‹ Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec [microforme]Chapitre 56 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Siège de Québec—Les Hospitalières à l'Hôpital Général—La bataille d'Abraham —- Capitulation de Québec-- Retour des Hospitalières—Les troupes anglaises dans le monastère—Mort de la mère des Meloises dite de la Sainte-Vierge et de la mère Duplessis de Sainte-Hélène.

Lorsque, du haut de la citadelle de Québec ou des remparts qui longeut l'Esplanade, on jette un coup d'œil dans la vailée au fond de laquelle serpente la rivière Saint-Charles, on aperçoit, au delà des dernières maisons du faubourg Saint-Sauveur, les vastes et imposants édifices du couvent de Notre-Dame des Anges, mieux connu sous le nom d’'Hôpital-Grénéral.

C'est dans ce cloître que nous retrouvons la communauté de l’Hôtel-Dieu pendant ie siège de 1759. Les Hospitalières s’y étaient réfugiées avec les Ursulines depuis le treize juillet, emportant avec elles leurs lits et ce qui leur

restait de provisions, après avoir pourvu à la subsistance de cinq religieuses converses qui étaient restées à la garde du monastère.

L'Hôpital-Grénéral étant le seul hospice alors établi en dehors des murs, presque tous les blessés de l’armée française s’y trouvaient réunis, sans compter un bon nombre de familles qui s'étaient enfuies de la ville aux approches du siège. La population qui habitait l’ôpital- Général s'élevait à plus de huit cents personnes. C’est du fond de cette retraite que nos Hospitalières avaient assisté au bombardement de Québec par la flotte anglaise et par les batteries érigées sur les hauteurs de Lévis. Pendant deux mois consécutifs, la ville avait été exposée à une pluie de bombes et de boulets sans pouvoir presque y répondre, à cause de la rareté du matériel de guerre et de la trop faible portée des canons. Québec n'offrait plus qu’un amas de ruines. La cathédrale et un grand nombre de maisons avaient été incendiées. Celles qui restaient debout, trouées de toutes parts, étaient à peine habitables. Cependant, malgré une excessive disette et l'épuisement des munitions, personne ne songeait à se rendre. Le général Montcalm avait déclaré qu'il voulait s’ensevelir sous les ruines de Québec, et les citoyens avaient résolu de s’y ensevelir avec lui. Intrépide, chevaleresque, généreux, aimant le soldat, Montcalm avait su inspirer aux canadiens un enthousiasme et une confiance aveugles. Malgré

leur infériorité numérique depuis qu’il les commandait, il les avaient conduits de victoire en victoire, d'Oswégo à Carillon, de Carillon à William-Henry et tout récemment encore à Montmorency. Ils avaient placé en lui leur dernière espérance. Sur lui reposaient l'honneur de la France et les destinées de la colonie.

Les canadiens n'ôsaient pas même s'arrêter à la pensée de tomber sous le joug des anglais qui avaient été leurs éternels adversaires, qu’ils avaient combattus de génération en génération, et qu'ils étaient habitués à regarder comme les ennemis de leur Dieu aussi bien que de leur patrie. Et non seulement ils croyaient combattre pour leurs autels et leurs foyers, mais pour leur existence même. Ils avaient encore présentes à la mémoire la trahison et la conduite inhumaine de l'Angleterre envers leurs compatriotes de l’Acadie, qui, trompés par de fausses promesses avaient été attirés dans un honteux guet-apens, puis chargés sur des vaisseaux comme un troupeau de bétail, et dispersés sur toute la surface de l'Amérique, sans égard pour les affections de famille, l'époux séparé de l’épouse, l'enfant séparé de la mère. Plusieurs de ces malheureux qui étaient venus se réfugier parmi les canadiens et qui combattaient dans leurs rangs, leur prédisaient que probablement le même sort les attendait.

Aujourd’hui que l'Angleterre a si glorieusement reparé les torts qu'elle a eus envers nous,

qu’elle est devenue notre seconde patrie, qu’elle nous a donné sa liberté et ses admirables institutions, nous avons peine à comprendre les anxiétés de nos ancêtres. Telle était cependant leur situation. Depuis le commencement de la campagne, l'avantage était resté aux Français; et ces succès relevaient leur courage. Ils savaient que l’armée anglaise était désespérée de l’héroïque résistance qu’elle avait trouvée devant Québec, et que ses chefs songeaient sérieusement à la retraite. L'automne, avec les rigueurs du climat canadien, approchaït à grands pas, et l’on commençait à espérer que cette flotte de près de trois cents voiles, qui zvait fait trembler la colonie, allait bientôt diparaître derrière les coteaux de l’Ile d'Orléans comme autrefois la flotte de l’amiral Phipps.

Dans la matinée du treize septembre, les hôtes de l’Hôpital-Général remarquèrent un mouvement inusité du côté des plaines d'Abraham.

Peu de temps après, ils apprirent que plusieurs détachements anglais, profitant des ombres de la nuit, avaient fait une descente à l'endroit qui a été désigné depuis sous le nom d’Anse de Wolfe; qu'ils avaient escaladé la falaise, après avoir trompé la vigilance des sentinelles, et qu'ils se rangeaint en ordre de bataille sur les hauteurs voisines. Averti de ce mouvement à la pointe du jour, Montcalm, dont les quartiers généraux étaient au manoir seigneurl de Beauport, assembla en toute hâte ses troupes qui étaient

échelonnées depuis le sault Montmorency jusqu'aux environs de la ville, gravit le promontoire de Québec et vint masser son armée en face des fortifications. On connaît l'issue de cette bataille où, avec de petites armées, se jouèrent les destinées d’un continent, où l'étoile du nord prévalut encore une fois sur l'étoile du midi, où l'Angleterre anéantit pour jamais l'influence française en Amérique.

On a reproché à Montcalm d’avoir engagé le combat avec trop de précipitation, de n’avoir pas rappelé Les quinze cents hommes qu’il avait laissé derrière lui au camp de Beauport, de n'’avoir pas attendu le corps d'armée de Bougainville, qui, trois ou quatre heures plus tard, aurait pu prendre à revers les troupes anglaises et les culbuter des hauteurs du cap. Mais il n'appartient pas à notre récit d'entrer dans ces appréciations ; nous nous contenterons d’accorder un souvenir de regret aux généraux des deux armées, Wolfe et Montcalm, héros digne l’un ‘de l’autre, tous deux tombés au champ d'honneur, l’un enseveli dans sa victoire, l’autre dans sa défaite. Si Montcalm eut vécu, peutêtre eut-il pu réparer le désastre de cette journée ; mais lui mort, tout était perdu.

Les communautés religieuses de l'Hôpital- Général avaient suivi d'un œil tremblant les péripéties de la bataille ; elles avaient été témoin du choc des deux armées, elles avaient vu les lignes écarlates des régiments anglais s’ap-

procher jusqu’au pied des ramparts en faisant des charges à la baïonnette ; et elles ne tardèrent pas à apprendre de la bouche même des combattants toute l'étendue du malheur qui venait d'arriver : la déroute de notre armée, la mort de Montcalm, le découragement universel qui en avait été la suite, enfin, cinq jours plus tard, la capitulation de Québec. Chacun vit dans ces événements précipités, inattendus, qui étonnèrent même les anglais, l’action évidente de la Providence qui préparait un nouvel avenir au Canada et d’autres destinées à l'Amérique. Ses desseins étaient alors impénétrables ; mais la suite fit voir que la bataille d'Abraham avait été le premier coup de canon de l’indépendance américaine, et que la séparation du Canada de la France qui paraissait un. si grand malheur aux yeux de nos pères, était en réalité un bienfait, puisqu'elle nous épargnait les avilissements impies du dix-huitième siècle et les horreurs de la révolution française.

Aussitôt que la capitulation de Québec eut été signée et que les troupes anglaises eurent pris possession de la ville, les Hospitalières songèrent à quitter l’Hôpital-Général où l’encombrement et la famine étaient devenues plus grand que jamais, depuis l’arrivée des blessés de la dernière bataiïlle, La mère de Sainte-Hélène, ne sachant comment reconnaître la généreuse hospitalité que sa communauté avait reçue et les bontés de tout genre dont elle avait été

l'objet, offrit aux mères de l’Hôpital-Général le seul témoignage de gratitude dont elle pouvait disposer, c’est-à-dire le service de toutes celles de ses sœurs qui pouvaient être de quelque utilité. Douze d’entre elles furent ainsi accep tées qui séjournèrent aussi longtemps qu'il y eut un excédent de malades à Notre-Dame des Anges.

Le reste de la communauté, qui se composait de vingt-huit hospitalières, reprit le chemin de Québec. Cette malheureuse cité était à peine reconnaissable sous les décombres dont elle était jonchée. Partout le fer et le feu avaient laissé des traces de leur passage. Les toits des maisons étaient effondrés, leurs murs lézardés ou percés par les boulets ; les rues obstruées par les pans des murailles écroulées. Les pavés et les trottoirs étaient couverts de fragments de vitres qui craquaient sous les pieds des passants et miroitaient aux rayons du soleil. Une foule de malheureux affamés, les vêtements en désordre, erraient tristes et silencieux autour de leurs demeures incendiées ou ravagées. Les places publiques, les portes de la ville, les ramparts, fourmillaient de soldats et d'officiers anglais, écossais et américains, tout fiers et exultants de leur conquète Ceux d’entre eux qui voyaient passer le groupe de nos Augustines, s’arrêtaient et regardaient avec curiosité ces costumes monastiques, si nouveaux pour eux, ces robes blanches d’Hospitalières dont les formes amples,

les larges manches, d nent un si grand air de dignité à celles qui les portent, ces figures graves, placides et recueillies, le front ceint du bandeau, la tête couverte de leurs voiles noirs, toutes marchant avec un air modeste qui imposait le respect.

Cependant, après avoir gravi la côte du Palais, elles étaient parvennes, sans être molestées, jusqu’à la porte lu monastère. Comment exprimer le mélange de pensées et de sentiments divers qui se pressaient dans leurs imaginations en franchissant le seuil de ce cloître qu’elles avaient craint de ne plus jamais revoir, en embrassant ces chères sœurs converses qui avaient eu le courage d'affronter les horreurs du siège, afin de préserver de la spoliation ce qui restait de bien dans la communanté ? Que d'événements s'étaient passés pendant ce court espace de deux mois qu'avait duré la séparation ! Que de dangers on avait courus ! Que d'incidents survenus de part et d'autre qu'on était avide de se communiquer ! Presque tout rapport entre l’Hôpital- Général et l'Hôtel-Dieu avait été interrompu pendant le siège. Les sœurs conrerses avaient essayé plusieurs fois de faire äes envois de provisions, mais, chaque fois, ils avaient été interceptés par les maraudeurs. Les voutes qui avaient servi d’abri aux gardiennes de l'Hôtel- Dieu, et qu'on avait eu la précaution de couvrir de matelas, avaient heureusement résisté au choc des bombes et des obus. Les bâtiments de

l'Hôpital avait été percés par quinze projectiles, dont plusieurs avaient éclaté dans les appartements où ils avaient fait d’étranges dégats. Les cours, les jardins, les murs d’enceintes étaient labourés par les boulets qu'on voyait amoncelés ça etlà. Les arbres du verger étaient renversés, déchirés ou détruits.

Les religieuses avaient eu, pendant quelque temps, l'espérance que les animaux de leur ferme échapperaient au pillage. On les avait conduits avant l'ouverture du siège, au nombre de soixante-dix bêtes à cornes, et d’une vingtaine d’autres bestiaux,à la métairie de la Canardière, mais tous avaient été enlevéset tués pour l’approvisionnement du camp de Beauport.

Au milieu de l'extrême détresse où elles se trouvaient, les Hospitalières ne virent d'autre alternative que de s'adresser au général Murray, à quiavait été confié le commandement de la ville. Le général Murray qui était destiné à devenir le premier gouverneur anglais du Canada, fit preuve de la plus grande humanité à l'égard des religieuses. Il leur fit parvenir régulièrement, pendant plusieurs mois, tous les aliments nécessaires à leur subsistance. Cet excellent homme, à qui échut la tâche ingrate de gouverner le pays au lendemain de la conquête, sut cependant s’attirer l'estime et le respect des Canadiens, quoiqu'il eût à appliquer dans les commencements les rigueurs de la loi martiale.

Les casernes de la ville, étant loin de suffire

au logement des cinq mille hommes qui furent laissés en hivernement à Québec, après le départ de la flotte anglaise, il fallut en disperser une partie dans les maisons des particuliers et daris les établissements publics. L'Hôtel-Dieu, dont les apparicments étaient vastes et bien situés, reçut plusieurs compagnies de soldats avec leurs offciers : il ne resta à la disposition des religieuses qu’un petit nombre de chambres où elles se mirent en clôture le mieux qu'il leur fut possible. Un de leurs dortoirs servait à la fois d’infirmerie, de noviciat et de salle de communauté. Le noviciat fut transformé en chapelle où elles entendaient la sainte messe et faisaient les offices du chœur. Ordre leur avait été donné de n’admettre aucun malade sans un permis du commandant de la place. Elles n’obtinrent l'autorisation d’en garder quelques-uns qu'’afin d’avoir l’occasion d'exercer leur vœu d’hospitalité. :

De tous les coups dont Dieu les avait frappées depuis quatre ans, celui-ci étaient le plus sensible, car pour une sœur hospitalière, le soin des malades, la charité envers les membres souffrants de Jésus-Christ, c'est le but essentiel, c’est l’âme de l'existence. C’est Dar amour pour les pauvres qu'elle a renoncé à tous les avantages du siècle, aux joies de la famille, aux douceurs de la société. C’est pour eux qu’elle a mis entre elle et le

Page 1