de voir fonctionner certains appareils modernes de

1. La mère de Saint-Henry, l'une des anciennes supérieures, les mères de Saint-Flavien, de Saint-Edouard et de Sainf.- Barbe.

Il y avait cinquante-cinq ans que la mère de Saint-Henry avait quitté le monde pour entrer dans le cloitre d'où elle ‘n’était jamais sortie depuis.

chauffage et de blanchissage à la vapeur, devenus nécessaires pour le service de l'hôpital.

Aussitôt que cet événement (car c'en était un pour les communautés cloîtrées) fut parvenu à la connaissance des Ursulines, celles-ci s'empressèrent de demander à l’Archevêque de Québec la faveur de les inviter chez elles à leur retour.

La réception qu’on fit aux quatre Hospitalières fut une véritable ovation. Recues à la porte conventuelle vers dix heures de la matinée, elles ne repartirent qu’à trois heures de l'après-midi, Rien ne fut épargné pour leur faire honneur, chan!s de réjouissance, adresse de bienvenue présentée par les élèves du pensionnat, visite du monastère et de ses dépendances, sans parler d’un diner aussi agréable que succulent auquel les quatre visiteuses furent invitées à prendre part. En un mot, ce fut un jour de ffte qui fait époque dans les annales des Ursulines et de l’Hôtel-Dieu. Quelles douces émotions furent en effet éprouvées dans cette rencontre des deux familles monastiques ! Que de souvenirs s’éveillaient en ce moment et se mêlaient à ceux de leur antique amitié ! Que d'événements s'étaient succédés sur le vieux rocher de Québec, depuis le jour où leurs fondatrices s’étaient juré une alliance éternelle et un mutuel support en quittant le monastère de Dieppe le 4 mai 1689, jusqu’à l'heure présente.

Ici les deux communautés avaient lutté d'âge

en âge, vivant toujours côte-à-côte, unies de cœur, séparées de corps, toujours se soutenant, s'aimant toujours d’une affection inaltérable sans jamais se voir.

Tout avait changé autour d'elles, hormis elles-mêmes et leur vieille amitié. L'esprit était le même qu'autrefois ; et ce fut parmi bien d’autres consolations une des plus grandes pour les Hospitalières de voir que dans lé cloître exclusivement réser/6 aux Ursulines tout avait été conservé dans la simplicité primitive, dans la même pauvreté que celle pratiquée par leurs vénérables devancières. (C'était une des meilleures preuves qu’elles pouvaient avoir de la persévérance dans les vertus et les saintes traditions du cloître.

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