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HISTOIRE DE L'HOTEI;-DIEU

population catholique de Québec, toujours si profondément religieux, se joignirent avec empressement à ces démonstrations de reconnaissance que favorisait merveilleusement la sérénité de ce beau mois d’août durant lequel le soleil qui se hâte de mürir les moissons, monte et descend dans un dôme d’azur presque toujours sans nuage. Cette harmonie de la nature et des âmes n'était pas le moindre charme de ces solennités ; et nul n’y était plus sensible que les Hospitalières. Au milieu des célestes délices dont elles étaient inondées, il leur semblait à certains moments que le sommet sur lequel s'élève leur monastère était devenu comme un autre Thabor où leur divin Maitre allait se manifester à elles ; et elles étaient tentées de s'écrier avec les apôtres : “ Qu'il fait bon demeurer ici ” ! En effei, les disciples s’étaient-ils sentis plus près du ciel, et leur cœur plus embrasé de divines ardeurs ? Les plaines qui s’'étendaient au pied de la sainte montagne étaient-elles plus belles et plus riches que celles qu'on voyait d'ici? Les horizons étaient-ils plus purs et plus sereins ? Le Carmel avait-il des cimes plus ravissantes ; le Jourdain, des eaux plus limpides, et des rivages plus vermeils ? Les yeux et l’âme remplis de toutes ces ivresses, lorsque les Hospitalières entraient au chœur pour réciter l'office divin, et qu'elles arrivaient au passage des Saints Livres où les enfants d'Israël invitent toute la nature à bénir le

Créateur, elles laissaient éclater les transports de leur allégresse : “ Cieux et terre, s’écriaientelles, bénissez le Seigneur ; étoiles du firmament, lumière et ténèbres, bénissez le Seigneur ; montagnes et vallées, fontaines et rivières, bénissez le Seigneur ; rosées du matin, ardeurs du midi, fraîcheurs du soir, bénissez le Seigneur. Que tout ce qui germe dans les champs, ce qui palpite dans les airs, ce qui nage dans les eaux bénisse le Seigneur. Soyez béni, ô mon Dieu! jusqu’au plus haut des cieux ; soyez glorifié, loué et exalté éternellement.”

Le dernier jour d’actions de grâces (8 d'août) qui fut le plus solennel, Mgr. de Sidyme, coadjuteur de l’évêque de Québec, officia pontificalement à la grand’messe et aux vêpres, au milieu d’un concours de peuple si considérabie qu’il déhordait hors de l'enceinte, dans l'avenue qui précède l’église et jusque dans la rue. Le chant et la musique sacrée furent exécutés par un chœur de citoyens de Québec dirigé par l’organiste de la cathédrale. Le sanctuaire rempli par le clergé en surplis blancs, agenouillé devant les trois autels étincelants de lumières et d'où s’exhalaient des nuages d’encens et de parfums, offrait ce coup-d’œil ravissant qui faisait dire jadis au roi des Francs : N'est-ce pas là l’entrée du paradis ?

L’assistauce déjà profondément émue fut visiblement attendrie lorsque parut dans la chaire,au moment du sermon, un des vénérables

prêtres du Séminaire de Québec, M. l'abbé Aubry. Elle comprit du coup tout ce qu'il y avait de touchant dans cette rencontre, à pareille heure, de ces deux antiques maisons dont l'amitié avait tonjours été grandissant depuis tantôt deux siècles.

Le prédicateur fit à grands tra ts l’histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec. Il n'eut pour être éloquent qu’à laisser parler les souvenirs qui s'éveillaient aux noms de Dieppe, &e Bayeux, de la duchesse d’Aiguillon, des mères de Saint- Ignace, de Saint-Bernard, de Saint-Bonaventure, de Saint-Augustin. Il fit voir la main de Dieu étendant visiblement sa protection sur l'institut à travers tous les âges, tous les dangers, toutes les contradictions, toutes les adversités, toutes les révolutions. Un coup d'œil jeté autour de soi, l’aspect du monsstère actuel et de la ville de Québec, les sentinelles d’une autre nation veillant aux remparts, un nouveau drapeau flottant sur la citadelle, disaient assez les vicissitudes et les changements survenus pendant la longue chaîne d'années qui relient la date de 1639 à celle de 1839. Le prédicateur mit fin à son discours par une chaleureuse exhortation à la persévérance dans les vertus monastiques.

S’adressant à la communauté qu'on apercevait à travers la grille du cloître, rangée devant les stalles, chaque hospitalière ayant le voile baissé, et paraissant comme anéantie sous le poids desi écrasantes émotions, il donna la parole de Dieu

pour gages des bénédictions qu'il leur promettait dans l’avenir,tant qu’elles marcheraient sur les traces de leurs incomparables devancières.

Lorsque le prédicateur descendit de la chaire, et que l'évêque debout sur le trône pontifical, paré de ses ornements épiscopaux, la miître au front appuyé sur sa houiette d'or, étendit la main pour bénir l'assistance et lu communauté, une émotion indescriptible, un de ces enthousiasmes comme il ne s’en rencontrent que dans les assemblées chrétiennes, fit tressaillir tous les cœurs et jaillir les larmes de tous les yeux. Des ruisseaux de pleurs inondaient les joues du prélat lui-même, et le chant de la bénédiction pouvait à peine s'échapper de ses lèvres tremblant d'attendrissement. Lorsque les fronts courbés se redressèrent, un frémissement prolongé s’éleva de cette multitude sur laquelle venait de passer le souffle de Dieu.

Le chant du Te Deum entonné par le prélat, et répété avec transport par to tes les voix, monta ensuite vers le ciel comme un immense cri d'amour et de reconnaissance, invitant les anges, les chérubins, et les séraphins, le chœur des prophètes, des apôtres et des martyrs à louer le Dieu d'’infinie bonté qui avait fait ce beau jour, et à le bénir à jamais dans les sièeles des siècles.

‘ Dieu seul, ajoute l'annaliste du temps, Dieu seul à qui nous devons toute gratitude, peut connaître les divers sentiments dont nous étions

toutes pénétrées. Puisse t-ilavoir eu pour agréables les hommages que nous lui avons rendus en ce jour, et les recevoir à jamais. H‘las ! que cette journée nous parut courte! Que seront donc les années dans l’heureuse éternité ! ”

Cet anniversaire mémorable dans l’histoire de l’'Hôtel-Dieu marque la transition entre le passé et le présent. En effet, s’il était permis de parcourir du regard les rangs des Hospitalières qui prennent place aujourd’hui dans les stalles du sanctuaire conventuel, on reconnaîtrait plus d’une des figures que les voiles baissés dérobaient à la vue au jour du deuxième centenaire. Plusieurs d’entres elles se trouvent mélées aux événements qui suivent, et la mort n'ayant pas levé le sceau qui nous défend de prononcer leurs noms, il nous faut, bien qu’à regret, déposer ici la plume.

Cette histoire est donc terminée. Répondra-telle à l'attente qu’elle a faï' naître et à la beauté du sujet ? nous n’osons l’espérer. Que de fois en essayant de peindre les situations saisissantes, les traits d’héroïsme, les suaves ou sublimes figures qui passaient devant nos yeux, nous sornmes resté confus en reconnaissant notre impuissance d’égaler la peinture à la réalité. Toutefois nous en avons dit assez pour faire voir quels services inappréciables l’Hôtel-Dieu de Québec a rendus à notre pays, quelle dette de reconnaissance le Canada a contractée envers cette institution.

Aucune classe de la société n’a été à l'abri de sa bienfaisance, soit spirituelle, soit corporelle.

Depuis les gouverneurs de la colonie qui jadis venaient réclamer un dernier asile, après leur mort, à l'ombre de son cloître, jusqu'aux plus humbles paysans de nos campagnes, il n’est pas une famille un peu ancienne dans la Nouvelle-France qui ne lui soit redevable de quelques services.

Est-il une autre institution qui depuis bientôt deux siècles et demi, puisse se glorifier d’avoir soulagé plus de misères, essuyé plus de larmes, relevé plus de courages ?

Au milieu des grandes calamités qui, d'époque en époque, sont venues s’abattre sur notre population, dans les temps d’épidémies ou de guerre, pendant les siéges et les bombardements que la ville de Québec a eu à subir, au lendemain des batailles qui se sont livrées sous ses murs et qui ont encombré les salles de l’Hôtel-Dieu de malades et de blessés, nul plus que les filles de Saint-Augustin n’a prodigué de veilles, de fatigues et de soins pour adoucir les maux de la patrie.

Et pourtant, ce n’est là que la moindre partie du bien qui a découlé du cœur et des mains de nos Hospitalières.

Leur règle embrasse les conseils évangéliques dans leur plus large acception. Elles joignent sans cesse la prière à l’action, les contemplations célestes de Marie aux soins empressés de Marthe auprès du Sauveur.

Tandis qu’elles pansaient les blessures du corps, qu’elles calmaient les angoisses de l’esprit, que d’âmes indifférentes ou égarées leurs exhortations ont tournées vers Dieu ; que d'élus auxquels leurs prières ont ouvert les portes du ciel !

Toutefois vous n’avez pas encore aperçu la plus sublime mission de l’Institut : celle qui est, la plus importante au point de vue général et qui est en même temps la moins comprise dans notre siècle.

Elargissez vos pensées ; étendez plus haut et plus loin vos regards. S'il est vrai, selon la parole divine, que la prière du juste pénètre le ciel, Celui-là seul qui connaît les secrets de l'Eternité peut dire combien de fois les mains suppliantes de nos innocentes vierges ont fléchi la colère de Dieu et détourné les fléaux près de fondre sur notre peuple.

Quand le poids de ses iniquités faisait pencher la balance du côté de la justice, elles jetaient le contre-poids de leurs mérites et faisaient incliner le plateau du côté de la miséricorde. Si nous n'avons pas péri après tant d’orages qui nous ont assaillis, n’allons pas chercher ailleurs la cause de notre salut.

Le peuple canadien qui a encore le sentiment de la foi, a entrevu cette vérité. Aussi a-t-il placé au premier rang dans la devise qu'il s’est choisie ‘‘ nos Institutions ” comme étant la part Ja plus précieuse de notre héritage national. Avec

quelle filiale soliicitude, avec quelle pieuse jalousie même, il veille à la conservation de leurs libertés et de leurs priviléges! Avec quelle vive sympathie, il partage toutes leurs joies et tous leurs deuils ! C’est qu'il sent que chacun de ces établissements est une partie essentielle de son existence. Et entre toutes ces institutions, il distingue et vénère l’Hôtel-Dieu de Québec qu'aucune autre ne surpasse en antiquité et en mérites.

Oui, il vous admire et vous bénit, dignes filles de Saint-Augustin, vous qui tenez aujourd’hui la place de cette suite de générations qui vous a précédées dans ce cloître ; vous qui gardez le dépôt sacré des vertus et des traditions de vos -immortelles fondatrices. Vous êtes les héritières de leur nom, soyez-le aussi de leur sainteté : c'est notre meilleur vœu, et c’est aussi le vôtre. Conservez et transmettez à celles qui viendront après vous, cet esprit de pauvreté et d’obéissance, cet amour de la mortification et du dévouement qui ont élevé si haut en perfection vos devancières, et qui ont rendu leur vie si féconde en bonnes œuvres. Soyez fidèles à cette simplicité antique qui est le caractère de votre ordre et la marque de son esprit primitif. Tenezvous surtout en garde contre les tendances modernes, ce besoin d'innovation qui cherche à s'introduire même à travers les grilles du cloître. On reconnaît en vous de véritables Hospitalières, parce que vous êtes tout entières

mortes au monde, attachées à la croix, dévouées au prochain et recueillies en Dieu. Tant que tous nos instituts persévéreront, comme le vôtre, dans cette régularité et cette ferveur premières, notre pays pourra marcher sans crainte à l’accomplissement de ses destinées.

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