CONFÉRENCE FAITE AU 2-»^ CONGRÈS DE L’HYPNOTISME
par
le Docteur BÉniLLON
SECRIÎTAIRE GÉNÉRAL DU CONGRÈS MÉDECIN INSPECTEUR DES ASILES PUOLICS D'ALIÉNÉS DIRECTEUR DE LA '‘REVUE DE L’R YPNO Tl SME "
(civec 21 figures dans le texte)
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REVUE DE L’HYPNOTISME 14, Rue TaiLboiit
VIGOT FRÈRES, Éditeurs 23, Place de l’École de Médecine
io Les Précurseurs;
90 L'Œuvre de Charcot à la Salpêtrière et de Dumont pallier à la Pitié,
Comme toutes les sciences, avant d’entrer dans la voie scientifique, Thypnolisme a traversé une période d'empirisme. Si la chimie et Pastronomie ont eu comme devancières l’alchimie et l’astrologie, l’hypnotisme a eu comme précurseur le magnétisme animal. Il est toujours plus difficile de déia-
Braid, 1795-1860
ciner une erreur que de propager une vérité, aussi les premiers liommes qui se sont occupés scientifiquement de l’hypnotisme ont-ils perdu un temps précieux à démontrer la fausseté de l’hypothèse nébuleuse du fluide magnétique.
Cest à Braid que l’evient l’honneur d’avoir introduit définitivement l’étude <lu sommeil provoqué dans le domaine scientifique. Il a également rendu un grand service à la science, en donnant à l’ensemble de ces recherches le nom générique d'hypnotisme. Cette désignation a été consacrée depuis par tous les expérimentateurs.
Ce fut le 13 novembre 1811 que James Braid, médecin de Manchester, eut
pour la première fois roccasion d’assister à une séance donnée par un.* magnétiseur suisse, La Fontaine (de Genève). A ce moment, il était franchement sceptique et considérait les phénomènes provoqués comme le résultat d’une connivence secrète ou comme une illusion. Son but, en suivant les expériences, était de découvrir la supercherie par laquelle l’opérateur devait, <\ son avis, en imposer au public. A son grand étonnement, il constate que cei’tains phénomènes en apparence invraisemblables, existaient réellement et il prend la résolution de les étudier scientifiquement.
Bientôt, en présence du capitaine Brown et de plusieurs amis, B raid entreprend des expériences dans le but de démontrer que la fixation d'un objet brillant suffit pour déterminer la production du phénomène du magnétismeanimal.
Afin de prouver la réalité de sa théorie, il pi’ie un des assistants, M. Walker, de fixer son regard sur le col d’une bouteille de vin, maintenue assez, élevée au-dessus de lui pour provoquer une faligue considérable des yeux et des paupières. Au bout de trois minutes, les paupières du sujet se ferment, il tombe dans un profond sommeil.
On propose ensuite à M™® Braid de se .soumettre à la môme expérience. Elle y consent très volontiers, assurant à ceux qui l’entouraient qu’elle ne serait pas aussi facile à influencer que le sujet précédent. Braid la prie détenir son regard fixé sur l’ornement d’un sucrier en porcelaine. En deux, minutes, les traits de Braid avaient changé d’expression, ses paupières se fermaient convulsivement et elle tombait h la renverse.
La même expérience, tentée sur un domestique qui ne connaissait rien du mesmérisme et qui ne se doutait pas de ce que l’on attendait de lui, donne le môme résultat. Deux minutes après, il est plongé dans un sommeil profond.
Braid en conclut justement qu'il n’y a aucune raison pour admettre queles phénomènes du magnétisme soient la conséquence d’une action personnelle de l’opérateur sur l’opéré, et que l’état dans lequel se trouvent les prétendus magnétisés ne soit qu’un état psychique indépendant de tout fluidemagnétique ou de toute force mystérieuse émanant de rexpérimentateur.
C’est alors que se place dans la vie de Braid un incident qui eut certainement découragé tout autre esprit moins déterminé que le sien. La section de médecine de l’Association britannique pour l’avancement des sciences refuse de mettre à son ordre du jour une communication de lui ayant pour titre : Essai pratique sur l'action curative de Vhypnotisme. Braid, justement blessé dans son amour-propre scientifique en appelle au jugement de sespairs. A cet effet, il organise une conférence gratuite à laquelle il convietous les membres de l’Association.
La nouveauté du sujet attire un public d’élite, à tel point que, faisant allusion à la composition de l’auditoire, le Président prie les (( reporters »■ de vouloir bien noter qu’on n’avait jamais vu à Manche.ster « une assembléemieux choisie ni plus respectable». A la fin de la séance, on remercie Braid par un vote d’avoir donné aux membres de l’Association britannique le spectacle d’expériences qui, selon un témoignage unanime, avaient « éminemment réussi ».
Peu de temps après, Braid publie son livre fameux sous le titre suivant Neurypnolùgie, ou traité du sommeil nerveux considéré dans ses rapports avec le magnétisme animal et relatant de nombreux succès dans ses applications^ au traitement des maladies.
Dans ce travail, il établissait l’origine subjective de phénomènes hypno-
lirsTOiRE DE l’hypnotisme
tiques, démontrant que l’elTet essentiel de la fixité du regard résultait de la [Ixité de l'attention et de la co 7 icenlralion de la peyisée. Il détruisait ainsi d’un seul coup l’hypothèse d’un Iluide ou d une action magnétique quelconque.
En résumé Braid a fixé d’une façon définitive la terminologie de l’hypnotisme qu’il définissait « un état nci'veux déterminé par des manœuvres artificielles. )> S’il a attribué une grande importance à l’hypnotisation par fascination oculaire, il a reconnu aussi le rôle de la suggestion, sans cependant le mettre complètement en lumière. Il a réalisé pi’esque toutes les expériences que l’on peut provoquer chez les sujets en état d’hypnolisme, insistant sur ce fait que dans le sommeil provoqué, certaines fonctions mentales peuvent arriver fi un degré d’activité et de puissance qu’ils ne sauraient atteindre à l’état de veille. Enfin il a fait connaître la valeur théi’apcutique de l’hyp-
Durand de Gros, 1820-1900
notisrne, dont il avait successivement déterminé les principales indications.
Après s’ôtre efforcé de propager en Angleterre, avec une ardeur infatigable, dans un grand nombre de séances expérimentales, ses decouvertes sur l’hypnotisme (1), il succomba subitement fra))pé d’apoplexie, à l’cigc de 6o ans le 25 mars 1860. Trois jours auparavant, désireux d’exprimer au D*’ Azarn, professeur à l’Ecole de médecine de Bordeaux, toute sa reconnaissance pour l’empressement avec lequel cet éminent observateur avait préconisé les résultats obtenus par sa méthode, il lui envoyait une copie de son dernier manuscrit, avec la dédicace suivante : <( Offert à M. Azam comme une marque
(1) En Angleterre, dans la patrie de Bi’aid, llack Tnke fut longtemps le seul à participer par ses travaux à la renaissance de l’hypnotisme. A notre époque, noire collègue, Milne Bramwell s'est donné la tâche de rappeler à ses compatriotes l’œuvi'c de Braid et de vulgariser les applications médicales de l’hypnotisme.
HISTOIRE DE L’JIYPNOTISME
d'eslime et de respect, par James Braid, chirurgien, Manchester, le 22 mars 1860 ».
C’est ainsi que l’étude de l’hypnotisme fit son apparition en France, car ayant pour ainsi dire reçu l’investiture du créateur de l'hypnotisme, Azam ne tarda pas à publier dans les Arcliivcs générales de médecine une note sur le sommeil nerveux ou hypnotisme dont il donnait la définition suivante; « l'Iiypnolisme est un moyen pariicidier de provoquer un sommeil nerveux, un somnambulisme arliliciel, accompagné d'anesUiésie, d'hyperesthésie, de catalepsie et de quelques autres phénomènes portant sur le sens musculaire et rintelligence ».
Dans le cours de ses expériences, Azam provoqua riiemi-léthargic. Il le constate dans les termes suivants : Chez la plupart des sujets, j’ai observé
LiébeauU (de Nancy)
un fait bizarre : en souiïlant sur un œil pendant que les membres sont en catalepsie, les membres du môme côté tombent immédiatement dans la résolution.
Azam pensait qu’en y mettant de l’insistance et en répétant les expériences on arriverait à produire toutes les manifestations de l’iiypnotisme cliez un grand nombre de personnes.
En terminant son article, il exprimait l’opinion qu’on finirait par trouver un jour un jnoyen commode et facile d'agir sur tous les hommes, et, à volonté, sur l'intelligence comme sur les sens, (c II me semble, ajoutait-il, que l’étude de l'hypnotisme y conduira ».
Azam, nommé président d’honneur du Congrès par le premier Congrès de l’hypnotisme, fut très sensible à ce témoignage de respectueuse déférence. Il avait été également nommé président d’honneur par le Comité d’organi-
HISTOIRE DE l’jIVPNOTISME
nation du second Congi'ès : Sa mort survenue récemment transforme notre ►décision en un hommage posthume.
Les premières applications de l'hypnotisme se firent surtout au point de vue de fanesthésie chirurgicale. Des opérations chirurgicales de longue durée furent faites sur des sujets plongés dans fanesthésie hypnotique par Velpeau, Cloquet, Follin, Nalalis Guillol, Broca, Verneuil, Guérineau et plu- •sieurs autres.
C’est également à la môme époque, en 1860 que Durand de Gros fit en France le premier enseignement public sur fhypnotisme. Ses remarquables leçons furent publiées sous le titre de Cours de Braidisme ou hypnotisme .nerveux.
Le D'' Durand de Gros a clairement exposé, dans les moindres détails,
La clinique du D' LiébeauU, à Nancy
fart de fhypnotisation. Il détermine d’une façon précise la technique de l’opération hypnotique, qu’il divise en deux phases : la première, préparatoire ou liijpolaxie, la seconde, active et féconde, ou idéoplasiie. II entrevoit le rôle que fhypnotisme doit jouer en médecine et en psychologie. Il montre également quelle en est l’importance dans le domaine de la médecine légale comme dans celui de fhominiculture.
Le D^ Durand de Gros que nous avons élu président d’honneur de notre Congrès, a tenu à prendre, malgré son grand âge, une part effective ii nos travaux et il a rédigé sur la terminologie de l'hypnotisme un rapport général dont nous apjirécierons la haute valeur.
En 1860, les docteurs Demarquay et Giraud-Teulon publièrent un travail intéressant sous le titre : Recherches sur l'hypnotisme ou sommeil nerveux. Ils y relataient une série d’expériences faites dans un hôpital de Paris. Ce travail rédigé dans un esprit véritablement scientifique, confirmait la réalité des phénomènes remarquables signalés par Braid. Aujourd’hui encore, il pourrait être consulté avec fruit.
CONGRÈS DE l’IIYPNOTISME
Alais de tous les précurseurs, celui qui a le plus contribué à tirer de rhypnolisme les éléments d’une méthode thérapeutique est M. le D*' Liébeault, de Nancy. En 186G, il en formulait les indications dans son livre sur Le Sommeil el les états analo(jues.
Ses théories développées là longuement, étaient appuyées sur quantité d’obsci valions précises. On y a bien peu ajouté depuis.
Indiquant les procédés employés pour obtenir le sommeil hypnotique, it le distinguait en sommeil léger el sommeil profond, y rattachant les faits de catalepsie et de léthargie, de fascination et de somnanbulisme. Dans cet état hypnotique, la volonté du sujet disparaissait, on pouvait le suggestionner, lui inculquer les idées qu’on voulait. A ce propos, Liébeault rappelait l’importance psychologique de l'imitation qui régit les sociétés animales et humaines.
Mesael, 1825-1898
Il expliquait par l’état hypnotique les tables tournantes, la baguette divinatoire, le spiritisme, les possessions et les hallucinations.
Liébeault a formulé une ingénieuse théorie sur la production du sommeil provoqué. Il place tous les phénomènes de l’hypnotisme sous la dépendance de l’attention qu’il envisage comme une force nerveuse, rayonnante, circulante et susceptible de s’accumuler sous l’influence de la suggestion dana des régions déterminées de l’organisme. Nous reproduisons avec plaisir une vue de la clinique dans laquelle M. Liébeault a donné ses soins avec désintéressement, pendant plus de trente ans à des milliers de malades. C’est là qu’il a poursuivi ses études sur l’hypnotisme et enseigné l’art de la psychothérapie à un grand nombre de médecins venus de tous les pays du monde.
HlSTOmE DE l’hypnotisme
M. [Jébeault qui fut président d’honneur du premier Congrès de l’hypnotisme est également de ceux dont le patronage donne le plus d'éclat à notre deuxième Congrès.
Mais tout cela n’était pour lui que l’avant-propos de l’œuvre décisive à laquelle il voua sa vie. Toutes ses expériences devaient aboutir à la psychothérapie.
Tels sont les titres à notre reconnaissance du fondateur de l’Ecole de Nancy, dont les principaux représentants ont été en France : MM. Bernheim, Liégeois, Beaunis, Auguste Voisin et h l'étranger : MM. Lloyd Tuckey (de Londres), Van Benterghem (d'Amsterdam), de Jong (de la Haye), Forel (de Zurich), Schrenk-Notzing (de Munich), Delbœuf (de Liège), Wetterstrand,
Cliaiies Richet
de Stockholm), Tokarsky (de Moscou), Cruise (de Dublin), Van Velsen et Spehl (de Bruxelles), Hamilton-Osgood (de Boston), Mol] (de Berlin), etc., etc.
Parmi les travaux qui ont eu une grande influence sur l’évolution scientifique de l’hypnotisme il faut cher ceux de Mesnet et de Lasègue.
En. 1860, Mesnet publie dans les Archives générales de médecine une remarquable étude sur le somnambulisme pathologique. Ce fut le point de départ de ses recherches sur le somnambulisme spontané et provoqué.
A la suite de quelques communications sur le magnétisme animal et sur le somnambulisme lucide, dont le contrôle scientifique était très difficile, pour ne pas dire impossible, l’Académie avait fermé volontairement scs portes à toutes les études qui se rapportaient de près ou de loin h ces questions. Par
IKSTOIRK DR l'hypnotisme
ses patientes investigations sur le somnambulisme naturel et artificiel, par la prudence de ses déductions, par l'éloquence de ses communications, Mesnet. sut regagner la confiance de l’Académie. Non seulement il dompta les préjugés injustifiés, mais se fit écouter et applaudir par tous ses collègues, en leur apprenant que, dans l’état de somnambulisme, le sujet agit avec les apparences d'une liberté qu'il n’a pas.
C’est pour reconnaître les éminents services que Mesnet avait rendus d notre cause que nous l’avions élu président d’honneur du premier Congrès de l’Hypnotisme et de la Société d’Hypnologie. Permettez-moi en votre nom à tous d’adresser à sa mémoire respectée le témoignage de notre reconnaissance.
Lasègue vulgarisa dans ses cours l'œuvre de Braid et publia une élude sur la catalepsie (1865).
Luys, 1848-1897
En suivant l’ordre chronologique, nous devons enregistrer le fait suivant qui mérite d’être rappelé. En 1869, notre collègue Pau de Saint-Martin, qui est membre du Comité d’organisation du Congrès, après de brillantes études à l'Ecole de médecine militaire de Strasbourg, soutint une thèse courageuse, sous le titre : Elude clinique d'un cas de catalepsie compliquée, traitée par l'hypnotisme. Pau de Saint-Martin démontrait dans cette thèse l’identité de l’état hypnotique provoqué avec la catalepsie spontanée.
Il nous reste encore à mentionner l'article : Hypnotisme du nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques qui fut réd'igé en 1874 avec beaucoup de clarté par Mathias Duval, et l’étude très approfondie que Charles Richet, un des présidents d’honneur de notre Congrès, publia en 1875 dans le Journal de iAnatomie de Robin.
IIISTOJRL' DE L’iJYDNOTIS.ME
Dans son mémoire, M. Richet formulait déjà les propositions suivantes :
(( P On ne peut admettre que les phénomènes somnambuliques, magnétiques ou hypnotiques soient dus à la simulation : l'existence du somnambulisme provoqué est un fait aussi cei toin et aussi indiscutable que l’existence de l’épilepsie ou de la fièvre typhoïde;
(( 2° Les passes magnétiques, les excitations faibles de toute nature, agissent aussi bien, et même mieux, que la fixation d’un objet brillant, pour déterminer le somnambulisme;
« 3° Les phénomènes que l'on observe se montrent aussi dans les diverses intoxications ou perversions du système nerveux central. Elles consistent principalement en deux phénomènes : l’hallucination et l’automatisme. »
Les fascinés, service de Luys à la Cliarité (Tableau de Moreau de Tours)
Par ce travail, la première en date des publications de l’Ecole de Paris sur l’hypnotisme, M. Richet plaçait la question sur un terrain rigoureusement scientifique. En 1883, il complétait les recherches précédentes dans un volume paru sous ce titre : L'homme et Vintelligence. Là, insistant sur la possibilité de provoquer chez les sujets plongés dans l’état de somnambulisme des variations de la personnalité, il donnait à ces changements de personnalité le nom ù'obieciivation de types.
M. Richet un des premiers a reconnu le rôle que l’hypnotisme est appelé à jouer comme procédé d’investigation psychologique; et il l’a fait dans les termes suivants :
(( L’hypnotisme est un admirable appareil de vivisection psychologique. Grâce aux travaux des médecins et des physiologistes qui ont étudié l’hypnotisme, nous connaissons l’inconscient, nous savons que cet inconscient, accomplit silencieusement des opérations intellectuelles merveilleuses, et il est évident qu l’étude approfondie de l’écriture automatique amènera à con-
HISTOIRE DE l’hYPNOTISME
naître cet insconscient surprenant qui est en nous, et qu'on avait jusqu ici à peine soupçonné...
Les organisateurs du premier Congrès de l'hypnotisme voulant rendre hommage aux grands services rendus par M. Charles R.ichet l'avaient désigné comme l'un des présidents d’honneur du Congrès, le second Congrès lui a conféré le même titre, faible témoignage de nos sentiments de respectueuse sjunpathie et de notre reconnaissance.
Récemment, M. Richet a publié dans la Revue scienülique un remarquable article sur VAvenir de la 'psychologie. Il y démontre que le premier problème de psychologie est la physiologie de la cellule nerveuse, mais il entrevoit aussi pour la psj^chologie de plus vastes horizons. Il envisage la multiplicité de ses applications pratiques, la voyant enlin appliquée à la justice, à l’éducation et ii la morale, c'est-à-dire instituée à la base même de la vie sociale. En un mot, selon M. Richet, dont nous partageons absolument l’opinion, c’est la psychologie gui doit fixer la morale.
Api’ès vous avoir exposé à grands traits l'œuvre des précurseurs, et avant d’aborder la deuxième partie de cette conférence, qui a pour sujet l’œuvre de Charcot à la Salpêtrière et de Dumontpallier à la Pitié, permettez-moi de m’arrêter quelques instants sur une physionomie intéressante. Il s’agit d’un homme qui occupe, par rorighialiié de ses travaux, une place à part dans rtiistoire de l’hypnotisme. Luys, connu déjà par d’importants travaux SU)' l’anatomie du cerveau, s’est livré dès 1878 à de nombreuses études sur l’hypnotisme. Il étudia surtout les réactions émotionnelles chez les sujets hj^pnotisés, et se préoccupa d’augmenter, par la création d’appareils ingénieux, la profondeur des états d’hypnotisme. Plans les dernières années de sa vie, il fil à la Charité de multiples et retentissantes démonstrations d’iiypnotisme. Un tableau de Moreau de Tours a reproduit une scène de fascination dans laquelle se trouvent réunis les principaux sujets soumis à ces expériences. Luys fut un des trois membres désignés, en 1877, par la Société de biologie pour vérifier les travaux de Burq sur la métallothérapie. C’est à la suite des j’apports de celte commission que Ton commença dans les hôpitaux de Paris les recherches sur l’hypnotisme, et Luys fut, parmi les médecins des hôpitaux, un des premiers à entrer dans cette voie. Deux de ses élèves les docteurs Bottey et Descourtis ont apporté d’utiles conti'ibulions à l’étude de l’hypnotisme.
Quelques-uns des travaux de Luys ont donné lieu à des critiques un peu vives. Cela n’empêche pas que par ses lecherches, son enseignement et ses publications, il ait joué un rôle appréciable dans l’évolution de l’hypnotisme. Nous lui savons particulièrement gré d’avoir offert à notre musée de psychologie son matéi'iel d’enseignement et les appareils qu’il avait imaginés pour faciliter la production de rh5^pnose.
HISTOIRE DE I.’hVPNOTISME
Charcot.
Malgré,tous ces efforts individuels, renseignement officiel semblait devoir encore rester longtemps fermé A l’étude de l’hypnotisme, lorsque enfin, en 1878 entre en scène la puissante personnalilé de Charcot. Il étudie ù la Salpétrière l'hypnotisme chez les grandes hystériques et trouve dans ces malades un précieux instrument d’investigation expérimentale. Les recherches de la Salpétrière, conduites avec une méthode rigoureuse et abordant la question par le côté clinique et nosographique, déterminent vers les éludes d’hypnotisme un mouvement d'opinion considérable.
Cliarcoi, 1825-1893
Charcot, par sa méthode rigoureuse, a rendu le double service d’établir la valeur des phénomènes somatiques impossibles à simuler, et d’assurer à l’hypnotisme droit de cité dans l’enseignement officiel.
Il commença par étudier d’une façon minutieuse les symptômes et les signes objectifs de la grande hystérie; puis amené A observer les états d‘hypnotisme que présentent spontanément ces malades, il aborda enfin l’étude expérimentale de l’hypnotisme. Charcot, se conformant à sa méthode personnelle d’investigation, se préoccupa avant tout de rechercher les signes diagnostiques, physiques et facilement appréciables des divers états nerveux produits. Ses études ayant porté uniquement sur des sujets notoirement
lIISTOfRE DE L’IIYDNOTISME
atteints d’hystérie, les faits observés furent rangés par lui sous la dénomination d'hypnotisme hystérique.
Les principaux auteurs dont les travaux ont été inspirés par l'Ecole de la Salpêtrière sont : Ladame (1881), Bourneville et Regnard (1878 et 1879), Tamburini et Sepilli (1882), Paul Richer (1885), Féré et Binet (1887), Gillesde la Tourette (1889), Pitres (1891) et Babinski (1891).
L’Allemagne ne resta pas non plus indifférente 5 ce mouvement scientifique. Un physiologiste de Breslau, Heidenhain se livra en 1880 à d’intéressantes recherches sur l'hypnotisme expérimental. Tl fut suivi dans cette voie par quelques-uns de ses compatriotes parmi lesquels il convient de citer : Grützner, Berger, Baümler et surtout Preyer.
Les principales règles de la méthode de Charcot on t été notées par M. le Paul Richer, dans ses Etudes cliniques sur la grande hystérie, qui constituent un véritable monument destiné à marquer l’entrée de l’hypnotisme dans l’enseignement cfliciel. On ne saurait trop rappeler ces règles fondamentales.
La Salpélriére et la statue de Charcot
Un expérimentateur qui s’en écarterait courrait le risque de s’égarer dès ledébut de ses recherches. Elles sont les suivantes :
1° Choisir comme matière de l’expérimentation des sujets dont les conditions, physiologiques et pathologiques parfaitement connues soient les mêmes;
2° Soumettre les diverses conditions expérimentales à un déterminisme' rigoureux.
3° Procéder du simple au composé, du connu à l’inconnu;
4° Se mettre en garde contre la simulation, en recherchant partout et toujours, mais particulièrement dans les phénomènes d’ordre psychique, le signe physique facile à constater, et qui par sa nature même devient un. critérium certain et une preuve indiscutable de la réalité des faits observés;
5° S’attacher surtout aux cas simples, c’est-à-dire dans lesquels les différents phénomènes apparaissent avec le plus de netteté, et plus isolés les uns des autres;
inSTOII’.E DE L’HYPNOTISiME
6^" Rechercher, suivant la méthode des nosographes, à classer les divers phénomènes en séries naturelles, de façon à établir dans ce grand groupe de faits réunis sous le nom d’hypnotisme, plusieurs subdivisions.
Ces règles s’appliquaient aux formes caractéristiques de l’hypnotisme qu’on observe dans le cours des manifestations de la grande hystérie et qu’on a désignées assez justement sous le nom de : grand hypnotisme.
En effet, tous les auteurs de la Salpêtrière étaient d’accord pour prétendre que les effets des excitations physiques sont très différents selon qu’on les applique à des sujets hystériques ou à des sujets normaux. En un mot, les hystériques seraient seuls susceptibles, selon eux, de tomber dans des états spéciaux, nettement caractérisés par des symptômes somatiques particuliers,
Une leçon de Charcot. — Tableau de Brouillet
et cela par la seule action de l’hypnotisme ou par des excitations sensorielles exercées dans cet état.
Ainsi, pour les élèves de la Salpêtrière, la fixation prolongée d’un objet brillant, la compression des globes oculaires, lorsqu’on soumet un sujet hystéro-épileptique à ces manœuvres, auraient pour effet de plonger ce sujet dans la période de l’hypnotisme désignée sous le nom de léthargie. Cette période étant essentiellement caractérisée par la résolution des membres, par de l’analgésie complète de la peau et des muqueuses, mais surtout par l’apparition d’un phénomène somatique fixe : Vhyperexcilabililé neuro-muscidaire. Lorsqu'on excite mécaniquement à travers la peau les muscles, les tendons ou les nerfs moteurs des sujets, on voit se produire des contractures intenses des muscles excités. Ces contractures seraient remarquables par leur résistance aux tractions, leur permanence et la facilité avec laquelle elles cèdent sous l’influence des mêmes excitations qui les ont produites, ou bien d’excitations analogues portant sur les muscles antagonistes.
Au lieu de recourir aux excitations sensorielles lenies, si Ton emploie des excitations brusques^^, telles que le bruit inattendu d’un coup de gong, l’apparition soudaine d’une lumière éblouissante, l’effet oblenu serait l’état de catalepsie. Dans cette période, l’hyperexcitabilité neuro-musculaire a disparu. Elle a fait place à une plasticité musculaire très caractéristique, grâce à laquelle les muscles peuvent conserver, sans fatigue appréciable, les altitudes variées dans lesquelles on les place.
Le fait d'exercer une pression sur le vcrtex d'un sujet placé dans l'une des deux périodes précédentes aurait pour effet de provoquer la période dite de somnambulisme, dans laquelle le sujet reprend une partie de son activité intellectuelle et musculaire, et dans laquelle on a observé souvent une bype-
l'aül Hiclicr
racuité remarquable de tous les sens (ouïe, vue, odorat, goût). Le touclicr lui-même participe à cette hyperexcitabilité qui se traduit par ce fait que la plus légère excitation de la peau amène la contracture des muscles sousjacents. On aurait dans la période de somnambulisme de rhyjierexcitabilité cutanéo-musciilaire par opposition û l’hyperexcitabilité neuro-musculaire de la période de léthargie.
L’étude de ces trois périodes a vivement surexcité la curiosité des expérimentateurs; mais, bientôt, la plupart de ceux qui ont cherché à vérifier l’existence des phénomènes somatiques, décrits par M. le professeur Charcot, ont déclaré qu’ils ne pouvaient interpréter la production de ces phénomènes que par l’intervention de la suggestion. De là des discussions sans fin qui
IIISTOtnE DE l’iiypxotisme
se sont renouvelées dans tous les Congi’ès et dans l.oulcs les réunions où la question de l'hypnolisme a été remise sur le tapis. Mais, malgré les efforts tentés par MM. les professeurs Grasset, Tamburini et quelques autres, pour arriver à trouver un terrain de conciliation pour les deux doctrines en présence, le différend persiste encore.
Nous n’en voulons pour preuve que ratllrmation formulée par M. le professeur Pitres, de Bordeaux, qui s'exprime ainsi ; « Les pliénomènes somatiques du grand hypnotisme ne sont pas des créations artificielles surajoutées par voie de suggestion aux pliénomènes psychiques de l’hypnose expérimentale. La létharffic^ la calalcpsic, le soainambulisinc^ sont des étais disiincls dont la réalité clinique ne saiirail être léciiliniement contestée. Mais ces étals ne se montrent avec toute leur netteté que dans Vli\ipnotismc provocjué chez les hystériques.^)
Pitres (de Boi deaux)
D'ailleurs dans ses Leçons cliniques sur l'Hystérie et l Hypnotisme., M. Pitres a reproduit en les contrôlant les enseignements fondamentaux donnés par Charcot à la Salpêtrière. Comme Charcot, il arrive à la conclusion qu’il existe des rapports d’étroite parenté entre l'hystérie et l’hypnotisme.
Un autre élève de Charcot, M. le docteur Babinski, a également soutenu la môme thèse et affirmé que la division du grand hypnotisme en trois étals distincts : léthargie, catalepsie et somnambulisme, est légitime. Dans son travail, M. Babinski fait tendre toute son argumentation ù la démonstration de ce fait que les phénomènes hypnotiques sont de même essence que les
HISTOIRE DE l’hypnotisme
phénomènes hystériques et que des liens intimes unissent Fhypnotisme à J’hystérie.
Un remarquable tableau dû au pinceau du peintre A. Brouillet, transmettra à la postérité, avec une grande fidélité, le souvenir des célèbres leçons de Charcot sur l’hypnotisme. Dans ce tableau sont groupés presque tous les hommes éminents, élèves de Charcot, dont les travaux ont contribué ùf la gloire de l'Ecole de la Salpétrière.
Charcot qui s’était surtout livré à l’étude des phénomènes somatiques de l’hypnotisme n’avait pas insisté beaucoup sur sa valeur curative et sur son rôle en thérapeutique. Peu de temps avant sa mort, il synthétisa dans une curieuse brochure ayant pour titre : La joi qui guérit, toutes les conséquences thérapeutiques qui se dégageaient des études expérimentales auxquelles il avait donné un si brillant essor.
F. Raymond
Alors même qu’ils appartenaient à des écoles rivales de celle de la Salpêtrière, tous les savants adonnés à l’étude de l’hypnotisme rendaient hommage à la puissance de son esprit et à son immense valeur scientifique.
Il avait été le premier président d’honneur acclamé par le premier Congrès international de l'hypnotisme en 1889, et la Société d’hypnologie et de psychologie l’avait placé au premier rang des hommes dont elle réclamait le patronage.
A la mort de Charcot, l'Ecole de la Salpétrière était représentée par une pléiade de disciples éminents. C’est à M. le professeur Raymond qu’échut l’honneur de succéder au maître. Nous sommes heureux de reconnaître que