CHAPITRE QUATORZIÈME
L'ermite des Trois-Pistoles.
Sur les bords de la rivière des Trois-Pistoles qui se jette dans le fleuve Saint-Laurent à une quarantaine de lieues au-dessous de Québec, s'etait établi, vers l’année 1715, un inconnu qui menait la vie d’un ermite et qui se laissait désigner sous le nom de Père Dupont. Il s'était construit lui-même une espèce d’ermitage dans la forêt, à une lieue de toute habitation, et y vivait, paraît-il, dans la pratique de l’oraison et des austérités monastiques.
Son vêtement grossier et même pauvre avait la forme de celui d’un anachorète, dont sa figure austère et recueillie, la modestie de son maintien et la gravité de ses discours rappelaient le souvenir. Son langage correct et le ton de sa conversation révélaient un homme instruit et
formé aux études classiques. Les heures qu'il ne consacrait pas à ses pratiques de dévotion et à ses lectures, il les employait au travail des mains, à l'entretien de sa cellule, ou de ses vêtements, à la coupe du bois dont il avait besoin pour se chauffer, et qu'il trainait lui-même autour de son ermitage. Les visiteurs que le hasard ou la curiosité conduisait dans sa retraite le trouvaient souvent plongé dans la lecture ou les rêveries, soit dans sa chaumière, soit au penchant du ravin au fond duquel coule la rivière.
À la tombée de la nuit, ou dans la chaleur du midi, quand le travail est trop pénible, on entendait un chant religieux, et monotone comme une psalmodie, s'élever de sa cellule ou des profondeurs du bois voisin.
À certains jours, on voyait cet étrange personnage, un bâton à la main, sortir de la forêt, descendre à travers les champs cultivés, et venir frapper à la porte des habitations prochaines, où il était accueilli avec un mélange de resrect et de curiosité. On lui fournissait volontiers le pain et les légumes qui composaient toute su nourriture : l’eau de la rivière était son seul breuvage.
Quand il rencontrait quelque passant, il se prosternait devant lui jusqu’à terre, lui baisait les pieds avec humilité, en prononçant quelques sentences des Ecritures, ou quelques mots d’exhortation sur les vérités éternelles, Aux inter-
rogations qu’on lui faisait sur son pays, son origine, ses antécédents, les emplois qu’il avait occupés dans le monde, il répondait par des paroies évasives. Son air et ses manières ecclésiastiques le faisaient prendre pour un prêtre déguisé, quoiqu'il s’en défendît avec de grandes protestations. Les uns, admirant sa vie pénitente, le prenaient pour un saint, quoiqu'il ne fréquentàt jamais l’église, ni les sacrements ; les autres le regardaient comme un aventurier ou un de ces faux mystiques dont les lectures ascétitiques mal dirigées avaient troublé le cerveau.
Un jour, on vit monter une épaisse fumée à la cime des arbres qui bordaient la rivière et bientôt on apprit que l’ermitage du solitaire avait été la proie des flammes. Quelques-uns soupçonnèrent que cet incendie n’était pas l'effet du hssard, mais d’une volonté préconçue. Quoi qu'il en soit, cet accident mit fin à la vie érémétique cu Père Dupont, qui disparut de la paroisse des Trois-Pistoles pour n’y plus revenir.
Quelques vagues traditions relatives à ce singulier personnage, se sont conservées jusqu'à ce jour dans les campagnes environnantes.
On apprit, quelque temps après son départ, qu’il était retourné à Québec, où il avait séjourné avant de venir se fixer aux Trois-Pistoles.
Il était arrivé d'Europe au printemps de 1714, et s'était fait remarquer tout d’abord par la singularité de ses allures. Il passait pour avoir du bien, vivant dans le meilleur hôtel de la ville ;
il étudiait les mœurs, les coutumes, et les ressources du pays où il avait l'intention, disait-il, de fonder un monastère, Son éducation, sa vie régulière, ses tendances religieuses et ses idées de bienfaisance lui avaient acquis une certaine popularité. Plusieurs citoyens même étaient venus solliciter la Supérieure de l'Hôtel-Dieu de faire connaissance avec lui, dans l'espérance que cette attention pourrait lui suggérer la pensée de faire quelques dons aux pauvres de l'H6pital ; mais la Supérieure avait toujours décliné ces avances. On avait tenté, mais inutilement, d'obtenir quelques renseignements sur la condition de cet étranger.
C'était à la suite de ce premier séjour à Québec, qui avait mis en éveil la curiosité publique, que le Père Dupont était allé se faire ermite dans les bois.
À son retour à Québec, après l'incendie deson ermitage, les esprits étaient préparés à lui faire accueil ; car la réputation des austérités auxquelles il s'était livré, s'y était répandue et avait redoublé l'intérêt qui s'était attaché à ce mystérieux personnage. Il fut introduit avec empressement et fêté dans plusieurs familles ; mais ni les politesses, ni les amitiées qu'il reçut, ne purent le décider à lever le voile de réserve dont il s'enveloppait.
Ce ne fut que deux ans après son arrivée qu'on parvint à connaître son histoire. C'était un moine bénédictin, prêtre, qui se nommait
Dom Georges-François Poulet et qui s'était enfui de son couvent. Son Supérieur, ayant appris qu'il s'était réfugié au Canada, avait écrit au gouverneur, le marquis de Vaudreuil, pour lui recommander ce religieux, dont les égarements, disait-il, provenaient plutôt d’un travers de jugement que de la perversité du cœur. Dans un voyage que ce moine avait fait en Hollande, il s'était lié d'amitié avec le célèbre Père Quesnel, qui vivait alors en exilà Amsterdam. Dom Georges avait embrassé avec ardeur les doctrines jansénistes de cet oratorien, et s’en était fait l’aveugle partisan. De retour en France il avait entendu dire qu’on voulait le renfermer dans son couvent et il s'était enfui.
C'est alors que, déguisé en séculier, il était traversé au Canada. Dès que ces détails furent connus à Québec, les autorités civiles et religieuses ne voulurent plus permettre à Dom Georges de paraître en habit laïque. L’'intendant Bégon lui fit faire, tant bien que mal, un costume de bénédictin dont on ne connaissait guère la forme au Canada, et l’obligea de le porter, en attendant qu’on le renvoyàt en France à l'automne suivant. Mais au moment du départ de la flotte de 1717, il parvint à se dérober aux recherches, de sorte qu’il fallut attendre à une autre année.
Dans l'intervalle, il tomba malade de la fièvre pourprée, et dut être transporté à l'Hôtel-Dieu, où il reçut des soins dont il fut lui-même tou-
368 HISTOIRE DE L'HOTELDIEU.
ché. Comme sa maladie devint sérieuse, plusieurs membres du clergé séculier et régulier de Québec vinrent lui rendre visite et l’exhorter d'abandonner ses erreurs, mais ils trouvèrent chez lui une obstination invincible. L'évêque de Québec fut obligé de le faire avertir que, s’il persistait dans ces sentiments, on lui refuserait les derniers sacrements à l’article de la mort. Heureusement que Dom Georges se rétablit, et qu'on n'eut pas à déplorer ce scandale.
Irrité des humiliations et des contradictions qu'il s'était attirées lui-même, il écrivit au gouverneur un long réquisitoire, dans lequel il se répandait en invectives contre l'évêque de Québec, et surtout contre les Jésuites qui étaient regardés comme les auteurs de la condamnation du jansénisme. Il écrivit même à l'évêque une lettre pleine de reproches et de menaces, dans laquelle il opposait la sainteté de sa propre vie aux prétendues injustices du prélat, et terminait en l'appelant au jugement de Dieu.
Avant de s'embarquer, il alla remercier la Supérieure de l’Hôtel-Dieu des bons traitements qu'il avait reçus dans la communauté pendant sa maladie et fit demander au parloir une novice au voile blanc qu'il avait connue dans le monde.
I] lui fit présent d’un livre de piété en souvenir, disait-il, des bontés qu'avait eues pour lui sa famille. La Supérieure de l’Hôtel-Dieu, à qui la jeune novice avait remis le livre, s'étant aperçue qu'il avait pour auteur un des écrivains
de Port-Royal, le renvoya immédiatement à Dom Georges, à son grand mécontentement.
Après son retour en Hollande, il se plaignit amèrement de la manière dont les autorités civiles et religieuses de la Nouvelle-France l’avait traité. Les journaux d'Amsterdam s'emparèrent de ses déclamations et firent grand bruit des prétendues persécutions dont le moine janséniste avait été l’objet.
‘“ Nous ne saurions trop prier le ciel, ajoute l'ansaliste de l'Hôtel-Dieu, qu'il veuille continuer de préserver le Canada du venin de l’hérésie, afin que cette église se conserve dans la pureté de la foi, et que notre attachement et notre respect pour le Vicaire de Jésus-Christ nous attirent, en ce monde et en l’autre, les bénédictions qui sont promises aux âmes véritablement fidèles. ”
Lorsque l’annaliste de l’Hôtel-Dieu formulait ce pieux désir, il y a un siècle et demi, elle était loin de prévoir de quelle manière Dieu en ménagerait l’accomplissement. Les descendants des colons français ont conservé une fidélité inviolable à l'Eglise et ont donné des preuves éclatantes de leur attachement au Souverain-Pontife. Mais le sol de la Nouvelle-France qui, sous l'ancien régime, avait été préservé de toutes divisions religieuses, a été envahi par la plus puissante hérésie des temps modernes. De toute cette immense région ouverte autrefois, par la France, à la civilisation et au christianisme, il
ne reste aujourd’hui qu’une seule Province où le catholicisme soit prédominant. Quelle sera sa destinée dans les siècles à venir ? Frions du moins le ciel que la race canadienne-française ne trahisse jamais son passé, et qu’elle reste tout entière fidèle à cette sainte religion.