CHAPITRE DIXIÈME
Mort de la Duchesse d'Aiguillon—De la mère de Saint- Bernard—De Madame d'Ailleboust — Siège de Québec (1690) —Sarah Guerish.
L'année 1675 fut une date funèbre pour l'Hôtel-Dieu de Québec. L'illustre fondatrice qui avait donné naissance à cette institution, qui l’avait soutenue depuis trente cinq ans par ses libéralités, qui l'avait raffermie par son influence et encouragée par ses exhortations, alla recevoir au ciel la récompense de sa longue carrière de bonnes œuvres. Elle mourut à Paris le dix-sept avril de cette année.
L'annonce de cette mort, qui avait été apportée par la flotte du printemps, fut un deuil général pour nos mères. Elles avaient en effet pour la Duchesse un attachement profond et sensible, fondé sur une entière reconnaissance. Ayant
été en continuel rapport avec elle depuis le commencement de la fondation par un échange de lettres affectueuses et édifiantes, elles avaient pu lire jusqu’au fond de cette grande âme et l’apprécier comme elle le méritait. Non-seulement elles la vénéraient comme leur fondatrice, mais elles l’aimaient comme leur mère. La Duchesse, de son côté, avai: pour ses chères filles du Canada une soliicitude toute maternelle.
Aussi la communauté se reposait entièrement sur la fondatrice pour le soin de son avenir et s'appuyait su" elle dans toutes ses difficultés. Les Hospitalières ne pouvaient se faire à l’idée qu'elles étaient capables de subsister sans sa puissante protection.
La réception de ses lettres pleines d'affection, de sentiments religieux et de sages conseils, était une fête pour nos mères. Ces lettres étaient lues en communauté et devenaient le sujet de pieux commentaires qui relevaient le courage et enflammaient le zèle et la ferveur. Les religieuses ne pouvaient se consoler à la pensée que ce doux commerce d'intimité et d'encouragement était interrompu pour toujours.
La ville entière, et l’on peut dire toute la petite colonie canadienne qui avait tant profité des bienfaits de la duchesse d’Aiguillon, prit une large part au deuil de la communauté.
“ Nous crâmes ne devoir pas seulement lui donner des larmes et des regrets, nous lui fimes aire un annuel de messes et plusieurs services, ‘an,
entre autres, où nous invitâmes tout le monde, et que uous fimes avec le plus d'appareil qu'il nous fut possible. Nous avions tendu en noir toute notre église depuis la voûte jusqu'au bas; il y avait au milieu un mausolée élevé sur plusieurs marches et entouré de quantité de cierges avec les armoiries de Madame la duchesse d’Aiguillon peintes et attachées partout. Nous n'épargnâmes rien pour témoigner combien sa mémoire nous était chère et quels étaient nos sentiments d'estime, de vénération et de gratitude. Les biens qu'elle nous a faits méritent qu'on, s’en souvienne ici éternellement.”
Le décès de la duchesse d’Aiguillon fut suivi d’assez près par celui d’une de ses coopératrices dans la fondation de l’Hôtel-Dieu. La date de cette fondation commence maïntenant à s’éloigner, et dans quelques années nous allons voir disparaître le dernier représentant de cette première génération d’Hospitalières.
Il y a déjà plus de trente ans que la mère de Saint-Ignace est allée rejoindre la sœur de Sainte- Marie dans le caveau de l'Hôpital. Aujourd’hui c’est la mère Lecointre de Saint-Bernard qui la suit dans le repos de la tombe et dans la béatitude des saints (5 août 1679). Il ne reste plus après elle que la vénérable mère de Saint-Bonaventure, la dernière survivante des trois mères fondatrices, dont la Providence va prolonger la vieillesse, afin de transmettre aux générations suivantes les saintes traditions du cloître.
Nous avons raconté dans le troisième chapitre de cette Histoire, l'enfance et les premières années de religion de la mère de Saint-Bernard. Nous avons dit les précieuses qualités qui ia firent choisir pour la pénible mission de Québec. Elle justifia pleinement le choix que ses supérieures avaient fait d'elle. Sa générosité ne se démentit jamais durant sa longue carrière de
sacrifice et d'immolation. Malgré toutes les répugnances de la neture, elle ne regarda jamais en arrière. Elle devint semblable à ces plantes qu'on transporte sur un sol nouveau et fertile : toutes les fleurs de son âme, ces dons merveilleux qu'on avait vu croître en elle, prirent un ‘épanouissement qu'on n'avait pas encore remarqué. Rien ne manquait dans cette admirable fille de Saint-Augustin aux vertus solides qui font une parfaite religieuse ; mais, entre toutes, on distinguait la douceur, l'humilité, la patience et la charité. Sa vie est un modèle sur lequel doivent souvent jeter les yeux les Hospitalières qui aspirent à la perfection de leur état.
Les regrets qu'avait laissés après elle la mère de Saint-Bernard avaient été vivement partagés par une sincère et tendre amie de la communauté qui, sans avoir jamais porté l’habit de religieuse, en avait cependant toutes les inclinations et les qualités. On connaît déjà Madame d’Ailleboust, la plus grande bienfaitrice qu'aient eue au Canada les Hospitalières de Québec. On sait sa grande naissance et ses plus grandes vertus, sa
vie d'exemple, de zèle apostolique et de charité. Cette âme angélique, toute intérieure, entièrement fermée du côté des créatures, n'avait eu, après la mort de son mari, d’autres aspirations que celles de la solitude ou des entretiens célestes. Elle s'était retirée à l’Hôtel-Dieu, où elle vivait en qualité de pensionnaire depuis l’année 1672.
‘“ Nous avions logé cette bonne dame, disent les annales, dans un appartement dépendant de notre communauté qui n’était pas cependant dans la maison, où nous la visitions souvent, étant très-édifiées de sa conversation d’où on ne sortait jamais sans ressentir de grands désirs d’être tout à Dieu et de ne rien épargner pour cela. ÆElle mourut en odeur de sainteté, le 7 juin 1685, à l’âge de soixante-et-dix ans. Le parfum de ses vertus avait embaumé “on seulement notre communauté, qui s’est.me heureuse de posséder ses cendres dans notre caveau, mais tout le pays, qui la regarde et l'invoque comme une sainte qui a attiré bien des grâces sur la colonie.”
Madame d’Ailleboust avait légué de son vivant à l'Hôtel-Dieu tous ses biens qui étaient considérables. Ils consistaient en plusieurs terres, une maison à Québec, une autre à Montréal, quelques fonds en France et un grand nombre de meubles. Pour se conformer aux volontés de Mgr. de Laval ces diverses propriétés furent divisées entre la communauté et les
pauvres de l'hôpital. La.communauté eut en partage la terre de Coulonge qui fut vendue au Séminaire de Québec, celle de Saint-Villemay située sur la côte de Lauzon, et la maison de Québec qui fut cédée à M. Chartier de Lotbinière en échange de terres sises le long de la Grande Allée. L'hôpital eut pour sa part la seigneurie d’'Argentenay, dont les redevances étaient perçues si irrégulièrement qu'on jugea plus profitable de la vendre pour quatre cents livres de rente qui furent d’un grand secours durant les événements qui se préparaient, et que nous allons raconter.
Dans la journée du 10 octobre 1690, le couvent de l’Hôtel-Dieu présentait une scène de confusion et d’alarmes qui contrastait étrangement avec la quiétude habituelle de cette sainte maison. Toutes les religieuses, les domestiques et plusieurs employés du dehors traversaient à pas précipités les salles et les corridors, transportant les effets les plus précieux de l’ Hôpital dans des voitures qui stationnaient dans les cours et dans la rue voisine ; pendant que, dans un angle retiré et inaperçu du jardin trois ou quatre Hospitalières étaient occupées à enfouir secrètement dans une excavation qui venait d’être faite, les argenteries et les vases sacrés de la chapelle. Toute la communauté avait reçu l’ordre de la part des supérieurs ecclésiastiques d’évacuer le monastère et d'aller se réfugier au village voisin de Lorette. Le motif de ces précautions et de ce
départ inattendu provenait de l’appréhension du bombardement prochain de la ville, par une flotte formidable qui allait bientôt jeter l’ancre dans la rade de Québec. Déjà, depuis le commencement du printemps, de vagues rumeurs apportées par des sauvages et des coureurs de bois, venus du côté du golfe et des pays d’en haut, avaient laissé soupçonner que les colonies anglaises faisaient de grands armements et menaçaient le Canada d'un double envahissement par meret par terre. Le gouvernement avait ajouté peu de foi à ces rumeurs et s'était endormi dans une dangereuse, sécurité. Aussi, lorsque dans la matinée du 17 octobre, les partis d'éclaireurs envoyés le long des deux rives du fleuve apportèrent la nouvelle qu’une escadre composée de trente-trois voiles, partie de Boston dans le cours du mois d'août, avait remonté le Saint-Laurent, et avait été vue dans les parages de l’Ile-aux-Coudres, l'alarme fut extrôme parmi la population. Québec, mal défendu par des fortifications inachevées, n’était guère en état de soutenir un siège. Les vivres et les munitions de guerre étaient insuffisantes, l’armée régulière peu nombreuse, les milices canadiennes dispersées au loin dans les campagnes.
On avait dépêché en toute hâte un courrier au comte de Frontenac qui gouvernait la colonie depuis 1689 et qui était alors en voyage à Montréal. En attendant son arrivée, les
travaux de défenses les plus urgents avaient été commencés ; tandis que des prières publiques avaient été ordonnées et se continuaient dans toutes les églises de la ville.
C'était au milieu de cet émoi général que les religieuses de l'Hôtel-Dieu avaient reçu avis d'abandonner leur maison et de se retirer à la campagne. Deux religieuses seulement devaient rester en ville pour veiller à la gr uv du monastère.
‘ Nous nous assemblâmes dans l’avant-chœur pour nous dire adieu. On se demanda pardon les unes aux autres avec un cœur si attendri qu'on n’entendait que des sanglots. (Celles qui devaient rester, voyant cette aflliction générale, ne pouvaient plus se résoudre à se séparer des autres. Sur ces entrefaites on vint nous dire d'attendre que M. de Frontenac fût arrivé, afin qu'il jugelt lui-même si notre sortie était nécessaire, ce qui nous fit reprendre un peu nos sens.”
Dès le jour de son arrivée, Frontenac fit défense aux Hospitalières de sortir de la ville de peur d’effrayer les citoyens. Sa présence opéra une réaction complète dans les esprits : à l'abattement succéda la confiance, aux craintes pusillanimes les ardeurs belliqueuses.
Malgré son grand âge, le gouverneur était continuellement sur les remparts, suivant tous les Gétails des opérations, surpassant en activité les plus vaillants officiers de la garnison. Sa mâle figure, sa contenance martiale, son air et
ses paroles assurées relevaient le courage des citoyens, excitaient l'enthousiasme des soldats et paraissaient un gage de victoire.
Les travaux de retranchements furent poussés jour et nuit avec tant de rapidité, qu’en moins d’une semaine Québec était en état de soutenir un assaut.
Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de raconter les différentes phases de ce siège mémorable qui offre une des pages les plus glorieuses de nos annales. L’honneur en rejaillit sur Frontenac qui fut l’homme de la Providence, suscité pour sauver la colonie. Les grandes qualités de ce gouverneur et les services signalés qu’il a rendus à notre pays ont fait oublier en partie ses défauts, et la reconnaissance des Canadiens a entouré son nom d’une auréole de gloire qui ne s’effacera pas. Tout le monde connaît la parole historique tombée de ses lèvres, lorsque l’envoyé de l'amiral Phipps vint le sommer sous une heure de rendre la ville : ‘‘ Allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons.”
Le bombardement commença dans la soirée du 17 avec une telle violence que d’anciens officiers qui avaient assisté à plusieurs sièges en Europe, déclarèrent n'avoir jamais entendu une plus formidable artillerie, Les assiégés y répondirent avec une vigueur qui déconcerta l'ennemi.
L'Hôtel-Dieu n'était pas un des endroits les moins exposés de la ville ; en une seule journée,
on ramassa dans l'enceinte du cloître jusqu’à vingt-six boulets, qu'on fit transporter pour le service des batteries. Plusieurs religieuses faillirent être tuées, mais heureusement qu’on n'eut à déplorer aucun accident fatal dans la communauté.
“ Cependant la disette était grande dans Québec ; il y avait très-peu d'armes, point de vivres, et les miliciens venus de Montréal avaient consumé les petites provisions qui s'éteient trouvées dans la ville. Notre enclos étoit entouré de corps-de-garde, et les officiers comme les soldats s’estimaient heureux quand nous leur donnions une écuellée de légumes cuites. Nous en faisions bouillir dans des chaudières qui tenaient une barrique et on les leur distribuait. Ils venaient nous demander du pain, et ils le prenaient dans le four avant même qu’il fût cuit. Nous leur donnions des fournées de pommes cuites qu’ils recevaient avec joie. On fut obligé de nous retrancher le pain, nous h’en avions à chaque repas qu’un fort petit morceau. Les fruits et les légumes de notre jardin furent pillés par les soldats. Ils se chauffaient à nos dépens, et nous brûlèrent notre bois. On enleva nos planches et nos madriers que nous donnâmes volontiers, tant pour contribuer au soulagement des combattants, que pour aider à construire les redoutes qu’on opposa à l'ennemi. Tout nous paraissait doux, pourvu que nous fussions préservées de tomber entre les
mains de ceux que nous regardions comme les ennemis de Dieu, aussi bien que les nôtres.
“Il est aisé de juger combien nos alarmes furent grandes pendant tout ce temps : nous étions plus mortes que vives, chaque fois que le combat recommençait. Le danger était si évident, que les plus braves officiers regardaient la prise de Québec comme inévitable. On se croyait tous les jours à la veille d'être pris. Le Père Frémin, notre confesseur, ne sortait point de chez nous : il y passait la nuit pour consommer les hosties consacrées, afin d’en empêcher la profanation, si les anglais se rendaient maîtres de la place. Il nous donnait la dernière absolution dès que le péril augmentait, et il s'efforçait de nous rassurer par des motifs de confiance.
Malgré toutes nos craintes, nous préparâmes différents endroits pour recevoir les blessés, parce que le combat avait cominencé d’un air à faire croire que notre hôpitsi ne serait pas capable de contenir ceux qui auraient besoin de notre secours ; mais Dieu ménagea Île sang des Français : il y eut peu de blessés, encore moins de morts.”
Deux des officiers canadiens, les chevaliers de Maricourt et de Lorimier, firent des prodiges d’habileté dans le tir des batteries. Ils désemparèrent à eux seuls plusieurs des vaisseaux anglais. M. de Maricourt abattit d’un coup de canon le pavillon amiral qui tomba à l'eau et fut entraîné par le courant. Quelques braves
Canadiens se jetèrent, les uns dans un canot d’écorce, les autres à la nage, pour aller le saisir : ils parvinrent à s’en emparer, malgré le feu très-vif qu'on dirigeait sur eux et ils le rapportèrentaurivage. Transporté en triomphe à l’église de Notre-Dame, il fut suspendu à la voûte, où il resta jusqu'en 1759, qu'il fut consumé lors de l'incendie de la cathédrale causé par les bombes anglaises,
Cependant, à mesure que le danger augicentait, les prières publiques redoublaient dans toute la ville. Les citoyens avaient pris pour patronne et pour protectrice la très-sainte Vierge. Une de ses kannières avait été apportée de Montréal par M. Joseph Serré de la Colombière, aumônier des milices qui, lors de sa descente, l'avait placée comme un signe de salut à l'avant du canot qu'il montait. Cette bannière était portée chaque jour en procession dans toutes les églises. Les Anglais, du haut de leurs vaisseaux, voyaient défiler ces processions le long de la côte de la Montagne ou des rempart, et ils s’étonnaient de voir que malgré les boule,s qui pleuvaient de toutes parts, les dames de la ville avaient le courage de s’y joindre et de l°s suivre avec le même ordre et la même tranquillité que si on avait été en temps de paix. Cette vaillante dévotion excitait l’admiration et ranimait la confiance des assiégés. Les dames s'étaient engagées par un vœu solennel à se rendre en pèlerinage à l’église de la Basse- Ville, si la sainte Vierge obtenait leur délivrance.
Après plusieurs jours de bombardement, l'amiral Phipps, ayant perdu l'espoir d’une capitulation, tenta une descente sur la côte de Beauport. Quinze cents hommes y furent débarqués, qui s’'avancèrent dans la direction de la rivière Saint-Charles afin d'attaquer Québec de ce côté qui paraissait d’un plus facile accès ; mais les tirailleurs Canadiens et sauvages cachés dans les bois les harcelèrent avec tant d’acharnement et leur firent subir des pertes si cruelles qu’ils furent contraints de se rembarquer précipitamment à la faveur de la nuit, en abandonnant sur le rivage leur matériel et leurs pièces de campagne.
Cet échec acheva de décourager les chefs de l'expédition qui, après avoir tenu un conseil de guerre, décidèrent d'opérer leur retraite.
Les habitants de Québec purent à peine en croire leurs yeux, lorsque, dans la journée du 21 octobre, ils virent la flotte lever l’ancre, et les dernières voiles disparaitre derrière les hauteurs de l'Ile d'Orléans. Cette délivrance inespérée parut une protection évidente de la sainte Vierge, qui fut proclamée la lib‘ratrice du Canada. Les transports de la jois publique éclatèrent avec d'autant plus d’effusion qu’on s'était cru à la veille de tomber entre les mains de l'ennemi. Les dames de Québec s’empressèrent d'accomplir leur vœu ; et ce fut en ce jour que l’église de la Basse-Ville reçut le nom de Notre-Dame de la Victoire, qui vingt-un ans
plus tard devait être changé en celui de Notre- Dame des Victoires, en souvenir d’une autre délivrance non moins signalée.
Le comte de Frontenac se montra un des plus zélés dans l'expression de la reconnaissance publique. Il fit chanter dans la cathédrale avec uu déploiement de solennité extraordinaire, un Te Deum à la suite duquel la bannière de la sainte Vierge fut promenée en triomphe dans toutes les églises de la ville.
Pendant que la flotte américaine descendait le long de l'Ile d'Orléans, M. de Frontenac dépêcha un de ses officiers vers l'amiral Phipps pour lui proposer l'échange des prisonniers. Sa proposition fut acceptée. Parmi les prisonniers français, les plus marquants étaient M. de Grandville, ancien officier au régiment de Carignan, Madame de Lalande, Madame Joliette, qui avaient été pris aux environs de l'Ile d’Anticosti, et M. l'abbé Trouvé, missionnaire dans l’Acadie, qui avait été amené de Port-Royal. :
M. Trouvé fut échangé pour une jeune fille de distinction, noramée Sarah Guerish, qui était tombée l'année précédente aux mains des sauvages. Elle avait 66 conduite à Québec où Madame de Champissny l'avait prise sous sa protection, et confiée aux soins des religieuses de l’Hôtel-Dieu. Cetteenfant était âgée seulement de
1. Ce fort était tombé aux mains des Anglais le 1l mai précédent.
huit ans, mais d'une intelligence au-dessus de sonâge. À unextérieuret à des manières nobles qui indiquaient son origine, elle joignait un esprit charmant, des sentiments délicats et une tendresse de cœur exquise. Elle parlait également bien l’anglais, le français et le sauvage.
Ses qualités aimables l’avaient rendue l’idole de lacommunauté. La jeune fille, de son côté, s'était éprise d’une profonde et sincère amitié pour les sœurs, et en particulier pour la sœur de Saint-Ignace, qu’elle regardait comme sa mère, Elle aimait à s'instruire des vérités de notre sainte religion et proposait ses doutes avec une franchise et une naïveté qui attendrissaient la mère de Saint-Ignace. Sur les instances réitérées de cette enfant, on se crut en droit de l’admettre à la première communion, qu'elle fit avee une grande innocence et avec des dispositions ravissantes.
Les scènes d’atrocité dont elle avait été témoin au moment de sa captivité l’avaient rendue extrêment nerveuse. Chaque fois qu’elle voyait un sauvage elle devenait pâle comme une morte et tremblait de tous ses membres. Les religieuses souriaient de ses appréhensions et tâchaient de la rassurer ; mais elle se jetait dans leurs bras et leur disait en sanglotant.
‘Si vous aviez vu, comme moi, Votre père égorgé par ces hommes-là, vous ne pourriez jamais les voir sans ‘horreur. Quand je pense qu'ils ont eu la cruauté de me rire passer par-
dessus le cadavre de mon-grand père! Ah! les monstres !........ x
Lorsqu'on vint lui dire que ses compatriotes la réclamaient pour la reconduire dans son pays, elle fondit en pleurs et ne s’arracha des embrassements des religieuses qu'avec les marques des plus vifs regrets et après leur avoir promis de toujours rester fidèle à la foi catholique.
Une année après son retour à Boston, elle écrivit à la mère de Saint-Ignace et lui raconta les divers incidents de son voyage. Dans sa lettre, où elle avait renfermé une pièce d'or, elle lui disait qu'elle continuait à persévérer dans les mêmes sentiments. Un de ses frères, qui était officier dans la flotte anglaise, ayant aperçu un petit crucifix qu'elle portait à son cou, voulut le lui arracher ; mais elle persista à le garder malgré ses reproches, et, afin de le dérober à sa vue, elle le cacha sous son aisselle,
On apprit plus tard, par des prisonniers anglais, que cette excellente jeune fille était morte dix-huit mois après son arrivée à Boston. Dieu, sans doute, voulut la rappeler à lui avant que le contact de l’hérésie n’eût enlevé les précieux germes qui avaient été déposés dans son âme.