‹ Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec [microforme]Chapitre 48 sur 86 · HISLOIRE DE L'HOTEL-DIEU · texte numérisé non relu

HISLOIRE DE L'HOTEL-DIEU

“ Dans l'exercice de ces diverses fonctions, disent les annales, elle savait se faire obéir et se faire craindre, mais par-dessus tout se faire aimer : et l'empire qu’elle avait sur les cœurs la rendait si absolue que l’on n'examinajt jamais ses commandements, et qu'on les suivait toujours avec promptitude et avec joie. Depuis la trentième année de son âge nous ne l'avons vue que dans les trois premières charges de notre communauté où elle a été trois ans maîtresse des novices, vingt-quatre ans supérieure, douze ans assistante C’est dans ces deux derniers emplois qu'elle a passé la moitié de sa vie, n'ayant jamais pris d’autres repos que les travaux mêmes où elle s’est employée pour la gloire de Dieu, pour l'avantage du prochain ou pour le bien de notre communauté. La misère des temps et les circonstances fâcheuses qui se sont rencontrées pendant ses supériorités lui ont fourni bien des occasions d’épurer es vertus et de les affermir dans son âme ; mais quelque épineuses que fussent les affaires qu’elle traitait, elle conservait une égalité d'esprit admirable. Aïnsi, en tout temps, quand la moindre de nos sœurs lui demandait la plus petite permission, elle lui répondait avec la même douceur et la même tranquillité que si elle n’eût pas été occupée. Personne ne souffrait de ses embarras ; elle u:: supportait seule toute la peine, et avait encore le secret de calmer les inquiétudes et d'applanir les difficultés. On trouvait jusque dans ses réprimandes de quoi

redoubler l’attachement et l'estime que l’on avait pour elle parce qu'elle les faisait si à propos, et qu’on y remarquait tant de raison et de grâcé qu’il était impossible de ne pas se rendre à ce qu'elle voulait. Aussi savait-elle après ces réprimandes consoler et réjouir par des paroles tendres et aimables celles qu’elle avait le plus mortifiées et qui la croyaient encore fort irritée. Elle oubliait aisément leurs fautes dès qu’elle les voyait résolues de s’en corriger et elle n’en témoignait jamais aucun ressentiment. La mère de Saint- Ignace avait le cœur généreux et libéral, des manières nobles et honnêtes, naturelles et aisées, rien d'affecté dans toute sa personne, une conversation charmante qui se faisait tellement goûter qu'on ne pourait la laisser seule, et qu’elle ne jouissait guère des douceurs de la solitude que quand elle se cachait dans quelque coin écarté de la maison où or. ne la laissait pas longtemps sans la chercher. Elle se mettait si bien à la portée de toutes les personnes qui lui parlaient que, de quelque rang, de quelque profession et de quelque âge qu’elles fussent, elles les contentait parfaitement. L’étendue de son esprit lui faisait pénétrer tout ce qu’on lui propsait, et elle répondait à tout avec une netteté qui faisait croire qu’elle n'ignorait rien, étant éloquente sur toute sorte de sujets, ce qui lui gagnait les cœurs ei lui attirait le respect de ceux mêmes qui ne faisaient qu’entrevoir ses aimables quatités.

‘4 C’est à sa prudente et à ses soins que nous sornmes redeyables du nouveau corps de logis ajouté à notre monastère et de la métairie de l’Ile-aux-Oies d’où nous tirons en partie ce qui nous fait vivre, puisque malgré notre peu de revenu elle a trouvé les moyens de nous faire bâtir et d'acheter une terre qui nous fournit bien des choses dont on ne peut se passer. Elle n’a pu faire l’un et l’autre sans se fonder beaucoup sur la divine providence, et sans faire éclater la confiance qu'elle avait en Dieu. Elle en a souvent reçu de grands secours, et sa piété lui fournissait toujours quelque nouveau motif pour lui en marquer sa reconnaissance, ainsi qu'aux saints du paradis à qui elle s'était adressée pour obtenir les grâces dont elle avait besoin, car elle avait cette louable coutume de prier longtemps pour tout ce qu’elle entreprenait, afin que Dieu le fit réussir selon sa sainte volonté et pour sa gloire. Cette chère mère avait une grande dévotion au très-saint Sacrement de l'autel et aux sacrés cœurs de Jésus et de Marie. C’est grâce à son zèle que nous avons obtenu le privilège de célébrer chez nous chaque année le troisième de juillet la fête du très-saint Cœur de Marie. Elle avait en cette divine Vierge une confiance sans bornes, l'ayant toujours aimée comme sa mère et servie avec tant de fidélité, que depuis l'âge de sept ans elle n’a pas manqué un jour de réciter le rosaire en son honneur et de méditer ses mystères. Son affection pour

saint Joseph ne pouvait être plus tendre. Elle s'était mise sous sa protection ainsi que toute notre communauté d'une manière singulière, et elle s’adressait à lui pour tous nos besoins spirituels et temporels. Aussi en recevait-elle des secours sensibles qui redoublaient le zèle qu’elle avait de le faire honorer. Elle regardait comme un de ses grands patrons le hon larron, et lui faisait tous les jours quelques prières,

‘ C'était pour elle une véritable joie que de contribuer à l’ornement des autels, et l’amour qu'elle avait pour la beauté de la maison de Dieu l'avait rendue savante et adroite en fait de fleurs artificielles. On peut dire qu’elle a surpassé toutes celles qui lui ont enseigné cet art.

‘ Sa charité envers les pauvres ne se bornait pas seulemext à servir les malades dans nos salles, quoiqu'’elle s’y portât malgré sa faible santé avec une ferveur et une assiduité qui entraînaient par son exemple toutes les religieuses à s’employer sans s’épargner à ces saintes fonctions. Elle avait un art infini pour consoler les malades, les instruire et leur fournir de quoi soulager leur misère quand ils étaient guéris.

“ Toutes les personnes affligées avaient recours àelleet ce n'était pas sans raison puisqu'elle adoucissait toujours leur peine, soit par ses sages conseils, soit par ses aumônes, ou par la protection qu’elle leur procurait. On ne saurait croire combien de pauvres familles elle a aidées, combien d’orphelines elle a fait élever, combien

de jeunes enfants de condition elle a tirés de la dernière misère. Elle a même arraché du supplice plusieurs criminels qu’elle a engagés à vivre ensuite chrétiennement.”

Elue supérieure, pour la huitième fois, en 1713, ce fut durant ce dernier triennal que la mère Juchereau de Saint-Ignace ressentit les atteintes de la maladie qui devait la conduire au tombeau, après huit ans et demi de souffrances qui ne lui laissèrent plus de trève. La patience héroïque et l'inaltérable soumission à la volonté de Dieu qu’elle fit éclater durant cette cruelle maladie, mit le comble à ses mérites et à la vénération que l’on avait pour elle. Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, la Providence avait ses desseins en condamnant cette vaillante hospitalière à ces longues années d’inaction. Née avec un caractère essentiellement agissant, ayant toujours vécu dans le travail elle était incapable de rester oisive, même lorsque le dépérissement de ses forces la confinait à l’infirmerie sur un lit de douleurs. Elle profita des loisirs forcés que lui faisaient ses infirmités pour compiler les annales de l'Hôtel-Dieu depuis sa fondation et pour les faire rédiger sous ses yeux par une de ses compagnes, la mère Duplessis de Sainte-Hélène, qu’elle avait formée à ce genre de travail.

Quand on connaît l'existence de la mère de Saint-Ignace et qu’on songe que cet ouvrage qui est devenu une de nos sources historiques les

plus précieuses est dû aux derniers efforts d'une vie qui s'éteignait, après s'être épuisée dans le service de Dieu et du prochain, on ne peut s’empêcher d’être ému en lisant la dédicace que cette vénérable mourante adresse à sa communauté, à la première page de ses mémoires,

“ Mes Révérendes mères et très-chères sœurs,

“ J'aimai votre maison dès mes plus tendres années. Je soupirais après le moment où j'aurais le bonheur de me consacrer à Dieu; et sans attendre l’âge nécessaire pour embrasser cet état, j'obtins par mes soupirs et par mes larmes la grâce d'y venir à douze ans. Depuis que j'y ai été reçue, j'ai employé le peu de talents que Dieu m'a donnés, j'ai usé avec plaisir mes forces et ma santé pour le service de ls communauté. Et depuis que le Seigneur m'a réduite à vous être inutile et à charge par mes infirmités, j'ai fait un dernier effort pour vous marquer mon affection et ma reconnaissante, en écrivant tout ce qui s’est passé ici depuis l'établissement de l'Hôtel-Dieu, afin de vous exciter par ce récit à louer la bonté infinie de Dieu dont vous verrez tant de traits dans cette histoire, et à imiter les héroïques vertus de celles qui nous ont précédées. Parmi ces vertus, j'ai surtout admiré la profonde humilité et la parfaite obéissance qu'elles firent paraître quand je fus élue supérieure quoique je n’eusse que trente-trois ans et que ces saintes filles, bien plus anciennes que moi, eussent élevé mon enfance. Leur dépendance et leur respect pour moi me couvraient de confusion...

“ Je me croirais trop récompensée de la peine que j'ai prise à rassembler ces mémoires, s'ils peuvent contribuer, mes chères sœurs, à vous sanctifier et à vous engager à prier pour moi après ma mort, afin qu'avançant mon bonheur dans l'éternité, je puisse vous donner auprès de Dieu de nouvelles preuves de ma tendresse en lui demandant de répandre sur vous ses plus abondantes bénédictions.”

“ La maladie de la mère de Saint-Ignace, ajoutent les annales, avait d’abord commencé par un accès de fièvre qui la laissa dans un état de langueur dont elle ne revint plus. Le mal se compliqua dans la suite d’une paralysie trèsdouloureuse, accompagnée d’un tremblement dans les membres qui lui donnait quelquefois de violentes convulsions. Elle ne pouvait se remuer en aucune manière sans le secours de quelqu'un, et nous l’avons vue pendant tout ce nombre d'années sur un lit, dans une même posture, et sur un même côté, parce que ses maux empêchaient qu’on ne püt la changer de place. Un catarrhe dont elle avait été incommodée toute sa vie avait beaucoup augmenté depuis qu'elle n’agissait plus ; il la réduisait souvent à l'extrémité et ce n'était qu'à force de remèdes qu’on parvenait à le calmer. Ces humeurs lui causaient de fâcheux dégoûts qui épuisaient ce qui lui restait de force, mais elle souffrait toutes ces douleurs sans jamais donner le moindre signe d’impatience ou d’ennui : et

Dieu prenait sans doute tant de complaisance à voir son admirable résignation, que toutes les prières que l'on faisait pour obtenir sa guérison n'avaient d'autre effet que de lui attirer un surcroît de mal. 11 n’y a presque aucun saint du paradis à qui nous n'ayons eu recours, pour le rétablissement de sa santé ; mais tous l'ont traitée de la même sorte, ce qu’elle regardait comme une marque de leur protection, et une preur que Dieu la voulait dans cet état de souffrance. Aussi quand elle voyait qu’on se disposait à faire pour elle quelque neuvaine, elle se préparait à souffrir, et infailliblement il lui arrivait de nouveaux accidents.

‘ La dernière dévotion que nous avions entreprise pour elle, était une neuvaine au Sacré Cœur de Jésus, qu’elle ne nous a pas donné le temps d'achever. Ses maux s’augmentèrent de telle sorte, la veiile de sa mort, qu’elle vit bien que sa fin était proche. Elle avait, depuis longtemps, le bonheur de communier à minuit, toutes les fois qu’elle le pouvait. Un prêtre couchait exprès dans un appartement de l’hôpital; mais alors elle demanda le sacrement de l'Extrême-Onction, qu'elle reçut avec de grands sentiments de contrition. Elle disait souvent à Dieu, avec beaucoup de componction, le verset du psaume où le Prophète prie le Seigneur d’oublier ies péchés et les ignorances de sa jeunesse, quoique la sienne se fût passée dans une grande innocence. Elle priait aussi Notre-Seigneur de

lui appliquer les mérites de sa passion, et elle

se servait de ces paroles de la prose des morts :

Recordare, Jesu pie, quod sum causa luæ viæ, et

du verset suivant qu’elle prononçait avec une

confiance qui faisait voir qu’elle fondait toute

son espérance sur les satisfactions de Jésus-

Christ et sur ses infinies miséricordes. C'est tout ce qu’elle pouvait dire, car la difficulté qu'elle

avait de parler nous a fait perdre ce qu’elle au-

rait souhaité pouvoir nous exprimer dans ces derniers moments où elle conservait toute la vigueur de son esprit. Elle tomba dans une agonie qui fut longue mais paisible, pendant laquelle M. notre Supérieur qui l'assistait, et toute notre communauté qui était présente, récitèrent un grand nombre de prières. Comme Monseigneur l’Evêque : lui avait accordé le privilège de faire dire la messe dans son infirmerie et que avpuis plusieurs années elle avait tous les jours la consolation «e l'entendre, M. notre Supérieur se disposa à offrir le Saint Sacrifice et elle expira doucement après le memento des vivants, ce que nous avons regardé comme une grâce que Dieu lui avait faite, parce

qu’elle eut tout le mérite de la messe, ayant eu part aussi au memento des morts.

“ Ce fut le quatorzième jour de janvier de l’année 1728. Elle était âgée de soixante-treize ans moins quelques mois. Dès qu’elle fut expo-

!. Mgr. de Saint-Vallier,

sée dans notre chœur, on vit bien quelle grande idée les personnes du monde avaient de sa sainteté par l’empressement qu'elles eurent de lui faire toucher leurs livres, leurs chapelets, et à demander quelque chose qui eût été à son usage.”

Deux portraits de la mère de Saint-Ignace que sa famille fit peindre de son vivant sont conservés précieusement à l'Hôtel-Dieu : le plus ancien qui se voit dans la salle de communauté fut pris dans ses premières années de religion ; l’autre qui est au dépôt représente cette chère mère dans les dernières années de sa vie.

La mère Juchereau a laissé après elle une réputation que le temps n’a pas affaiblie. Cette grande figure domine toutes celles qui, avaat et après elle, ont gouverné le monastère. Aucune des supérieures de cette maison, en effet, ne l’a égalée en capacité intellectuelle et en cons:dération : on connaît ses vertus monastiques. La liste des supérieures, canadiennes de naissance, ne pouvait s'ouvrir plus heureusement que par le nom de la mère Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-[gnace.

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