CHAPITRE TREIZIÈME
Une excursion à l'Ile aux Oies.
Le huit de juillet 1714, un petite barque qui portait huit religieuses hospitalières avec leur chapelain, M. l'abbé Thiboult, se détachait du rivage de Québec et faisait voile vers le bas du fleuve.
La matinée était chaude et resplendissante comme au jour où les trois premières hospitalières de France voguaient sur les mêmes eaux en arrivant ici pour fonder l’'Hôtel-Dieu. La barque, chargée des huit religieuses, poussée par une brise favorable, descendait rapidement entre l'Ile d'Orléans et la rive sud du fleuve, dont les jolis villages encadrés d’arbres forestiers, les prairies couvertes de belles moissons, les paysages variés et pittoresques charmaient les regards
des voyageuses, privées depuis longtemps de ce genre de spectacle,
Elles abordèrent, après quelques heures de joyeuse navigation, dans une anse de l’Ile-aux- Oies située à environ quinze lieues de Québec. Cette Ile était devenue, depuis quatre ans, la propriété des hospitalières qui avaient obtenu de l'évêque de Québec la permission d'y envoyer quelques-unes de leurs sœurs, afin de la visiter et de juger par elles-mêmes des améliorations qu'il y avait à faire. C'était là le but de l’excursion dont nous venons de parler et qui ressembie à une délicieuse pastorale, à côté des scènes presque toujours au-tères outristes que nous avons à décrire.
A l’époque du licenciement du régiment de Carignan-Salières, l'Ile-aux-Oies avait été acquise à titre de fief seigneurial par M. Paul Dupuy, officier dans ce régiment, et originaire de Notre Dame-du-Pommier, près d'Arles. Aussitôt après son mariage en 1668 avec lemoiselle Jeanne Couillard, native de Québec, il alla s'établir dans son ile où il attira un certain nombre de censitaires. La vie simple et rustique qu'il menait dans cette solitude rappelait les mœurs des pasteurs des anciens jours.
Il se vit bi-ntôt entouré d'une nombreuse famille qu'il forma de bonne heure aux vertus austères et chrétiennes qui font les fortes races. Le manoir de M. Dupuy offrait l’image d’un cloître bien réglé. Outre les prières du matin
et du soir que l'on faisait en commun, les heures de travail étaient partagées par de s:intes lectures et d’autres pieux exercices auxquels M. Dupuy présidait lui-même. Il cousacrait en outre plusieurs heures par jour à l’oraison. Catte vie édifiante avait fait une profonde et salutaire impression sur les familles qu'il avait groupées autour de lui et quile vénéraient comme le patriarche de l'ile.
En l'absence des missionnaires qui ne visitaient que rarement ces parages, M. Dupuy réunissait Aans son manoir, les jours d: dimanches et de fêtes, tous ses domestiques et les habitants de l’île, et leur faisait des exhortations avec un esprit de foi, une éloquence et une onrtion qui rappelaient les meilleurs prédicateurs, et qui, disent les mémoires du temps, arrachaient souvent des larmes à ses auditeurs.
Quoique M. Dupuy vécüût très-retiré dans ses terres, et qu'il ne parût que rarement à Quéhec, la réputation de sa sainte vie et de ses haut:s qualités s’y était cependsat répandue ; et plus d’une fois les gouverneurs et les i tendants avaient jeté les yeux snr lui pour l’élever aux dignités de la magistrature.
M. le marquis de Denonville. qui gouvernait la Nouvelle-France depuis 1685, et M de C'hampigny, alors intendant, l’appelèrent à Québsc et lui confièrent la charge de Prorureur du roi. Il occupa ensuite successivement clles de lieutenant particulier et de lieutenant général de la
Prévôté de Québec ; mais ces divers changements de fortune ne changèrent rien à ses habitudes de piété et de vie exemplaire. Son assiduité aux offices divins et sa grande dévotion envers la sainte Vierge, dont il était un des plus fervents congréganistes, était un sujet d'édification générale. (Chacun le respectait et l’aimait commeun saint. Ce qui charmait surtout dans ce vénérable septuagénaire, c'était de voir que sa haute piété ne lui avait rien fait perdre de l’enjouement et des manières aimables du gentilhomme. Sa conversation était aussi attrayante qu'instructive.
Toutes les communautés religieuses et en particulier l’'Hôtel-Dieu comptaient en lui un ami aussi fidèle que dévoué. Ayant appris en 1710, que les fermes de l’ Hôpital souffraient du manque de fourrage pour leurs bestiaux, il fit offrir à nos Mères d’en prendre à l’Ile-aux-Oies toute la quantité dont elles auraient besoin, à la seule condition de le faire faucher et transporter. Les rapports excellents que firent sur la fertilité de cette île, les domestiques qu'on y avait envoyés suggérèrent aux hospitalières la pensée d'en faire l'acquisition.
La proposition en fut faite à M. Dupuy, qui consentit de bonne grâce à céder sa propriété pour la modique somme de douze mille livres, sur laquelle on retiendrait encore trois mille livres pour la dot de sa fille qui était entrée à l'Hôtel-Dieu et qui fut plus tard suivie par une de ses sœurs.
Comme l'Hôtel-Dieu n'avait pas en mains les capitaux nécessaires pour rencontrer le prix d'achat, les enfants de M. Dupuy consentirent, avec le même désintéressement que leur père, à donner tous les délais qu'on jugerait convenables, :
Les Hospitalières déplorèrent pendant longtemps la perte de ce vénérable vieillard qui les honorait de son estime et de son amitié : il était mort en prédestiné le 20 décembre 1713. Sa perte fut un deuil général pour la colonie.
I n’y avait guère plus de six mois que ce digne bienfaiteur de l’'Hôtel-Dieu n'existait plus, lors du voyage de nos huit Hospitalières à l’Ile-
aux-Oies, où son souvenir était encore présent dans toutes les mémoires.
‘“ Le premier coup d'œil que nous jetämes de loin sur cette île, nous affligea : elle paraissait si petite que nous ne la voyions que comme un petit bouquet de bois. Nous crûmes l'avoir achetée assez cher, et que bien loin d’y devoir faire de la dépense, nous ne pourrions jamais en retirer le revenu de notre argent. Cependant, à mesure que nous en approchions, elle grossissait ; enfin quand nous fûmes au débarquement, nous découvrimes des battures fort étendues, et de grandes prairies, que la marée haute nous avait cachées.
1. Aucun des enfants de M. Dupuy ne s'établit au Canada. De sa nombreuse famille, il ne restait de survivants, après 1716, que les deux religieuses qui étaient entrées à l'Hôte!-Dieu.
“ Nous visitämes les environs du manoir, les granges, les étables, les fsntaines et le jardin. Nous vimes revenir des champs un beau troupeau de vaches : l’abondance d28 pâturages fait qu'elles y sont tor‘ours grasses et que leur lait est excellent.
“ Nous avons acquis une barque pour nous apporter les fruits de cette île ; et quand elle vient chargée de ses richesses qui consistent en foin, en bœufs, veaux, porcs, volailles, gibiers, œufs, excellent beurre et en quantité, elle met l'&bondance dans notre monastère ; et ou se réjouit autant de la voir arriver, qu'on le fait en Europe, lorsque les gallions des Indes y viennent. Notre barque s'appelle la Marie ; nous avons aussi nommé l'Ile-aux-Oies, l'Ile Marie, afin que tout ce que nous y avons ait quelque rapport avec la Sainte-Vierge ; mais l'habitude où l’on est de l’appeler l'Ile-aux-Oies empêche que notre intention soit suivie.”
Le manoir où avait vécu la pieuse famille de M. Dupuy, servit d'asile à nos Hospitalières pendant leur séjonr dans l'ile. La pensée d’habiter sous ce toit qui avait été sanctifié par ses anciens propriétaires, et d'y couler quelques jours de vie monastique, fut une des plus douces jouissances de ce voyage.
On avait eu le soin de se munir avaat le départ d’une chapelle portative, et le lendemain de l’arrivée, on dressa un autel dans la grande salle qui avait servi de lieu d’assemblée à
M. Dupuy pour ses prédications du &imanche.
Les fleurs du jardin et le feuillage des bois voisins, tout couvert encore de la rosée du matin, composaient la seule parure de cette chapelle improvisée. La sainte messe, à laquelle avait été convoqués les habitants des environs, fut célébrée par le chapelain, au chant des hymnes et des cantiques de l'assistance.
On se rendit ensuite en procession sur une colline du voisinage, d'où l’on découvre les divers points de vue de l'ile. Une grande croix y avait été préparée d'avance qui fut bénite et plantée solennellement, tandis que les religieuses faisaient retentir les airs du chant des psaumes et des motets de l'office divin. Sur le roisillon de cette croix avait été posée une petite niche dans laquelle on plaça une statuette Ge la Sainte-Vierge, comme un témoignage de la consécration publique de l'ile à la Mère de Dieu. On fit ensuite l’adoration de la croix avec les cérémonies qu'on observe à l'Hôtel- Dieu, le Vendredi-Saint.
Chacun des jours suivants, la petite communauté fit le pèlerinage de la Croix, outant pour satisfaire à sa dévotion, que pour jouir du magnifique panorama qui se déroule à perte de vue du haut de cette colline. Il n’est peut-être pas d’endroit sür tout le parcours du fleuve Saint-Laurent où ses deuxrives paraissent aussi grandioses et aussi pittoresques. Elles ne sont ni trop rapprochées, ni trop lointaines pour la
beauté du paysage. Montagneuses toutes deux, celles du sud s'élève en pentes douces et fertiles, tandis que celles du Nord se dressent en caps sauvages et escarpés. Le fleuve, qui mesure cinq ou six lieues de largeur, est parsemé d'îles variées de grandeur, de ïertilité et d'aspect. A l'extrémité de l'horizon, vers le couchant, on aperçoit la belle et vaste Ile d'Orléans, la plus importante de cet archipel. Plus rapprochés vers le nord, se dessinent les contours de l’Ile-aux- Coudres à demi cachée entre les deux bras de la Baie Saint-Paul.
A l’époque où nous trouvons les Hospitalières dans l'Ile Sainte-Marie, les eaux solitaires du fleuve n'étaient pas sillonnés souvent comme aujourd’hui par les navires d'outre-mer. On n'y voyait passer d'ordinaire que des canots d'écorce et de légère; embarcations, conduits par les naturels du pays, ou par les colons qui n'avaient guère d’autres moyens de communication. Les chemins étaient à peine frayés sur les rivagss, où l’on ne découvrait qu’une étroite lisière de défrichements et de petits villages semés ça et là dans les clairières cultivées.
Les regards de nos voyageuses, confinés habituellement entre les murs du cloître, ne pouvaient se lasser d'admirer cette grande nature, ces montagnes, cette mer, ces forêts verdoyantes, éclairées par le beau soleil de juillet, le plus agréable de nos mois.
‘* Pendant notre séjour en ce lieu, on nous
montra tout ce qu’il contenait de rare; nous nous promenâmes en différents endroits fort agréables, mais ce qui nous parut le plus singulier, c’est un gros rocher, qui de tout temps a été nommé l'Hôpital, parce qu'aussitôt que les chasseurs ont blessé une outarde, ou quelqu'autre oiseau, ils s’envolent sur ce rocher comme à un asile où ils trouvent du soulagement ; ils ont là effectivement de petites commodités, où l'on croirait que l’art a plus de part que la nature. On y voit quantité de bassins de toute grandeur creusés dans le roc ; l’eau de la marée s’y conserve, le soleil l’échauffe, et ces petites bêtes s’y baignent à leur plaisir. Quand elles veulent peu d’eau, elles choisissent un petit bassin. Quand elles en souhaitent davantage, elles vont à un plus grand ; ellesse couchent sur ces pierres chaudes. I] y a aussi de la mousse, où elles peuvent se rafraîchir. Nous y trouvâmes plusieurs outardes malades ou blessées ; elles nous reconnurent apparemment pour des Hospitalières, car nous ne leur fimes point de peur. Nous montâmes jusqu’au haut de cet Hôpital, et nous ne passâmes ensuite aucun des jours de notre résidence en ce pays sans y aller prendre quelques heures de récréation. ”
Le retour à Québec ne fut pas aussi agréable que la descente : il fut contrarié par le vent et la pluie. Il fallut plus d’une fois faire escale et passer la nuit sur la barque, non sans fatigues, ni inquiétudes. La navigation fut même pen-
dant quelques heures. assez périlleuse, au dire des mariniers. Enfin la barque doubla heureusement la pointe occidentale de l’Ile-d'Orléans.
Toutes les religieuses nous attendaient avec impatience : dès qu'elles eurent reconnu notre barque, elles ne nous perdirent point de vue; et aussitôt que notre bâtiment eut mouillé visà-vis notre maison, elle descendirent en un moment dans notre anse ? qui n’était pas encore concédée, où elles nous embrassèrent, comme si nous fussions venues d’outre-meret qu’il y eût dix ans qu'elles ne nous eussent vues. Nous avions un extrême besoin de repos; car nous étions plus fatiguées et plus changées de notre voyage de neuf jours, que les personnes qui viennent de France le sont d’une longue traversée.”