‹ Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec [microforme]Chapitre 4 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Coup d'œil sur la France—Origine du Monastère de l’Hôtel- Dieu de Dieppe—Sa réforme—Son état florissant— Ses fondations.

Lorsqu'on jette un coup d'œil sur les origines du Canada, et qu'on voit cette foule de personnages éminents par leurs talents et leur science, autant que par leur héroïsme et leur sainteté, qui vinrent en poser les fondements, on se demande quels trésors de fécondité possédait alors la France pour les prodiguer avec tant de facilité ?

À quelle source puisait-elle cette surabondance de vie, qui, après avoir alimenté tant d'autres œuvres, débordait encore de son sein, se répandait jusqu'aux extrémités de la terre et communiquait un sang si généreux à cette petite colonie de la Nouvelle-France qu'elle venait de fonder ?

Cette colonie, pauvre et entourée d'ennemis, n'était pourtant composée que d'une poignée d'habitants.

Pendant plus d’un demi siècle, elle ne devait guère compter que quelques centaines de familles, plutôt campées au milieu des immenses forêts de l'Amérique qu'établies définitivement sur les bords du Saint-Laurent. Comment alors s’expliquer la présence de tant d'hommes et de femmes remarquables qui sont venus veiller sur son berceau ?

Le XVIIe siècle qui réclame une si large part des gloires humaines, a droit à un autre genre de mérite, d’un ordre plus élevé, qui n’a pas été assez mis en relief.

Ebloui par l'éclat de ses gloires littéraires, on oublie trop les splendeurs surnaturelles qui furent le principe de toutes ses autres grandeurs. Ce rayonnement extraordinaire de la foi qui projette sa lumière sur le grand siècle, provenait de cette puissante rénovation catholique qui date de la seconde moitié du seizième siècle.

Depuis la fin des croisades, la France avait suivi une pente fatale qui avait fini par la faire glisser jusqu’au bord de l’abime.

Les princes, les preux chevaliers, désertant le tombeau du Christ, avaient émoussé leurs épées dans des guerres fratricides, contre des poitrines catholiques ; ces fils des croisés terminaient aux pieds des courtisanes une carrière commencée au pied des autels.

Le vice, la corruption, sous le nom de galanterie, s'étalaient sur le trône de saint Louis.

Aux imprudentes entreprises, à la politique perfide de François I, ce roi si chevaleresque et si irréfléchi, qui tendait une main à l’hérésie en Allemagne, pendant que de l'autre il l’écrasait dans son royaume, avaient snccédé les désolantes faiblesses des règnes suivants.

Les sanguinaires orgies de Charles IX et de Catherine de Médicis avaient suivi les intrigues de cette astucieuse florentine durant sa régence.

Les scandaleuses dévotions de Henri III avaient fait place aux fougueuses passions de la Ligue.

De la cour des rois, les désordres étaient descendus et s'étaient infiltrés jusque dans les entrailles du peuple.

La dépravation des mœurs avait conduit peu à peu à la corruption des doctrines déjà ébranlées par le grand cri de Luther et par ce besoin de nouveautés qui travaillait alors tous les esprits et qu'alimentaient sans cesse les récentes découvertes de la science.

Du palais à la chaumière, du sanctuaire au cloitre, tout était à régénérer. L'ignorance opu-

cel

lente et eorrompue trônait sur les marches de l'autel ; le clergé, appauvri par ses immenses richesses, laissait croupir le peuple dans la dégradation où lui-même l'avait laissé tomber.

Des pontifes sans zèle, des évêques de cour plus soumis au roi qu’au pape, déshonoraient leurs siéges par leur faste mondain, et livraient leurs ouailles en proie à des prêtres sans vertus.

L'antique ferveur des monastèresavait disparu.

Aux saintes veilles, aux chants sacrés, à l’esprit de recueillement, de pauvreté, de mortification, avaient succédé les divertissements profanes, le luxe, la mollesse, et souvent le scandale,

Les épouses du Christ, délaissant le chœur pour le parloir, couraient aux fêtes et aux plaisirs ; et plus d'une fois sous la guimpe, on vit éclater les passions du siècle.

Le cloître, jadis tout embaumé des parfums de la prière et retentissant des saints cantiques, répétait maintenant avec effroi les échos des chants mondains.

Les colonnes de l'Eglise semblaient à la veille de crouler, et un matin, la France crut se réveiller dans les bras du protestantisme.

Aux lueurs sinistres de l'orage, elle entrevit l’abîme et recula épouvantée.

Tout ce qu’il y avait encore en elle de sang généreux bondit d'une sainte indignation, et avec cet élan, cette ardeur bouillante qu'elle apporte toujo'rs dans la lutte, elle provoqua une des plus belles réactions religieuses qui

aient réjoui le cœur de l'Eglise. Jamais on ne vit un si grand contraste de honteuses apostasies et d'éclatantes réparations, tant de vertus voisines de tant de corruptions, de si merveilleuses résurrections près de ruines irrémédiables. Jamais le danger de l'Eglise n'avait été si grand, jamais non plus l'assistance divine ne se manifesta d'une manière si éclatante et si efficace. Jamais plus riche constellation de saints ne brilla au ciel de l'Eglise. À chacune des ruines qu'avaient accumulées l’hérésie et la corruption des mœurs, il fallait opposer une rénovation. A ce siècle dépérissant dans une atmosphère empoisonnée, il fallait faire respirer l'air fortifiant des grands exemples.

Alors, avec cette inépuisable richesse que Dieu déploie en faveur de son Eglise, aux jours critiques, il fit éclore des entrailles de son amour toute une armée de saints, nouveaux croisés, qui marchèrent non plus à la conquête du royaume de Jérusalem, mais de celui des âmes.

Les campagnes et les villes retentissent des prédications ardentes de cette légion d'’apôtres, hommes vraiment évangéliques, humbles, pauvres, mais riches de science, exténués de veilles et de macérations, mais infatigables, qui rivalisent de zèle pour réveiller la foi endormie des populations, les arracher à leur i ignorance, leur ouvrir le chemin de la vertu.

Saint François Régis dans les Cévennes, Michel le Nobletz, Julien Maunoir, en Bretagne : le

Bienheureux Pierre Fourier, en Lorraine : le Père Eudes, en Normandie ; Claude Bernard, surnommé le Pauvre Prétre, dans l'ile de France, opèrent des prodiges de conversion.

L'épiscopat trouve des modèles accomplis dans saint François de Sales, dans le Cardinal de Bérulle, prédécesseurs des Fénelon, des Bossuet, des Massillon ; tandis qu’à Paris le séraphique Père de Condren prépare l’œuvre de M. Olier, et que saint Vincent de Paul crée le chef-d'œuvre de l’amour divin : la Sœur de Charité.

L'arbre monastique reverdit sous les réformes des Prémontrés, de Septfonds, des Feuillants, de Saint-Maur, préludes d’une réforme plus éclatante encore : celle de la Trappe. :

Nés des besoins du temps, de nouveaux ordres religieux surgissent et disséminent leurs chastes générations, encore toutes blanches d’innocence, impatientes de sacrifices, sur le sol français.

Les Vierges du Carmel, traversant les Pyrénées, celles de Sainte-Ursule, franchissant les Alpes, viennent dresser leurs nids féconds à côté de ceux de la Visitation et de la Charité.

Et au-dessus de tous plane l’aigle de Loyola, dont le vol a déjà bravé toutes les mers, exploré tous les sommets, transporté sur ses ailes, Xavier aux Indes, Claver en Amérique, Ricci en Chine.

1, Voir passim l'Histoire de l'Eglise, par Rhorbacher, et l'Histoire de sainte Chantal, par l'abbé Bougaud.

La noblesse qui avait tout perdu, veut aussi tout sauver, et ne reste étrangère à aucune œuvre réparatrice, Elle a compris que désormais la force n’est plus à l'épée mais à la plume, et dépouillant sa cuirasse, elle s'enferme dans la solitude, à l'ombre du sanctuaire ou de ses donjons, se livre à d’austères méditations, et soutient encore le monde par sa pensée, après l’avoir soutenu par son bras.

En moins d’un demi siècle, la France fut régénérée : le peuple rendu à sa foi et à ses mœurs primitives, le clergé régulier et séculier à la science et à la piété, l’épiscopat à son ancienne splendeur.

Alors des mains de l'Eglise la société moderne reçut un siècle impérissable.

Quand aux plus beaux jours de l'été, la végétation a müri sous les rayons d’un soleil resplendissant, que chaque tige plie sous le fardeau des fruits, c'est l'heure où du sein de chaque plante s’exhalent, avec les parfams, les germes de l’avenir. Alors s'élève un souflle mystérieux qui passe sur ces toisons d’or, les balance, les agite ; et sur les ailes de ces tièdes haleines s’envolent les semences qui vont porter au loin les espérances des futures moissons.

Une heure pareille s'était levée pour la France. Elle avait fructifié merveilleusement sous la rosée et les rayons bénis de la grâce, et elle surabondait de force et de foi.

Dans son sein s’agitaient une foule d'âmes

ardentes, tourmentées de Dieu, éprises de la passion évangélique, qui n’attendaient que le soufle de l'Esprit pour ouvrir leurs ailes et s'envoler à la poursuite des âmes.

Ce vent de l’apostolat qui avait déjà passé sur l'Espagne et sur l’Italie, souffla sur la France et dispersa de toutes parts la parole évangélique.

De là naquit l’œuvre admirable des missions étrangères, organisation de l’apostolat, sortie comme tant d’autres merveilles du cœur de l’incomparable Vincent de Paul.

À la vue des prodiges de ces missions catholiques, le protestant Ranke ne peut contenir son enthousiasme, et comme autrefois Balaam ravi en apercevant le camp d'Israël, il s'écrie : “ Quelle activité immense! embrassant le monde entier, pénétrant en même temps dans les Andes et dans les Alpes, envoyant ses représentants et ses défenseurs au Thibet et en Scandinavie, partout s’attachant le pouvoir de l'Etat, en Angleterre comme en Chine ! Et sur cette scène illimitée, partout encore vous la voyez jeune, énergique, infatigable ! l'impulsion qui agissait au centre se faisait sentir peut-être avec plus d’exaltation et de force entraînante sur les travailleurs des pays lointains !” 2

Mais nulle part l'Eglise de France ne fut plus

1. Et exécuté par son disciple, le Père Bernard de Sainte. Thérèse.

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