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CHAPITRE CINQUIÈME

Le centenaire de Notre-Dame de Toute-Grâce—Le deuxième centenaire de la fondation de l'Hôtel-Dieu—Conclusion,

Lorsque la communauté fut rentrée dans sa régularité et sa quiétude ordinaire, elle ne vit plus dans cet incident qu’un nouveau motif d'actions de grâces envers la divine Providence dont les attentions et la libéralité allaient croissant d'année en année. L'existence tranquille et prospère de l’Hôtel-Dieu ressemble, en effet, depuis ce temps à l’un de ces beaux jours d'été durant lesquels le ciel sourit à la terre, et Ja terre au ciel ; où iln’y a que calme et parfums dans les airs, concerts et gazouillements dans les prés, rayonnement et fécondité partout. Ici les parfums sont l’encens de la prière, les concerts sont les saintes psalmodies du chœur, le rayonnement et la fécondité sont l'éclat des bonnes

œuvres sous la féconde observance des règles. C'est une solitude semblable, close à tous les bruits du monde, qui faisait dire à l’auteur de l’Imitation : ‘“ L'air y est plus pur, l'âme plus libre, le ciel plus proche et Dieu plus familier.” On aimerait y vivre toujours, si l’on pouvait oublier la patrie céleste.

Témoins et objets de ces bénédictions journalières de leur divin Epoux, les Hospitalières pouvaient à peine contenir les sentiments de gratitude qui débordaient de leurs âmes. Aussi était-ce avec une sainte impatience qu'elles voyaient approcher le jour du deux centième anniversaire de la fondation, où elles allaient pouvoir laisser éclater leur joie et égaler, s’il était possible, leur reconnaissance aux bienfaits. Cette grande solennité fut précédée, comme au siècle dernier, par une fête préparatoire qui fait époque dans les fastes du monastère. (Ce fut la célébration du centième anniversaire de la réception de la statue de Notre-Dame de Toute- Grâce. La sainte image fut restaurée pour la circonstance par les religieuses de l’Hôpital- Général. : Elle fut placée au-dessus de l'autel de l’église conventuelle, sur un trône richement paré, entouré de candelabres et de bouquets de

1. Elles n'osèrent pas retoucher les figures de la Vierge et de l'Enfant-Jésus, quoiqu'elles eussent parfaitement réussi pour le reste, Ce soin fut confié à un peintre ‘de Québec qui n'eut pas un grand succès.

fleurs, parmi lesquels étaient disposées des cassolettes où brülaient des parfums.

Le premier jour de la fête (12 septembre 1838) fut chantée une messe solennelle qui fut suivie dans l'après-midi d’une instruction et de la bénédiction du Saint-Sacrement. Le surlendemain, quatorze, furent commencées les exercices d'une neuvaine en l'honneur de la Sainte Vierge qui se termina le 23 par une procession extraordinaire à travers le monastère. Les différents oratoires de la maison étaient revêtus de leurs plus belles parures. ‘“ Dans la grande apothicairerie où devait avoir lieu la principale station, rapportent les annales, on avait placé entre deux fenêtres une crédence entourée de damas blanc broché en or et en soie de’ couleur ; et sur cette crédence une petite estrade pour recevoir la statue de la sainte Vierge. De chaque côté étaient placés deux vases de porcelaine avec des fleurs en brillant faites exprès pour cejour. Au-dessus était suspendu un dais d’un goût simple mais élégant. Deux grands rideaux de damas rouge émaillé de fleurs imitant l'argent retombaient dans l’embrasure des deux fenêtres. Enfin, sur le tapis qui couvrait presque toute la chambre, douze chandeliers argentés, avec des souches pour élever les cierges, étaient disposés en ligne oblique de chaque côté de la crédence ; et entre ces chandeliers, de grands vases avec de belles fleurs artificielles et d’autres naturelles.

“ La procession partit du chœur en chantant

les litanies de la sainte Vierge. La statue de Notre-Dame de Toute-Grâce, portée par une religieuse, fermait la marche. En arrivant à l’apothicairerie, toute la procession s’agenouilla pour laisser passer la sainte image qui fut posée sur l’estrade. On entonna ensuite l'hymne O gloriosa Virginum qui fut suivie du motet O Sanctissima. Après quoi M. Loranger, notre chapelain, fit une courte mais touchante exhortation à la petite grille de la chambre des médecins. A la suite de cette exhortation le Magnificat fut chanté en deux chœurs ; puis la procession se remit en marche en reprenant les litanies. Nous passâmes par les dortoirs où toutes les portes des cellules étaient ouvertes. Cela avait quelque chose d’imposant et qui allait au cœur. Il semblait que chacune des religieuses invitait Marie, notre aimable souveraine, à entrer dans son petit logis pour bénir cette charmante solitude de l’âme religieuse, où seule avec Jésus son divin Epoux, elle l'adore et l’invoque sans cesse, sans oublier sa sainte Mère qui est aussi la nôtre. Nous nous arrêtâmes à l'oratoire du Calvaire où l’on chanta la prose Znviolata. Enfin la procession se termina au chœur d’où nous étions parties à midi et demi et où nous n’arrivämes qu'après une heure et demie.

‘“ Le lendemain 24, nous envoyämes notre bénie statue de Notre-Dame de Toute-Grâce à nos chères sœurs de l'Hôpital-Général qui souhaitaient lui rendre leurs hommages comme

avaient fait leurs devancières un siècle auparavant.”

Telles furent ces fêtes du premier centenaire de Notre-Dame de Toute-Grâce dont le souvenir est encore vivant dans la mémoire des anciennes qui en ont été les heureux témoins. Toutefois, si radieuses et si émouvantes qu'eussent été ces solennités, elles n'étaient que le prélude, et comme l’aurore du grand jubilé qui s’ouvrit à l’Hôtel-Dieu le 31 juillet de l’année suivante (1839). Jamais pareilles manifestations religieuses ne s'étaient vues dans le monastère du Précieux-Sang depuis sa fondation. Aucun des préparatifs qui peuvent rendre splendide une solennité de ce genre, n'avait été omis. Toute la communauté qui se composait alors de quarante-trois religieuses, vingt-cinq professes de chœur, neuf professes converses et neuf novices, sous la supériorité de la mère de Saint-Antoine,s’y employa avec ardeur pendant une partie de l’année. L’extérieur comme l’intérieur du monastère avait ses décorations. Le portail de l’église qui était resté jusque là inachevé, fut terminé et on y ajouta le portique qui s’y voit encore aujourd’hui. Tout le second étage du cloître était orné de verdure prise dans les bois et qui répandait dans les appartements des parfums légers et délicats, De jeunes plants d'arbres forestiers, placés dans des vases remplis d’eau destinée à conserver leur feuillage dans sa fraîcheur, formaient des arca-

des et des avenues verdoyantes qui produisaient le plus gracieux effet sur les murailles toutes blanches du cloître.

Les salles des malades, de ces chers patients, autres Jésus-Christ, pour lesquels avaient été faits tant de miracles de charité, de sacrifices et de persévérance depuis deux cents ans, les salles des malades étaient revêtues de leur plus belle toilette. D’une propreté plus exquise que d'ordinaire, les lits étaient garnis de rideaux d’une éclatante blancheur ; et les malades euxmêmes étaient vêtus de blanc. Dans une des salles, mieux décorée que les autres, et au lieu le plus apparent, était suspendu le portrait de la duchesse d’Aiguillon, dont le cadre rehaussé de draperies et surmonté des armoiries de la duchesse, était couronné deguirlandes. Pendant ces neuf jours de fête, la vénérable fondatrice sembla ainsi revivre et habiter au milieu de sa chère famille de pauvres dont elle était la providence depuis deux siècles.

Les plus belles décorations avaient été naturellement réservées pour l’église. C’est là que s'était déployé tout ce que le goût ingénieux et la patience proverbiale des religieuses avait pu inventer de plus exquis et de plus somptueux. Les trois autels resplendissaient comme des écrins sous les reflets de l’or, de l’argent et des bouquets de fleurs naturelles et artificielles de toutes variétés et de toutes nuances. En face de la chaire était dressé le trône pontifical

surmonté d’un superbe dais ‘“ d'où tombaient de chaque côté des rideaux de satin cramoisi parsemé de roses blanches. Tout le fond était tendu de velours pourpre, avec une belle Vierge ‘au milieu, peinte à l’huile et encadrée d’une riche bordure : le tout garni de gallon et de frange d'argent.” À chacune des fenêtres étaient suspendus des rideaux qui ne laissaient pénétrer dans l’enceinte sacrée que cette lumière tempérée et discrète, si favorable au recueillement et à la prière.

La communauté avait obtenu le privilége de l'exposition du Saint-Sacrement pendant trois jours, à partir du six d'août, avec indulgence plénière pour les religieuses et les fidèles. Les solennités s’ouvrirent le dernier our de juillet par les exercices d’une neuvaine pour remercier Dieu des faveurs signalées qu'il avait accordées à l’Institut pendant les deux cents ans de son existence.

Le lendemain, premier août, on renouvela à travers le cloître et les salles, la magnifique procession de ia statue de Notre-Dame de Toute- Grâce avec encore plus d'appareil et d'éclat qu'au jour du premier centenaire. Le six, après l'exposition du Saint-Sacrement qui eut lieu dès quatre heures et demie du matin, Sa Grandeur Monseigneur Signaï, évêque de Québec, vint dire la messe conventuelle. Pendant ces jours de fêtes, la communauté de l’Hôtel-Dieu vécut plus dans le ciel que sur la terre. Le clergé et la

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