CHAPITRE SEPTIÈME
Héroïquus vertus de la mère de Saint-Augustin—Sa vie mystique—Le Père de Brébeuf martyr lui est donné pour directeur—Elle est ravie en extase le jour de l’Ascension— Ses révélations sur le tremblement de terre de 1663 - Sur le chevalier de Mésy—La pécheresse Marie—La mère de Saint-Augustin assiste miraculeusement à la dédicace de la cathédrale Je Québec.
Les éminentes qualités et la sainteté précoce qu'on avait admirées dans la mère de Saint- Augustin pendant son noviciat à Bayeux,avaient pris un accroissement nouveau et plus merveilleux encore depuis le commencement de son apostolat dans la’ Nouvelle-France. Nous en avons déjà touché quelque chose, quand nous avons suivi ses premiers pas dans ce ‘“ paradis de Québec” qui lui paraissait si délicieux, parce qu’elle pouvait y cueillir à pleines mains, sur l'arbre de la croix, les fruits du sacrifice et de
l'immolation. Nous avons entendu ses transports d’allégresse au moment de l’arrivée, nous avons été témoins de la générosité avec laquelle elle avait embrassé le surcroît de fatigues, de privations et de veilles qu’elle avait rencontré ici.
Non contente de ces travaux non plus que des jeûnes et des austérités qu'impose la règle de Saint-Augustin, elle y avait ajouté des pénitences corporelles extraordinaires qu'elle faisait avec l’assentiment de ses directeurs.
“ Elle imitait, dit son historien, le grand apôtre qui châtiait son corps pour l’assujétir à l'esprit, et souvent c'était avec une sainte cruauté, par des disciplines sanglantes, des ceintures hérissées de molettes de fer qui lui entraient dans la chair ; enfin par des jeûnes que je puis dire continuels. Elle passait souvent les nuits en oraison ou couchait sur la dure, malgré la rigueur de la saison.”
La sainte Vierge lui avait inspiré de s'engager par vœu à rechercher en toute chose la plus grande gloire de Dieu.
Sous le climat rigoureux du Canada, il était difficile que la vie de fatigues et de macérations qu'avait embrassée la mère de Saint-Augustin ne finit pas par épuiser ses forces. Avant peu d'années, en effet, cette fleur de jeunesse et de santé, qui avait si merveilleusement secondé son ardeur, s'était évanouie pour ne plus reparaître, et elle resta en proie à des langueurs et à des infirmités qui devinrent ses compagnes inséparables jusqu’à la fin de ses jours.
Sa tendre amie de Bayeux en ayant été informée, en fut alarmée et touchée de compassion. Elle lui écrivit lettre sur lettre pour la presser de s’en revenir au pays natal où la douce température de la Normandie, les soins attentifs, des occupations moins pénibles, enfin l'air de la patrie triompherait bientôt de ses langueurs, ranimerait sa santé et lui permettrait de servir encore, pendant de longues années, Dieu et le prochain dans sa chère communauté de Bayeux.
La tentation était délicate et l'illusion facile. La mère de Saint-Augustin n’avait-elle pas fait généreusement sa part de sacrifice, tant que sa santé n'avait pas été compromise ? N’avait-elle pas maintenant acquis le droit de céder sa place à d’autres compagnes de France ? N’avait-elle pas sous les yeux l'exemple de la mère de l’'Assomption qui avait fait la traversée avec elle, et aussi celui de la mère de Sainte-Geneviève venue un peu auparavant, qui toutes deux étaient retournées à Dieppe après avoir servi quelques temps au Canada. D'ailleurs notre sainte n'avait jamais cessé d’appartenir au monastère de Bayeux qui continuait de subvenir à son entretien, qui désirait ardemment son retour, qui profiterait de nouveau de sa présence, et à qui enfin elle était redevable d’une grande dette de reconnaissance Voyons la réponse de la mère de Saint-Augustin.
Ma chère mère et cousine,
“ Je suis attachée à la croix du Canada par trois clous dont je ne me détacherai jamais. Le premier, c’est la volonté de Dieu; le second, le salut des âmes ; et le troisième, ma vocation en ce pays et le vœu que j'ai fait d'y mourir.
Quand même toutes les religieuses voudraient revenir en France, je demeurerais, pourvu qu'il me le füt permis, seule en Canada pour y consommer ma vie au service des pauvres sauvages et des malades du pays.”
Afin de rendre cette décision plus que jamais irrévocable elle écrivit en ces termes et signa de sa main le vœu qu’elle avait fait de se consacrer pour toujours à la mission de Québec :
“ Jésus-Christ mon sauveur, qui, par une disposition tout aimable de votre Providence divine, avez voulu me donuer place en ce pays, quoique j'en sois très-indigne, moi, sœur Catherine de Saint-Augustin, désirant de tout mon cœur coopérer aux saintes intentions qu'a sur moi votre saint amour, prosternée aux pieds de votre divine Majesté, en la présence de votre auguste Mère, ma sainte Reine et Muîtresse, de son glorieux époux, mon bon Ange, mes saints Patrons, et toute la cour céleste, je fais vœu de perpétuelle stabilité en ce pays ; entendant le tout selon la volonté de ceux qui me conduisent. Je vous conjure, moi, mon adorable Sauveur, qu’il vous plaise de me recevoir pour votre
perpétuelle servante et esclave en ces contrées, et me rendre digne d'une vocation si excellente. “ Catherine de Saint-Augustin, le 18 oct. 1654.” Les Supérieures de Québec n'avaient pas tcrdé à juger la mère de Saint-Augustin digne de ‘emplir les principales fonctions de la communauté. Dès cette même année 1654, quoiqu’elle n’eût encore que vingt-deux ans, elle fut élue dépositaire; et elle déploya dans l'exercice de cette fonction des aptitudes qui la firent réélire à la même charge aux élections de 1660. On la verra plus tard appelée par les suffrages de ses sœurs à l'office d’hospitalière (4 octobre 1663), puis à celui de maîtresse des novices (9 novembre 1665) et s'acquitter de ces divers emplois avec une perfection toujours croissante. Les sujets de distractions inhérents à la charge de dépositaire, les rapports journaliers qu’elle entraîne avec le monde n’altérèrent en rien le recueillement intérieur qui lui était habituel. Son esprit, par une faveur singulière, semblait avoir acquis la double faculté de converser avec Dieu en même temps qu'avec les hommes.
- Active, laborieuse, se faisant toute à tous,agréable etenjouée danssa conversation,elle ne laissait rien soupçonner des entretiens intimes qu’elle avait sans cesse avec le monde invisible. Ces rapports surnaturels lui étaient si fréquents qu'ils paraissaient être devenus l’état normal de son existence. Ce fut alors que ses directeurs, témoins des voies exceptionnelles par où elle était con-
duite, prirent avis de l'Evêque de Québec qui jugea prudent d'exiger qu'elle écrivit un journal de ces mystérieuses opérations, afin d’être mieux en état d'apprécier s’il y avait illusion ou réalité dans ces apparitions, ces extases, ces révélations dont ils lui faisaient rendre compte.
Parmi ces visions une des plus extraordinaires est celle dont elle fut favorisée le 25 septembre
Etant devant le Saint-Sacrement, après sa communion, elle eut une extase durant laquelle la sainte Vierge et le Père Jean de Brébeuf lui apparurent. Il y avait treize ans que ce grand apôtre avait été martyrisé par les Iroquois dans le pays des Hurons. La mère de Saint-Augustin n’avait pas connu le Père de Brébeuf, mais pénétrée d’admiration pour ses héroïques vertus, elle s'était sentie inclinée à l’invoquer souvent dans ses oraisons, depuis qu'elle avait appris son martyre et que ses reliques, à demi consumées par le feu, avaient été rapportées à Québec avec celles du Père Gabriel Lalemant.
Elle raconte ainsi elle-même les circonstances de cette apparition :
“ Le Père de Brébeuf était devant moi tout brillant de lumière, portant une couronne éclatante de gloire et à l'endroit du cœur une colombe blanche comme neige qui marquait la douceur et la mansuétude qui avait paru en ce serviteur de Dieu pendant sa vie, Cette colombe portait écrits sur les grandes plumes de ses ailes,
les dons du Saint-Esprit et les huit béatitudes. D'une main il tenait une palme et de l’autre, il montrait cette colombe. Il était revêtu d'une aube et par-dessus il avait une”’étole d'une broderie d’or et de perles très-blanches. Le Père me paraissait environné de rayons, mais il me semblait être comme triste dans cet état de gloire. Et il dit : “ Qui aura pitié de moi ? Qui est-ce qui me soulagera ? ”
‘ Je ne lui voulus rien dire, mais j'adressai une réponse à la très sainte-Vierge. Et alors il me dit que sa peine c'était de voir que le pays pour lequel il avait tant travaillé, et où il avait donné son sang, fût maintenant une terre d’a bominution et d'impiété. S'adressant à moi en particulier, il me dit : ‘“ Sœur de Saint-Augustin, nous porterez-vous compassion ? Aidez-nous je vous en prie.”
“ Comme je continuai à m'adresser à la Sainte- Vierge pour répondre, il ajouta. “ Dites ceci à votre confesseur, et faites ce qu'il vous dira...”
La vision continue et le Père de Brébeuf finit. par indiquer à la mère de Saint-Augustin la conduite qu’elle devait tenir pour se mettre sous sa direction spirituelle, Depuis ce moment jusqu'à la mort de notre sainte, le Père de Brébeuf la dirigea dans les voies extraordinaires où elle était entrée, par de fréquentes apparitions, ou en lui faisant sentir sa présence par d’intimes inspirations.
La vision que nous venons de rapporter a été:
choisie comme sujet d'une gravure qui sert de frontispice au livre du Père Ragueneau.
Dans une autre circonstance, la mère de Saint- Augustin eut une participation ineffable au mystère de l’Ascension de Notre-Seigneur. Elle vit le ciel entr'ouvert, et Jésus-Christ tout rayonnant de gloire s'élever dans les airs environné d'une multitude de bienheureux. En parcourant cette page des écrits de notre sainte, on croirait lire la narration d’un de ces ravissements de Saint-Paul par lesquels Dieu voulut donner à ce grand apôtre un avant-goût du ciel, et le rendre témoin de merveilles qu'il n’a pas été accordé à l'œil de l’homme de voir, ni à son oreille d’entendre. S'il était permis de comparer le récit de ces divines opérations aux inventions du génie humain, nous dirions qu’il ne déparerait pas les belles visions que Béatrix découvrit aux regards émerveillés du Dante dans le paradis.
“ Le jour de l’Ascension, raconte notre bienheureuse, à deux heures et demie, pendant que j'étais au chœurattentive à écouter le sermon du prédicateur, il me sembla que son dessein avait été de nous montrer la manière dont Jésus- Christ régnaitet devait régner dans nos cœurs, et particuiièrement au jour de sa glorieuse Ascension. Il fit voir clairement tout cela, mais malgré toute mon attention, je ne rétenais rien du tout. Un quart d’heure environ après que le sermon eut été commencé,continuant de me plaindre à Notre-Seigneur de mon insensibilité, j'entendis
une voix intérieure qui me dit ces mots : Audi et vide. Je fus un peu émue tout d'abord ; j'eus peur qu’il n’y eût de l'illusion. Toutefois le calme s'étant rendu presque entièrement maître de moi, je regardai le Père qui préchait, et je redoublai mon attention à l'écouter pensant que c'était ce que la voix m'avait fait entendre. Je vis au côté droit du Père un personnage vénérable, vêtu d'une tunique très-blanche et très déliée. Pardessus il avait un long manteau traînant jusqu’à térre, d'un rouge très-éclatant ; des sandales à ses pieds, dont les attaches étaient de couleur de pourpre. Sur chaque pied, sur chaque main et au côté gauche un peu en biaisant paraissait une escarboucle qui jetait un éclat merveilleux. Sur la tête il portait une couronne d’or émaillée de toutes sortes de pierreries ; et toutes ces pierreries étaient disposées en lettres lesquelles assemblées faisaient ces mots en italique : l'Agneau qui a été tué, est digne de tout honneur, de toute gloire, de toute louange. Ensuite j'entendis une voix qui disait : Venile et videte. J'avais plus d'attention à contempler un objet si aimable, qu’à regarder ailleurs d’où venait le son de la voix. C’est pourquoi la voix commença disant: Venez et voyez où le Roi de gloire fera sa demeure. Ce Roi de gloire était celui que je voyais. Il jeta un coup d'œil vers la porte de l'église ; et je regardai aussi pour voir quel était le sujet de ce regard. Je vis une procession très-auguste d'’âmes bienheureuses qui éntraient.
Saint Jean-Baptiste paraissait à la tête et portait une bannière blanche comme neige, sur laquelle étaient écrits en gros caractères rouges, ces mots : Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi. Toute cette troupe s'étant approchée, se prosterna profondément devant l'autel où était le Roi. Puis, s'étant relevée par son commandement, elle semblait vouloir l’enlever. Pendant ce temps, je me disais : C’est ici à peu près l'heure que Notre-Seigneur monta au ciel, peutêtre que c’est ce que cette vision veut me signifier ; mais je voudrais bien savoir ce que Notre- Seigneur dit à ses apôtres en allant sur la montagne avant de les quitter. Alors celui que je voyais et qui me représentait ce véritable Seigneur, sembla me montrer par une petite inclination qu'il agréait mon désir ; et s’approchant ensuite du prédicateur, il lui souflla sur la bouche et puis se tint un peu à côté. Aussitôt le Père s'éloigna entièrement de son sujet, et dit : N'y a-t-il pas quelqu'un qui volontiers me ferait cette question, savoir, quelles furent les dernière paroles de Jésus-Christ à ses disciples bien-aimés. Demandons-lui à ce Roi de gloire, et voyons quelle réponse lui-même en daignera faire. Et se tournant vers le Saint-Sacrement, il demanda lumière pour connaître ce secret inconnu aux hommes. Puis se retournant il dit : I1 me semble que j'entends ce divin Roi qui nous dit que ses dernières paroles furent les mêmes qu'il leur adressa en la Cène, dans le
sermon adorable qu'il nous a laissé et que le disciple d'amour nous a enseigné dans l’'Evangile. Après il fit une répétition abrégée de ce sermon avec beaucoup de zèle. Et en même temps qu'il parlait Celui qui se tenait auprès de lui semblait aussi proférer avec lui les mêmes paroles ; et c'était, à ce qu’il me semble, ce qui donnait tout le poids et la valeur au discours et à l’action du prédicateur.”
(Remarquez, ajoute ici le Père Raguenear, que les Religieuses s'aperçurent bien que le Père changeait son dessein et s’écartait de son discours.;
“ Le sermon étant üni, ajoute la sainte, cette procession sembla s'élever dans les airs, et le Roi de gloire au milieu de toute cette troupe, était porté d’une façon admirable par sa propre vertu. Je le suivis tant qu’il me fut possible, et mon esprit l’accompagna par la permission qui m’en fut donnée. Saint Joseph était le plus proche à l'entrée des portes éternelles ; et ce fut lui, ce me semble, qui parla le premier à la très-auguste Trinité. Et s'adressant à la personne du Père, après que la très-sainte humanité de Jésus- Christ fut placée sur le trône qui lui était destiné, il lui dit dans le langage des bienheureux : Voilà le talent que vous m'’aviez confié. Ce talent a si bien profité, que non seulement je vous le rends au double; mais voyez cette troupe qu'il s'est acquise. Je vous en fais hommage. Le Père éternel le constitua alors,
non seulement sur beaucoup de personnes, mais même lui dit: Serviteur fidèle, comme vous avez été l’économe de ma maison sur terre, je veux ici que vous y commandiez, et que vous y ayez toute puissance. Le Fils même lui donna pouvoir sur lui, tout Roi de gloire qu’il était, et voulut qu’il eût l’honneur de lui commander.
Pour lors me tournant vers ce saint, je lui dis: Grand saint, je suis à vous, demandez à ce Roi de gloire que pour toute l'éternité je ne sois point séparée de son amour. Il ne sous refusera pas en son ayvènement. Et ma demande me fut accordée.”
Quels étaient les desseins de Dieu er élevant si haut dans son intimité son humble et fidèle servante, en découvrant à ses regards ces sublimes échappées du côté du ciel ? On va le voir. C’est qu'il voulait la fortifier par ces intimes certitudes de la récompense, contre les grandes épreuves par lesquelles il projetait de la faire passer. Après ces heures de lumière, voici en effet venir les heures de ténèbres ; après ces jours de calme, voici des orages qui n'auront d’autres termes que sa vie.
Lorsque la mère de Saint-Augustin avait commencé son apostolat de charité dans la Nouvelle-France, le petit peuple au service duquel elle était ve iue consacrer sa vie était digne de cette sublime offrande. Il présentait par la pureté de ses mœurs, la ferveur de sa foi et . l'héroïsme de ses luttes, un spectacle peut-être
unique dans l’histoire moderne. Choisi parmi l'élite d’une nation profondément chrétienne, isolé de tout contact funeste, retrempé sans cesse par des dangers toujours renaissants, il avait été évangélisé par des apôtres tels que les Jogues, les Brebeuf, les Lalemant et bien d’autres moins connus devant les hommes, mais non moins grands devant Dieu. Aussi pouvait-on dire que ce peuple retraçait par sa conduite édifiante la vie des premiers chrétiens. Comment aurait-il pu, en effet, ne pas écouter les prédications, ne pas suivre les exemples de ces missionnaires qui exposaient, chaque jour, leur vie pour aller lvi offrir, à travers les bois, les secours de la religion, et dont plusieurs portaient sur ieurs membres mutilés les stigmates du martyre ?
Toutefois il w’était guère possible d'espérer que cet âge d’or durât toujours, qu’une aurore si pure fût suivie d’un jour sans nuage. L’accroissement de la colonie par l’agrégation annuelle de recrues venant d'Europe devait nécessairement amener quelque altération dans la physionomie de la population primitive.
À l’époque où nous sommes arrivés (16638), ce changement commençait à se faire sentir.
Certains désordres même cherchaient à s’introduire, qui paraissaient d'autant plus graves qu'ils contrastaient étrangement avec l’innocence de vie, les mœurs austères de l’âge précédent.
Les phénomènes extraordinaires qui se mani-
festèrent alors dans le firmament et sur la terre furent regardés comme des avertissements du ciel et la menace de châtiments divins.
L'âme de la mère de Saint-Augustin était navrée de douleur à la pensée des scandales dont les échos parvenaient jusqu’à ses oreilles, au fond de sa cellule. Elle eut à ce sujet différentes révélations qu'elle a consignées dans ses mémoires.
‘ Dieu, dit l’auteur de sa vie, a souvent donné à connaître à cette âme vraiment fidèle et généreuse, les péchés qui se commettaient, quoique très-secrets et cachés, par des personnes éloignées de sa vue et de sa présence. Souvent Dieu lui faisait pénétrer dans le fonds des consciences l’état de plusieurs ; les grâces qu'il leur faisait, les résistances de leur cœur, leur endurcissement volontaire, les opérations des démons et des anges, la colère de sa justice divine irritée contre leurs péchés, et les peines dont il punissait leurs crimes. Souvent il l’invitait ou il la faisait solliciter par des saints du Paradis à s'offrir d’être la victime de sa-divine justice, et de porter sur elle-même les punitions qui étaient préparées pour les autres, et souvent même elle aété punie sur le champ, principalement lorsque c'étaient des personnes qu'elle chérissait particulièrement et à qui elle pouvait avoir quelque spéciale cbligation ; elle s’offrait de tout son cœur et elle s'abandonnaiït à Ia Justice divine comme une victime publique pour les péchés
d'autrui. L'expérience a fait connaitre par l'observation qu'en ont faite ses Pères spirituels, que toutes ces impressions étaient véritables.”
“ Un jour, dit-elle, étant devant le Saint- Sacrement, je me sentis intérieurement invitée d'écouter et de voir la présence de celui qui me parlait, quoique ce fut d’une façon non visible. Il m’imprima une grande terreur, à raison de Sa Majesté. Néanmoins mon esprit se calma, et quoique je fusse dans une crainte respectueuse, mon cœur possédait une paix profonde. Il me sembla que l’Archange Saint Michel était celui qui me parlait. Voici d'abord ce qu'il me fit entendre : Loquimini ad cor Jerusalem, et advocale eam, quoniam complela est malitia ejus, dimissa est iniquilas illius.
‘* Il portait en sa main gauche trois flèches et à la droite une balance. Sur chacune des flèches étaient éerits ces mots : Impiélé, Impureté, Détraction. Et elles étaient comme attachées ensemble par cette devise : Quis ut Deus ? Lt la même devise semblait lui composer une espèce d’habillement. Les flèches étaient prêtes à être décochées. Un des bassins de la balance était rempli, et comme comblé des paroles précédentes du Prophète Isaïe. L'autre était presque vide, et on ne voyait dedans qu’une légère vapeur. On me fit entendre que ces flèches étaient trois sortes de châtiments pour trois sortes de péchés, qui s'étaient répandus en ce pays, l’impiété, l'impureté, et le peu de charité surtout dans les
détractions et les désunions. Je priai l’Ange d'avoir encore un peu de patience et de ne pas lancer sitôt les flèches. Il me dit: Deus non trridetur. Je lui dis : Dieu oubliera-t-il ses grandes miséricordes ? Qu'il me punisse, moi quiaiattiré sa colère sur ce pauvre pays, qu’il pardonne aux autres. On ne mefit autre réponse, sinon delire bien l'écriture qui était dans la balance. Jerestai étrangement touchée de voir que Dieu était si irrité, et mon cœur était dans un grand désir de pouvoir l’apaiser. Je n’ai jamais si bien conçu ce que c'est que le péché, et que l’on ne comprend guère ce que c’est que Dieu.”
Dans la soirée du lundi gras de cette année (5 février 1663), étant en prière à l'heure où la société frivole se livrait aux divertissements du carnaval, et où de faisait dans toutes les églises des prières publiques pour expier ces désordres, la mère de Saint-Augustin eut une autre vision où lui furent prédits les fléaux dont Dieu menaçait la colonie.
‘Je vis, dit-elle, quatre démons furieux, aux quatre côtés des terres voisines de Québec, qui :es secouaient si rudement, qu’ils se proposaient de renverser toute la colonie. En même temps j'aperçus un jeune homme d’un air majestueux qui montra l'autorité qu’il avait sur ces spectres en ce qu'il les arrêta un peu de temps : puis il leur lâcha la bride, et j'entendis les démons qui disaient que ce qui allait arriver convertirait bien des pécheurs.”
La mère de Saint-Augustin était encore en prière lorsque se fit sentir la première secousse du grand tremblement de terre dont toutes les annales du temps font mention. Il était environ cinq heures et demie du soir ; le ciel était calme et serein. ‘“ Ce tremblement de terre, raconte le Père Ragueneau, fut si prodigieux que des montagnes entières s’abimèrent, des lacs et des rivières disparurent et d'autres changèrent de lit. Dans les forêts il semblait qu'il y eût combat entre les arbres qui se heurtaient ensemble et non-seulement leurs branches, mais même on eût dit que les troncs se détachaient de leurs places pour sauter les uns sur les autres, avec un fracas et un bouleversement étrange. On voyait dix et douze arpents de forêt sauter en l'air et retomber comme dans un abime si profond, que les arbres tombaient renversés, les branches en bas, qui allaient prendre la place des racines ; de sorte qu'il n’y paraissait plus qu’une forêt de troncs. Dans les villes de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal, on voyait les murailles se balancer et les pierres se remuer, comme si elles se ‘fussent détachées les unes des autres, les toits semblaient se courber en bas d’un côté, puis se renverser de l’autre ; les soliveaux et les planchers s’ouvraient, la terre s’ébranlait horriblement, et agitait les pieux des palissades d’une façon qui serait incroyable, si on ne l'avait vu en divers endroits. Les cheminées et le haut des logis pliaient comme
des branches d'arbres agitées du vent et partout l’on croyait que la terre s’allait entre-ouvrir et que tout allait s'abîimer.
‘“ Ce tremblement de terre dont la première secousse, qui fut la plus violente, ne dura qu’environ une demi-heure, eut depuis quelques autres reprises : mais toutes ces agitations durèrent environ cinq ou six mois, ayant été encore sensibles en quelques lieux jusque dans le mois d'uoût.”’
Aux premières secousses de ce tremblement de terre, l’épouvante fut générale parmi toute la population ; mais ce fut surtout un coup de foudre pour ceux qui se livraient, en ce moment même, aux divertissements du carnaval. Pendant toute la nuit, les églises furent encombrées de fidèles qui entouraient les tribunaux sacrés. D'admirables conversions s’opérèrent. Un missionnaire assura plus tard qu'à lui seul il avait entendu plus de huit cents confessions générales.
Le zèle pour la gloire de Dieu qui consumait l'âme de la mère de Saint-Augustin lui fit encore entreprendre de grandes pénitences pour le salut du Chevalier de Mésy, dont l'administration arbitraire et tyrannique avait soulevé l’indignation publique et causé de graves scandales. Mgr. de Laval qui gémissait profondément de la conduite déplorable de celui qui avait été son ami, se rendit plusieurs fois au parloir de l'Hôtel-Dieu pour le recommander aux prières de la mère de Saint-Augustin. Notre sainte
redoubla alors ses supplications, s'offrit même en victime pour la conversion de cette âme égarée, et parvint à fléchir Ja colère de Dieu. Au mois de février de l’année 1665, le Chevalier de Mésy tomba frappé d'une maladie mortelle et reconnut la main divine qui s'appesantissait sur lui. Il se réconcilia avec Dieu et avec l'Eglise, répara généreusement ses torts et érifia autant par son humilité et son repentir qu’il avait scandalisé par son orgueil et sa tyrannie.
“ Un soir, écrit la mère de Saint-Augustin, récitant matines je vis cet homme devant moi comme s'il eût été mort et pourtant je ne concevais pas qu'il le fût encore. Il était affreux à voir et semblait tout effaré. Il paraissait sur le bord de plusieurs preipices et prêt à y tomber. D'autres fois je l’ai vu comme étouffé de sombres vapeurs, semblables à la fumée de plusieurs lampes. Au milieu il brillait quelquefois de petites lueurs ; mais elles étaient incontinent étouffées par cette vapeur.
‘“ Le père de Brébeuf m'a fait entendre souvent que ce pauvre homme éteignait en lui la lumière du Saint-Esprit en ne voulant pas exécuter les mouvements de la grâce, qu'il s'aveuglait lui-même, que Dieu ne manquait pas de lui parler au cœur, mais qu’il étouffait ces divines semences.
“ Peu de jours après, priant pour lui, on meñfit voir une grosse pierre grisâtre, et assez mal taillée ; elle retenait encore certaines marques de
belles gravures qui y avaient été autrefois imprimées. Cette pierre était dans un champ et auprès d'elle je voyais un bâtiment assez vaste et non encore achevé, auquel on travaillait. Je pensai que cette grosse pierre pourrait bien servir à cet édilice et je sentais nn grand désir qu'on ne la rebutât pas pour sa laideur. Le maître architecte commanda qu'on prit cette pierre et qu’on la taillât pour la mettre dans un endroit de ce bâtiment ; comme on eut frappé dessus avec des marteaux elle était si dure, qu'elle les émoussa du premier coup ; et comme on réitéra il sortit une certaine qualité si maligne de cette pierre, qu’elle repoussait les marteaux, avant même qu'ils appuyassent sur elle. O Dieu, disais-je en moi-même, que voilà une pierre ingrate, elle est mal faite au possible, on la veut polir, et faire servir à un si bel édifice et elle ne veut ni l’un ni l’autre. Je sentais une certaine indignation mêlée de compassion pour eette pierre. On me dit que cette pierre signifiait l'état de la personne pour qui je priais Dieu. . Que les caractères effacés étaient les sacrements qu'elle avait autrefois reçus ; et que la grâce n'étant plus dans cette âme, elle était toute ternie et sans lustre ; qu'au reste si elle eût voulu se laisser manier et tailler au gré de ce Maître Architecte on lui donnerait place dans ce bâtiment. On m'invitait à remarquer son endurcissement qui ne voulait et ne pouvait souffrir aucun secours. Cette vue me toucha
puissamment, et me porta à m'intéresser plus fortement pour son salut,
‘‘ Quelque temps après, priant la Sainte Vierge pour le même homme, elle me parut avoir de l'inclination pour lui, et m'ordonna de redoubler mes prières, me témoignant qu'elle voulait être importunée sur ce sujet. Cela me donna un peu d'espérance voyant que la Mère de Miséricorde voulait qu'on en prit soin, et je jugeai qu'elle ne l’abandonnerait point.”
La mère de Saint-Augustin eut la consolation d'apprendre que son espoir n'avait point été déçu. Le chevalier de Mésy expira le 7 de mai, entouré de tous les secours religieux, et après avoir donné des signes évidents d'un sincère retour à Dieu et d'une entière réconciliation avec le prochain.
En témoignage d'humilité et de charité pour les indigents, il voulut que son corps fut inhumé dans le cimetière des pauvres de l’Hôtel-Dieu et il donna pour ses funérailles trois cents livres à l'hôpital. On éleva sur sa tombe une grande croix qui subsista pendant de longues années.
Saint Alphonse de Liguori raconte, dans un de ses ouvrages, une des visions qu'eut la mère Catherine de Saint-Augustin, et la cite comme exemple de ia puissance d’intercession de cette sainte âme et du souverain pouvoir de la sainte Vierge.
# Dans l'endroit où habitait cette servante de Dieu, dit-il, se trouvait une femme appelée
Marie qui avait mené une vie scandaleuse dès son jeune âge et qui, arrivée même à la vieillesse, persistait avec obstination dans ses désordres. Chassée enfin par les habitants, et réduite à se retirer dans une grotte solitaire, elle y mourut consumée par une horrible maladie, sans secours humains et sans sacrements. Après une telle vie et une telle mort, son cadavre fut enfoui, comme celui d’un animal immonde ; et sœur Catherine, qui avait coutume de recommander à Dieu, avec beaucoup de charité, les âmes de tous ceux qui passaient à l'autre vie, ayant appris la triste fin de cette malheureuse, ne songea nullement à prier pour elle, la croyant, comme tout le monde, à jamais perdue. Douze ans s'étaient écoulés, lorsqu'un jour se présenta devant elle une âme du purgatoire qui lui dit: “ Sœur Catherine, quel malheur est le mien !
vous recommandez à Dieu les âmes de tous ceux qui meurent ; je suis la seule dont vous n'ayez pas eu compassion ! —Et qui êtes-vous ? demanda la servante de Dieu.—Je suis, répondit-elle, cette pauvre Marie la pécheresse, qui mourut dans la grotte.—Quoi ! êtes-vous donc sauvée ?—Oui, je suis sauvée, grâce à la miséricorde de la sainte Vierge.—Et comment ?—Quand je me vis près de mourir, me trouvant ainsi abandonnée de tout le monde et chargée de tant de péchés, je me tournai vers la Mère de Dieu et lui dis:
“ Reine du ciel! vous êtes le refuge des pauvres délaissés, et me voici abandonnée de tout le
monde ; vous êtes mon unique espérance, vous seule pouvez me secourir, ayez pitié de moi.” La douce Marie m'obtint de faire un acte de contrition ; je mourus et je fus sauvée. Cette bonne Mère m'a procuré, en outre, la faveur de voir ma peine abrégée, en rachetant, par l’intensité de mes souffrances, une dette qui aurait exigé un bien plus grand nombre d'années. Il ne faut que quelques messes pour me délivrer du purgatoire. Je vous prie de me les faire dire, et je vous promets de ne jamais cesser, après cela, de prier Dieu et la bienheureuse Vierge pour vous.
“ Sœur Catherine fit aussitôt célébrer des messes pour elle, et, au bout de quelques jours, cette âme lui apparut de nouveau, plus brillante que le soleil, et lui dit : “Je vous remercie, ma chère Catherine ; je vais maintenant en paradis chanter les miséricordes de mon Dieu et prier pour vous.” !
Une autre vision de la mère de Saint-Augustin et qui ne paraîtra pas moins extraordinaire que les précédentes, est celle qu’elle eut à l’occasion de la dédicace de la cathédrale de Québec.
Après l'incendie de Notre-Dame de Recouvrance (1640), les citoyens de Québec remplacèrent cette chapelle par une église construite en pierre, dont les murs latéraux subsistent encore aujourd'hui et font partie de la Basilique