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monde une barrière infranchissable, ces grilles qui, selon l’énergique expression de Bossuet, repoussent si étrangement ceux qui en approchent. C'est pour les malades qu’elle travaille, qu’elle veille, qu'elle prie. Vers eux convergent ses pensées, ses sentiments, toutes les énergies de son être. C’est pour eux qu'elle se sanctifie, qu’elle se livre à de longues prières, à de fréquentes oraisons, qu'elle châtie son corps par de sanglantes disciplines, par de rudes pénitences. Lorsque, prosternée au pied des saints autels, elle approche son cœur du cœur de Jésus-Christ, dans le sacrement de l’Eucharistie, c'est pour y puiser le baume du bon Samaritain qu'elle va ensuite verser sur les plaies du malheureux avec d'ineffables paroles de consolation, avec d'incomparables exhortations, avec des soins et des attentions d’une tendresse toute maternelle. Et voilà que ces suaves devoirs étaient presque interdits à nos mères, comme si la plus belle page de leurs constitutions avait été arrachée, comme si l'âme de leur institut, l'ange de la charité, se fût envolé loin d'elles. Lorsqu'’elles reportaient leurs pensées vers les temps anciens de leur Hôtel-Dieu et qu'elles repassaient dans leur esprit les phases critiques qu'il avait traversées, elles n’en rencontraient aucune qu'elles n’eussent préférés à l'heure présente. Quand, à peine logées dans des maisons d'emprunt, accablées de travail ec de veilles, souffrant de la faim et du froid, n’ayant à soi-
gner que des sauvages d'une révoltante malpropreté, elles avaient sans cesse à leur porte les féroces Iroquois qui les menaçaient de la captivité et de la mort avec d’incroyables supplices, du moins avaient-elles la consolation de remplir avec une pleine et entière liberté les exercices de leur vocation. Hélas! les temps étaient bien changés ! Elles étaient captives dans leur propre cloître, et Jésus-Christ, visible dans cette multitude de pauvres qui erraient sous leurs fenêtres, n'avait pas une pierre où reposer sa tête.
L’enceinte sacrée, réservée aux seules filles de Sion, était profanée par le contact de l’hérésie. Le sanctuaire qui retentissait naguère des hymnes et des chants divins, répétait maintenant les cris soldatesques et les propos de corps-degarde. Quand elles ouvraient au chœur leurs livres d'office’ et qu'elles récitaient les belles et touchantes lamentations de Jérémie, elles y trouvaient une si frappante analogie avec leur situation présente, qu’elles croyaient lire une page de leur propre histoire ; et elles mouillaient de larmes les feuillets de leurs livres.
“ Seigneur, disaient-elles avec le Prophète, considérez notre affliction parc: que nos ennemis se sont élevés avec orgueil.
‘“ Les chemins de Sion pleurent, ses portes sont renversées, ses prêtres gémissent, ses vierges sont désolées.
“ Tout le peuple est dans les gémissements et cu+che du pain. Ils ont donné tout ce qu'ils
avaient de plus précieux pour soutenir leur vie. Voyez, Seigneur, et considérez l'abaissement où nous sommes réduites.
‘“ Le Seigneur a renversé son tabernacle. Il a fait oublier dans Sion les jours de fêtes.
“Il a livré entre les mains des ennemis les murs de ses tours ; et ils ont jeté des cris dans la maison du Seigneur.”
Cependant, quel que sombre que parüt l'avenir, nos pauvres Hospitalières étaient loin de soupçonner jusqu'à quel temps se prolongerait la douloureuse situation qui leur était faite, Un quart de siècle devait s’écouler avant qu'elles reprissent l'entière possession de leur monastère. Durant cette période, Notre-Seigneur les voulait plus que jamais intérieures, détachées, mortes au monde, cachées en Dieu, parfaites en toutes sortes de vertus. La succession des malheurs les avait préparées de longue main à ce complet dépouillement d’elles-mêmes et de toutes choses. Aussi était-ce un spectacle ravissant, digne du regard de Dieu et des anges, que celui dont on était témoin lorsqu'on jetait un coup d'œil attentif sur les physionomies monastiques qu'on voyait alors se mouvoir derrière les grilles de l'Hôtel-Dieu. L'esprit d’abnégation, d’'obéissance, de sacrifice, la stricte observance des règles, les saintes ardeurs de la pauvreté et de l'humilité se lisaient sur toutes les figures, se réflétaient sur tous les esprits, dans toutes les actions. Rivalisant de zèle et d'amour pour la
perfection, les yeux sans cesse tournés vers les montagnes éternelles, ces saintes filles gémissaient sur la terre comme des tourterelles et se plaignaient tendrement à Dieu avec le Prophète, parce qu'elles voyaient se prolonger le temps de leur exil.
Les annales de l’époque se ressentent même de cet esprit tout intérieur : elles semblent plus que jamais intimes et sont tout imprégnées des arômes de la croix, des parfums de la solitude. Le bruit des événements extérieurs n'arrive guère plus au fond de cette retraite, aussi isolée du monde qu’une île au milieu de l'océan. A peine laisse-t-il quelques traces sous la plume de l’annaliste, qui se confine presque exclusivement au récit des affaires du cloître et à l'éloge de celles qui partent pour l'éternité.
Après la longue série d'’afiliction dont on connaît l’histoire, il semble que le calice des amertumes devrait être épuisé. Il n’en est rien cependant : voici de nouveaux deuils, de nouveaux déchirements de “œur. À peine étaientelles de retour à Québec et pauvrement installées dans un coin de leur maison, que deux nouvelles croix s’élevaient sur deux tombes où venaient de s’ensevelir les deux plus brillantes lumières de la communauté, au moment où les ténèbres étaient plus épaisses et où l’avenir était plus rempli d’incertitudes et d’alarmes.
La première était celle de la vieille et aimable mère assistante, Louise-Thérèse des Meloises de
la Sainte-Vierge, fruit mür pour l'éternité, que le souffle de toutes ces tempêtes avait détaché de l’arbre monastique et jeté dans les jardins du ciel. La seconde était cette grande et bien-aimée supérieure Duplessis de Sainte-Hélène, la rivale en talents, en influence, et en vertus de la mère Juchereau de Saint-Ignace, son élève et sa coopératrice dans l’œuvre des annales, et dont le nom se trouve mêlé à tous les événements du cloître depuis près d’un demi-siècle.
La mère des Meloises de la Sainte-Vierge touchait à sa soixante-dixième année et avait porté le joug du Seigneur pendant cinquante cinq ans, avec la vaillance d’un corps et d'une âme infatigables. Lorsqu'on entendait aux jours de fête sa voix pure, flexible et sympathique qui remplissait le chœur d’une si suave et si céleste harmonie, on n'aurait jamais soupçonné qu'elle pût être celle de cette puissante ouvrière qui était toujours la première aux veilles et aux durs travaux. Quatre mois avant sa fin, elle {ut attaquée d’une dissenterie obstinée qui lui ft endurer d’atroces douleurs et qui fut aggravée par les frayeurs et les dérangements du siège. Sa mort fut austère et pénitente comme avait été sa vie. La riche héritière des Davennes des Meloises, qui avait été élevée dans l'or et dans la soie, expira sur un pauvre grabat, sans que ses sœurs, réduites à la dernière pauvreté, eussent même la consolation de pouvoir lui procurer les remèdes et les aliments qu'aurait exigés sa
maladie. Ainsi meurent les privilégiés de Dieu, ces menciants sublimes dont les richesses sont à l'abri de la rouille et des vers.
La perte de cette fille, de cette conseillère et de cette amie acheva de briser le cœur de la mère de Sainte-Hélène déjà si navrée de douleur. Elle sentit que le reste de ses forces s'en allait avec ce cercueil qui emportait son plus solide appui, et qui était ie quinzième qu’elle voyait sortir de l’infirmerie depuis cinq ans. Il n’y a peut-être aucune Hospitalière dont la vie ait été pendant longtemps pius radieuse, et à la fin plus attristée. Rien ne ressemble plus à son existence qu’une de ces journées d'été de notre pays, sereines et resplendissantes jusqu’au soir, et qui finissent par un orage. (in voit le soleil parcourir la plus grande partie de sa course sans qu'une seule tache apparaisse dans l’azur immaculé du ciel. On croirait, à voir cette sérén lé parfaite, que le jour va finir avec le mêms éclat que son aurore et son midi; mais un nuage, qui s’est formé lentement derrière les crêtes des Laurentides,élève bientôt son fantôme menaçant à l'horizon, et jette sur le soleil un voile de ténèbres. La tempête éclate avec fureur, le ciel est en feu, la foudre ébranle les montagnes jusque dans leurs fondements, et l’on se demande, saisi de crainte, si l’on verra le lendemain: C'est l’image frappante des vicissitudes qui se rencontrent dans la carrière de la mère de Sainte-Hélène. Le jour où elle vint
s'asseoir sur les bancs du neviciat, l’Hôtel-Dieu était dans tout l'éclat de sa prospérité. Richement doté par l'état, il s'appuyait sur de hautes protections, tant dans l’Ancienne que dans la Nouvelle-France. La dernière main venait d’être mise à ses vastes bâtiments qui avaient été agrandis d'âge en âge. Les meilleurs sujets affluaient au noviciat, et le sceptre de la communauté était aux mains d’une femme de génie et de vertus. Le temps ne fit qu’accroître et affermir cette prospérité et le jour arriva où la mère de Sainte-Hélène se trouva placée elle-même à la tête de cette puissante institution qu’elle gouverna pendant longtemps au milieu du calme et de la stabilité. Rien ne laissait prévoir la décadence, lorsque tout à coup elle vit tous les malheurs fondre l’un après l’autre sur l'institut. Après l'incendie vint la mortalité, puis l'invasion et enfin la ruine. La mère de Sainte-Hélène en était réduite à se demander si elle n'allait pas être condamnée à voir même la suppression de sa communauté. (Cette suite de calamités et d'appréhensions avaient jeté sur son âme un voile de tristesse qui la mettait à 'agonie. Les efforts qu'elle faisait pour cacher à ses sœurs ces douloureuses anxiétés épuisaient le reste de ses forces. Dans sa profonde humilité, elle s’accusait elle-même de ces malheurs, se persuadant qu’elle en avait été la cause par ses infidélités, Elle passait des heures prosternée devant le Saint-Sacrement, se frappait la poitrine
comme une pécheresse et arrosait le parvis du chœur de larmes intarissables.
La mère de Saint-Hélène avait toujours été d'une santé délicate, sujette à des crachements de sang qui avaient plus d’une fois mis sa vieen danger. Dans la crainte de compromettre des jours si précieux et si nécessaires à la communauté, ses compagnes la ménageaient plus que l'humble septuagénaire ne l'aurait voulu. Elle avait passé sa vie dans les plus hautes charges de la maison. Elue maîtresse des novices six ans après sa sortie du noviciat, puis nommée éconôme des pauvres par Mgr. de Saint-Vallier, elle avait été ensuite alternativement supérieure et assistante pendant l’espace de trente ans. Dans la nuit du 17 janvier 1760, elle eut un accès de frisson accompagné d'une violente douleur au côté qui prit en peu d'heures un caractère trèsalarmant. On fit venir un médecin français dont les soins ne purent lui obtenir aucun soulagement. Le général Murray qui avait conçu pour ia mère de Saint-Hélène une très-haute estime dès qu'il l'avait connue, ayant appris sa maladie, lui envoya un habile médecin de l’armée qui ne la quitta plus ; mais toutes les ressources de l’art furent inutiles, cet en peu de jours l’état de la sainte malade fut désespéré. Elle reçut les derniers sacrements de M. le Grand-Vicaire Briand, supérieur et ami dévoué de la communauté, qui allait bientôt succéder à Mgr. de Pontbriand sur le siège épiscopal de Québec.
Les religieuses, frappées de stupeur et de consternation, n'avaient pas quitté le lit de leur chère supérieure. Élles ne pouvaient se persuader que Dieu voulüt leur enlever, dans un moment si critique, celle qui était la lumière et la colonne de leur institut.
Cependant la mère de Saint-Hélène voyait approcher la mort avec des sentiments de ferveur, de componction, d'amour de Dieu et de soumission à sa divine volonté qui ravissaient tous ceux qui en étaient témoins. Mais ce qui mettait le comble à l'admiration et à l’attendrissement, c'était de la voir si douce devant la mort, si souriante devant ses sœurs, si éloquente pour les exhorter à la confiance et à la résignation à la volonté de Dieu, quand on savait qu’elle mourait le cœur percé d'un glaive de douleurs en pensant qu'elle laissait sa communauté dans une extrême détresse, manquant de tout, abaïissée jusqu'au point d’être chligée de mendier son pain à des étrangers, écrasée sous une dette de plus de cent mille livres, contractée pour le rétablissement du monastère, et sans espoir de pouvoir l’acquitter. Elle conserva une parfaite lucidité d'esprit jusqu’à son dernier moment. Son agonie fut paisible comme une prière, et sa mort douce comme un sommeil. Sa belle âme s’envola dans le sein de Dieu le vingttrois de janvier, après cinq jours de maladie, dans la soixante et treizième année de son âge et la cinquante deuxième de son entrée en religion
Deux jours après son décès, M. Briand adressa à la communauté une lettre de condoléance qui renferme un trop bel éloge de l’admirable défunte et des exhortations trop paternelles pour que nous.en puissions rien retrancher :
“ Je ressens vivement la grandeur de la perte que vous venez de faire par la mort de la mère de Sainte-Hélène, votre supérieure. Mon attachement à votre maison, sur la sincérité duquel je me flatte qu'aucune de vous n'entre en soupçon, ne me permet pas de voir d’un œil secet avecun cœur indifférent votre afiliction et vos justes larmes. Je mêle les miennes volontiers aux vôtres et je ne rougis point de pleurer une vraie et sincère amie, dont j'ai toujours honoré et respecté les vertus. Jesuis donc bien éloigné de blâme: vos regrets, je souhaite au contraire que votre douleur continue et qu'elle serve à vous rappeler dans la mémoire les exemples admirables de vertus et les puissants enseignements qu'elle voas a donnés. Ne perdez jamais de vue cette bonne et tendre mère, vous trouverez en elle un beau tableau de toutes les vertus religieuses. Je ne vous en ferai pas le détail, vous en avez été les témoins, vous avez connu sa douceur, sa débonnaireté, sa prudence, sa modestie, son humilité, sa pauvreté, son amour pour la prière, sa mortification, sa régularité et fidélité entière à tout, même dans les plus pciites choses, par lesquelles elle s’est élevée à cette union intime à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui
fait les délices des saints. Voilà ce que vous ne devez jamais oublier, non plus que les paroles pleines d’onction et de l'esprit de Dieu par lesquelles elle tâchait, ou de vous consoler, ou de vous animer à la vertu, et de vous inspirer le goût des choses de Dieu dont elle était ellemême si pénétrée. Mais il ne suffit pas de conserver la mémoire de toutes ces choses, il faut vous efforcer de marcher par la même route, si vous voulez arriver au même but. Il faut vivre de la vie des saints ; il faut que vous imitiez ses vertus, si vous voulez vous réunir avec elle dans le séjour des bienheureux, car, après tout, il n’y a point d’autre route pour y arriver que celle qu’elle a tenue, et quiconque ne s'efforce pas comme elle de marcher dans la religion par la voie étroite qui condr à la perfection s'expose à une perte inévitable. Et qu'on ne s’y trompe pas, il y a dans la religion une voie large tout comme dans le monde, c’est par elle que marchent les âmes languissantes, qui portent avec peine le joug du Seigneur, qui se plaignent de sa rigueur et qui cherchent toujours à en alléger le poids. Je pense qu’il n’en est point de telles parmi vous, filles d’une mère si fervente, si intérieure, si recueillie, si détachée de la terre, de ses faux plaisirs, de ses fades amusements, si scrupuleuses pour les plus petits points de la règle. Si vous n'êtes pas encore parv'nues à sa fidélité, vous en avez toutes du moins un vrai désir et c'est tout ce que Dieu
demande de plusieurs, surtout de celles qui ne sont qu’au commencement de leur carrière. Je pense, avec une sensible consolation, que vous cherchez toutes la perfection et l’accomplissement des desseins de Dieu sur vous ; et ce n’est point pour vous y exciter que j'ai pris la liberté de vous écrire de cette sorte, mais uniquement pour vous exhorter à persévérer et à veiller sur vous-mêmes, de crainte que l’ennemi du salut ne détruise ces saintes et heureuses dispositions.” De toutes les supérieures qui ont gouverné l'Hôtel-Dieu, aucune n’a laissé un nom plus doux, une mémoire plus suave que la mère de Sainte-Hélène. Avant elle la mère Juchereau de Saint-Ignace avait été letype de la femme forte ; la mère de Sainte-Hélène fut celui de la femme tendre. Chacune d'elles avait reçu de Dieu un esprit approprié aux besoins de son temps.
L'une ressemblait par son énergie à Judith ; l’autre par sa douceur faisait penser à Esther.