CHAPITRE DEUXIÈME
La duchesse d'Aiguillon—Sa naissance—Son enfance-—-Son mariage—Elle perd son époux et veut entrer dans le cloitre—Opposition de sa famille—Ses vertus—Ses immenses charités, “
Si jamais vous êtes entré dans les parloirs de l’'Hôtel-Dieu de Québec, vous aurez pu remarquer, parmi d’autres tableaux suspendus aux murs, une gravure antique où l’on reconnaît facilement le vigoureux burin de Moncornet. Ce dessin représente le portrait d’une grande dame de la cour de Louis XIII. Elle est vêtue selon le goût du temps et les usages de la cour, mais avec une simplicité, une grâce sans recherche, qui devaient contraster avec les brillants atours, les éclatantes parures, le luxe extravagant des dames d'honneur de Marie de Médicis. On ne retuarque en effet sur ses vêtements, ni cette profusion de brode-
ries, de chaînes, de pierreries, ni ces rivières de diamants sur le corsage et dans les cheveux, ni ces rangées de boutons en or sur les manches, que los dames nobles recherchaient avec une telle frénésio qu'il fallut des lois spéciales pour réprimer cet abus.
Sa robo de couleur obscure n'a d'autre ornement qu’une frange de dentelle au corsage, s’épanouissant sur les épaules ; et aux bras des manchettes dans le même goût. On n'aperçoit aucun bracelet autour de ses poignets, aucun anneau, aucune bague à ses doigts ; le seul luxe qui paraisse est un collier de perles très-unies autour du cou. Un simple bandeau rattache sur le sommet de la tête sa chevelure dont les boucles abondantes retombent sur ses épaules.
Mais, en revanche, il est rare de rencontrer sur une figure, plus de distinction, de majesté et de grâce ; dans la pose, dans tout l'extérieur, plus de noblesse et de grandeur. La tête dont la silhouette se détache sur les plis d'une draperie relevée d’un côté par les nœuds d’un cordon à double gland, repose dans une attitude pleine de dignité sur un buste aux proportions irréprochables. L’œil est grand, intelligent et fier ; mais le rayon qui s'en échappe est tempéré par cette sérénité que donnent les pensées graves et les habitudes religieuses ; les sourcils hauts et gracieusement arqués, le nez prononcé, un peu aquilin ; les joues arrondies et légèrement saillantes, la bouche fine, spirituelit, délicate. Le
front largement développé sur les tempes, laisse deviner l'énergie de l'âme, la fermeté du caractère. Les lèvres demi-sérieuses, demi-souriantes, répandent sur toute cette physionomie quelque peu hautaine un rayon de lumière et de douceur qui charme et attire.
On ne peut contempler sans éprouver un sentiment de respect cette figure sereine, qui reflète avec tant d'éclat les nobles pensées et les généreuses passions d’une grande âne.
Autour du médaillon on lit ces mots: Très haute et très puissante Dame Marie de Wignerod, duchesse d’Aiguillon. C’est l'illustre fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Québec. Elle était fille de Réné de Wignerod, seigneur de Pont-Courlai et de Glainai, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, mort en 1625, et de Françoise du Plessis, sœur du cardinal d& Richelieu.
La famille dé Wignerod, originaire d’Angleterre, s'était établie en France sous le règne de Charles VII. Elle était parvenue aux plus éminentes dignités par les services signalés qu’elle avait rendus à la France. :
D'un autre côté, la noble et antique maison du Plessis-Richelieu, après s'être alliée à des rois et à des empereurs, rivalisait avec les Wignerod de gloire et de puissance par le génie naissant du grand cardinal.
1. François de Wignerod, frère de la duchesse d’Aiguillon, général des galères de France, remporta une éclatante victoire sur la flotte espagnole près de Gènes, le ler septembre 1638,
Douée, en venant au monde, des plus beaux dons de la nature, des plus riches qualités de l'esprit et du cœur, Marie de Wignerod dut à une mère chrétienne ‘“ qui pouvait lui servir d'exemple et de guide,” : cette forte éducation qui donne au caractère une trempe vigoureuse et à l'âme des convictions inébranlables. ‘‘ La sagesse, dit Fléchier, n'attendit pas en elle la maturité de l’âge ; elle eut de bonnes inclinations ; elle conçut de bons désirs ; elle fit de bonnes œuvres presque en même temps. Les vertus semblaient lui être inspirées avant qu’on les lui eût apprises, et son heureux naturel ne laissait presque rien faire à l'éducation. Ainsi Dieu prévient quelquefois ses élus de bénédictions avancées ; et par des dons naturels, préparant lui-même les voies à la grâce qu'il leur destine, il porte leur volonté naissante au bien par des impressions secrètes de son amour et de sa crainte, pour les conduire aux fins que sa Providence leur a marquées.
‘ Cette jeune plante, ainsi arosée des eaux du ciel, ne fut pas longtemps sans porter du fruit. On vit croître en cette admirable fille tant de louables habitudes, aussitôt qu’on les eût vu naître; cette piété qui la fit recourir à Dieu dans tous ses besoins, cette modestie qui la retint toujours dans les lois d’une austère vertu et d’une exacte bienséance, cette prudence qui lui