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Les Gloires de Marie, par saint Alphonse de Liguori

actuelle. À raison du petit nombre de paroissiens et de leurs faibles ressources, les travaux de reconstruction ne progressèrent que lentement, de sorte que l'église, dont la première pierre avait été poste le 23 septembre 1647, ne fut achevée que plusieurs années après. Ce ne fut que le onze juillet 1666 que Mgr. de Laval eut la consolation de l’ériger en cathédrale et d'en faire la consécration.

Cette dédicace eut lieu avec toute la pompe que pouvait alors déployer l'Eglise du Canada. Tous les fidèles de la ville et des campagnes voisines furent convoqués à cette grande solennité. Les jésuites, les Pères Récollets et les prêtres des Missions-Etrangères qui desservaient alors cette partie du pays, étaient accourus de loin comme de près, et étaient rangés ce jour-là dans le chœur de l'église autour de l’évêque consécrateur, tandis que la nef pouvait à peine contenir la foule qui s’y pressait.

Pendant cette cérémonie, la mère de Saint- Augustin ent une vision qui dura plusieurs heures. Elie fut transportée en esprit dans la cathédrale, et suivit toutes les cérémonies de même que si elle y avait été présente de corps ; pendant que le Père de Brebeuf, son directeur invisible qui se tenait à ses côtés, lui en explipliquait le sens mystique.

“T1 m'a été donné, dit-elle, de participer à la dédicace et consécration, et à tout ce qui s’est fait dans cette cérémonie, le Père de Brébeuf

m'y ayant conduite, et me faisant observer chaque chose, me l'appliquant et me le faisant appliquer par Mgr. l'Evêque, ou plutôt par Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je voyais sensiblement comme incorporé et uni à Mgr.

l’'Evêque, en sorte qu'il me paraissait comme mené, conduit et poussé par Notre-Seigneur, lequel faisait en même temps les mêmes choses avec lui. Il me semblait qu'à chaque action de la cérémonie, le Père de Brébeuf me faisait approcher pour y recevoir la même part que l'Eglise. Dans le commencement j'y sentais une grande opposition ; d'autant que les esprits de ténèbres opéraient fortement en moi, et ne pouvaient souffrir qu'avec une rage extrême ces opérations. Néanmoins le Père me fit faire tous les actes qu’il voulut, et saint Augustin et sainte Catherine m'y aidèrent aussi: car je les vis venir à moi, pour y être comme mes cautions et mes répondans. Saint Joseph et la sainte Vierge daignèrent bien de temps en temps m'offrir à la très-sainte Trinité et à Jésus-Christ, pour être de nouveau dédiée et consacrée à la divine Mujesté.

‘* Avant qu'on sortit de l’église pour commencer la cérémonie, le Père de Brébeuf me dit en forme d'instruction ce qui suit, en propres termes : Ma fille, tout ainsi que de tout temps on a été soigneux en l'Eglise de Dieu de consacrer et dédier les églises, afin que par la consécration elles fussent purifiées de toutes les souil-

lures contraires à l'effet des prières qui y devaient être offertes ; ainsi est-il très à-propos que ton cœur et ton corps soient de nouveau dédiés et consacrés à la divine Majesté ; et comme l'église est dédiée sous le nom et la garde d’un saint ou d’une sainte, je prierai tes saints Patrons d2 prendre tout de nouveau un soin spécial de toi. Dispose-toi à une action si sainte par une très-profonde humilité, un grand respect, et un abandon total de toi-même, à ce que Dieu voudra de toi pour le temps et l'éternité.

“ Aux trois coups de la Croix pour entrer dans l’église, le Père de Brébeuf me dit que cela signifiait le pouvoir de Jésus Souverain Evêque de l'Eglise, à la prière et bénédiction duquel les esprits malins visibles et invisibles obéissent, et aussi pour nous donner à connaître que l’Église est dédiée à la très-sainte Trinité et qu’elle en prend possession par trois effets de sa puissance : Le Père, par création ; le Fils, par régénération ; le Saint-Esprit, par sanctification.

“ L'entrée en l’église représente l’entrée de Jésus-Christ au monde, y étant venu pour renouer la paix entre Dieu et l’homme.

“ L'Ecriture avec ia Croix sur la cendre, nous apprend la connaissance de nous-mêmes.

‘“ L’Alphabet qui est la leçon des enfants, nous fait ressouvenir que nous devons avoir la simplicité et l'humilité et que nous devons être

les enfants de Jésus-Christ, notre Maitre, qui nous enseigne l’Alphabet de la vérité.

“ Il est en croix, parce que notre seule science doit être de Jésus crucifié.

“ L’autel est la plus sainte partie de l'Eglise, ainsi doit être notre cœur.

‘ Dessus l’Autel est Jésus-Christ, et dessous les Reliques des Saints : Jésus-Christ doit toujours tenir le premier rang dans notre cœur et être posé au-dessus, comme en étant le maître. La dévotion aux Saints nous aide à chasser les démons qui souvent veulent se rendre maîtres de notre cœur et tâchent de le prendre de tous côtés.

“ Les trois grains d’'encens avec les Reliques nous figurent la Foi, l'Espérance et la Charité des Saints, et pour montrer l'acceptation que Dieu fait de leurs mérites.

‘“ Le coffret où sont les Reliques des Saints est maçonné sous l’Autel, c’est-à-dire approuvé et scellé des sceaux de Dieu. La charité des martyrs nous à fait connaître Dieu par les souffrances qu’ils ont endurées en le confessant, et cette connaissance est la source de notre protection.

“ L'eau bénite faite d’eau, de vin, de sel et de cendre nous signifie: 10 Les larmes de la pénitence. 20 La joie spirituelle. 30 La sagesse de la foi. Et 40 La profonde humilité.

“ Les sept aspersions de l’Autel, les sept dons du Saint Esprit, qui prennent ossession de l’âme en grâce,

“ Les quatre Croix ointes aux quatre coins de l’Autel signifient que les catholiques épandus aux quatre coins du monde, s'unissent à la Croix du milieu qui a des rayons, et qui est celle de Notre Seigneur où il a été attaché au milieu du monde ; laquelle Croix ils doivent porter en quatre façons, lo au cœur, par la méditation continuelle de la mort et de la passion de Notre Seigneur, 20 en la bouche, par la confession sans crainte, de Jésus crucifié, 830 en leur corps, par la mortification et les souffrances pour Jésus- Christ, 40 au front et à la poitrine, par l’impression de la même croix qui donne terreur aux démons.

“ Les sept tours autour de l’Autel sont pour nous faire ressouvenir des sept pèleriniges de Notre Sauveur au monde ; du ciel au sein de la Sainte Vierge ; de la Sainte Vierge à la crèche ; de la crèche à la connaissance des hommes ; des hommes à la croix; de la croix au sépulcre; du sépulcre aux limbes ; des limbes au ciel.

“ Le reste de l’eau bénite est jeté au pied de l’Autel pour nous signifier que les mérites de Jésus-Christ ne seront jamais épuisés, et qu'’après s'être répandus sur tous les hommes, il en restera toujours abondamment. ?

‘“ Les douze croix de l’église divisées par trois, sont les quatres parties du monde d’où les hommes seront assemblés äu jugement pour être jugés de Dieu et des Apôtres.

‘ L'’onction de Jésus-Christ et sa croix an-

noncées par les Apôtres sont dépeintes dans les églises. L'onction faite aux dites croix signifie encore que pour porter sa croix, il faut être aidé de l’onction de la grâce.

“ Le cercle qui enceint la croix, est la marque de l'unité de la foi de l'Eglise.

“ Les peintures sont les vertus que la foi vive, ouvrière de la charité, produit.

‘* Les douze sièges, :es douze Patriarches, les douze Apôtres, tant de prières et d’encensements et les cérémonies dont on se sert à la consécration d’une Eglise marquent la dignité d’un Temple dédié et consacré à la divine Majesté, ainsi que le respect que l’on doit porter à ces lieux ; et comme ce n’est qu'une figure de l’âme consacrée à Dieu, cela doit nous faire estimer infiniment le bonheur que nous avons d’être chrétien ; et de plus d'être consacrés particulièrement au service de Notre Seigneur. Il faut preudre garde de ne pas souiller ce temple et de n’en pas chasser le Saint-Esprit.

“ Je concevais tellement l'horreur du péché mortel et l'opposition qu'il a à Dieu qu'il me semblait que c'était une chose impossible de pouvoir vivre un moment après s'être laissé emporter ét entraîner par un si horrible monstre. J'avais pour lors une très-haute idée de la Majesté de Dieu, et quoique lorsque l'on faisait les onctions, les aspersions, les encensements et autres choses, je sentisse une extrême contrariété dans moi-même ; néanmoins j'étais comme

abîimée et absorbée en Dieu, par la majescé que ces mystères opéraient.”

Il existe quelques traits de ressemblance entre cette vision et celle dont fut favorisée saint François de Sales lorsqu'il reçut la consécration épiscopale. Il vit le ciel s’entr'ouvrir au-dessus de sa tête et la Sainte Trinité descendre sur lui du sein de ces flots de lumière. Il vit l'Esprit- Saint agir dans son âme et opérer le travail de la grâce, en même temps qu’il lui donnait l’intelligence des cérémonies de la consécration, tandis que la sainte Vierge et les apôtres saint Pierre et saint Paul étaient présents autour de lui, faisant cc ‘re à la Majesté divine.

La vie de la mère de Saint-Augustin est toute pleine de prodiges semblables à ceux dont nous venons de faire le récit. Il en est quelques uns qui portent avec eux la preuve de leur réalité. On sait que du vivant de notre heureuse mère, toute relation entre l’Ancienne et la Nouvelle- France était suspendue depuis l'automne jusqu’au mois de mai, et même parfois jusqu'au mois de juin suivant. Or, il est arrivé à plusieurs reprises, durant cet intervalle, que notre sainte a prédit le décès de ‘certaines personnes qui étaient mortes en Europe, sans qu'il fût possible d’en avoir aucune nouvelle.

Monsieur Michel Rocher de Bernays, vicaire général et théologal de Bayeux, qui avait été supérieur des Hospitalières de cette ville, mourut en odeur de sainteté le 9 novembre 1664. Peu

de temps après sa mort, il apparut à la Mère de Saint-Augustin environné de la lumineuse splendeur des Saints et il lui annonça qu'il avait reçu des mains de Jésus-Christ la couronne de vie, et qu'il jouissait de la gloire des élus. ‘ Il l’encouragea à continuer d’être fidèle à Dieu qui aurait pour elle des bontés éternelles.” La mère de Saint-Augustin ayant déclaré cette vision au Père Chastellain son confesseur, le Père en prit note et put constater la vérité de cette prédiction huit mois après, à l’arrivée des navires de France qui entrèrent dans le port de Québec au mois de juin (1665).

La même chose était arrivée auparavant à l’occasion de la mort de la sœur Renée Avice de l'Incarnation, grand'mère de notre sainte; et plus tard au décès de sa tante, la sœur Catherine Avice de Saint-Josefh, toutes deux Hospitalières de Bayeux, dont nous avons déjà parlé. Cette dernière était morte le 24 février 1666.

“ Cinq jours après sa mort, dit le Père Ragueneau, elle fut délivrée des peines du purgatoire par les prières et le redoublement des souffrances de sa chère nièce ; notre sainte en écrivit à la fondatrice et Supérieure de Bayeux qui était fille de cette vénérable défunte.

“ Celle-ci s'était faite religieuse dans sa vieillesse et avait vécu plusieurs années sous la conduite de sa propre fille avec une obéissance, une humilité, une simplicité, une dévotion, une charité, et une régularité si rares que toute cette

sainte communauté des Hospitalières de Bayeux en avait été profondément édifiée pendant sa vie, et le fut encore plus à ses derniers moments, étant morte de la mort précieuse des saints.”

Voici l’admirable lettre de la mère de Saint- Augustin :

Ma Révérende Mère,

La paix de Jésus-Christ et l'amour de sa croix soient avec vous. Le partage que vous en avez eu a été abondant cetteannée. J’ai ressenti votre affliction aussi fortement que je le devais faire. Il est temps maintenant, ma chère mère et cousine, de mettre fin à vos plaintes ; il faut que si vous versez encore des larmes, elles soient toutes de joie et non plus de tristesse, car quel motif aurions-nous de nous plaindre de notre perte, puisqu'elle nous reng participant d'un si grand bien, et fait que vous avez une mère, et moi une tante au ciel ? Je n’en doute point, j'en suis assurée que notre chère défunte y est ; et j'ai tout sujet d'espérer et de croire que je ne suis pas trompée sur ce point. Il y a longtemps que j'en ai remercié Dieu pour elle ; et ellemême a bien daigné me faire éprouver son pouvoir auprès de Notre Seigneur. Je fais profession de ne rien vous céler. La veille de sa mort je fus fortement poussée de demander la communion. J'avais quelque besoin particulier pour lors, qui me pressait fort, on me la permit.

Comme on commençait la sainte messe je sentis

la présence du Père de Brébeuf, et de feu ma mère de l’Incarnation, qui me dirent tous deux que j'offrisse cette communion, celle du jour suivant, du samedi et du dimanche, pour ma tante de Saint-Joseph, parce qu’elle en avait grand besoin, on ne me dit point qu'elle fût malade, seulement qu’elle avait besoin qu'on priât poureïle. Ayant donc dirigé mon intention à cerix qui me faisaient sentir leur présence, non en les regardant proche de moi, mais en les considérant au ciel, je les priai de disposer non-seulement de ces quatre communions en faveur de ma chère tante, mais aussi de tout ce que je souffrirais, pour autant de temps qu'elle en aurait besoin. Je la recommandai aussi aux prières de mes amies et je crus assurément qu’elle était morte. Je fus fort en peine pour elle jusqu'au dimanche au soir que tout d’un coup je ressentis une grande tranquillité, une joie toute particulière de penser à elle. Je passai la nuit dans des actions de grâces que je rendis à Notre Seigneur et à la Sainte Vierge et à son digne époux, pour celles qu’ils avaient départies à cette âme. Depuis ce temps-là toutes les fois que j'ai pensé à elle j'ai toujours éprouvé que mon esprit s'élevait en Dieu aussitôt, et qu’il s’établissait dans un certain calme qui n’est point ordinaire. Pendant les cinq jours qui se passèrent depuis celui de sa mort jusques au dimanche, on me redoubla mes souffrances à tel point que je ne savais quasi plus où j'étais.

Ensuite tout d'un coup je rentrai dans le calme, avec l'intérêt de la peine passée ; ce n'est pas que le calme ait toujours duré : car la conduite de Dieu sur moi ne m'en laisse jouir que fort peu de temps. Il a la bonté de m'’appliquer à aider des âmes qui ont besoin de secours, soit celles du purgatoire pour lesquelles j'ai grande affection, soit celles des pécheurs qui me donnent ‘une compassion très-sensible, Je me suis offerte à lo divine Majesté pour lui servir de victime toutes les fois qu’il lui plaira, je n'envisage ni ma vie, ni mes intérêts je veux que Dieu en dispose selon sa très-sainte volonté. Certes c’est bien, de l’honneur pour moi qu'il daigne me faire passer par le feu, comme une victime consumée par sa divine justice. J'ai prié le Révérend Père Ragueneau de vous informer amplement de mes pauvretés et misères. Je veux bien, je vous en assure, que vous sachiez tout. Ne soyez point fâchée si je ne le fais pas moimême. La raison est que je ne me souviens plus de la plupart des choses qui se passent en moi, quand je les ai dites ou écrites à mon directeur, je ne m'en réserve aucun écrit, je les donne à mesure au Révérend Père Chastellain, lequel m'a dit qu'il ferait tout savoir au Révérend Père Ragueneau, et que je n’y songeasse plus. Ce qui m'est très-facile par la grâce de Notre Seigneur. Ma Révérende Mère, Votre très-humble, et très-obéissante fille.

MARIE-CATHERINE-JOSEPH de Saint-Augustin.

Avant d'arriver à la dernière page de ce chapitre, plus d’un lecteur se demandera ce qu'il faut penser de ces étonnantes manifestations. Seraient-elles l'effet d'un état constant d'hallucination ou bien doit-on les attribuer à une intervention divine ? Sans doute que, l'Eglise ne s'étant point prononcée, chacun est libre de les rejeter ou de les accepter comme faits surnaturels. Toutefois quand de pareils faits se rencontrent à côté de vertus plus admirables encore, et qui ne se sont jamais démenties pendant toute une vie, n'est-on pas en droit de présumer qu'ils en sont comme le rayonnement et une attestation divine de sainteté ? Les âmes chrétiennes qui sont familières avec la vie des saints, qui par la lecture et la méditation de leurs actes ont vécu, . en quelque sorte, dans leur atmosphère, sont inclinées naturellement à regarder ces manifestations comme venant du ciel. Or, mieux que personne, elles sont en état de comprendre les voies de Dieu sur ces êtres privilégiées qu'il s’est choisis pour amis et qui ont su par leur fidélité correspondre à ses amoureuses avances. D'ailleurs ne semble-t-il pas que Dieu se doive à lui-même et à sa gloire de manifester par des merveilles la sainteté, l’héroïsme et les grandeurs de ceux qui se sont faits humbles, pauvres, méprisables pour son amour, et qui ont répandu

leur vie en parfums à ses pieds comme le vase de Madeleine ?

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