PREMIERS HABITANTS DE L’'ILE-AUX-COUDRES
Comme on le sait, Jacques Cartier et avec lui ses compagnons de voyage, débarqua sur l'ile dont j'écris l’histoire, et la nomma l'ile-aux-Coudres, à cause des noisetiers qu'il y trouva en abondance et dont les fruits lui parurent préférables à |
ceux de son propre pays Ÿ. Ce fut le six ou le sept de septembre de l’an 1535 que l’Ile-aux-Coudres reçut le nom qu’elle a toujours porté depuis.
Malgré que Jacques Cartier eût vanté la beauté de ses arbres et l'excellente qualité de son sol, personne ne songea d’abord à en obtenir la concession du gouvernement. En cela, je ne trouve rien de bien extraordinaire. Beaucoup d’autres endroits de la côte nord du fleuve offraient des avantages plus rérls aux colons que ceux que pouvait leur offrir une petite île isolée de la terre ferme et qui, à l’époque de la découverte du pays et assez longtemps encore après, devait être exposée aux incursions des sauvages.
Pendant cert quarante-deux ans après le second voyage de Jacques Cartier, personne ne s’occupa de l’Ile-aux-Coudres.
Ce ne fut qu’à l'époque de 1677 qu’elle fut concédée, en fief, à un nommé Etienne Lessart, habitant de la côte de Beaupré, par le comte de Frontenac, à la condition d'obtenir du roi de France, sous une année de date, la confirmation de son titre.
Cet Etienne Lessart, éprouvant des difficultés ou manquant des moyens nécessaires pour obtenir la confirmation de son titre de concession, laissa passer dix années sans s'adresser au roi de France, Ne croyant pas avoir le droit de faire valoir un titre dont il n’avait pas rempli les conditions, et peut-être aussi dans le but de retirer quelque bénéfice de son titre, il s'adressa aux messieurs du Séminaire de Québec pour leur vendre ce titre.
Il céda donc ses droits ou ses prétendus droits sur le fief de l’Ile-aux-Coudres aux messieurs du Séminaire de Québec, par un contrat passé devant maître François Génaple, notaire.
Ce contrat porte la date du 19 du mois d'octobre de l’année 1687, par lequel Etienne Lessart passe son titre au Séminaire pour la somme de cent francs que ces messieurs s’obligeaient de lui payer, s'ils obtenaient du roi de France la ratiti-
+ Ce que dit ici Jacques Cartier est exacte ment vrai. Les noisetiers de l'Ile-aux-Coudres ont les feuilles beaucoup plus larges et leur fruit est de beaucoup plus gros que ceux des noisetiers que j'ai vus ailleurs.
cation de cette vente, ou un nouveau titre de concession.
Le 29 octobre de la même année 1687, les messieurs du Séminaire de Québec obtinrent du marquis de Denonville, gouverneur du Canada, un nouveau titre de concession de l’Zle-auæ-Coudres et des battures autour d'icelle, à titre de fief avec droit de pêche et de chasse, mais “à condition qu'on n'y ferait point la traite avec les sauvages et qu'elle ne serait habitée par aucun autre individu que par des personnes du dit Séminaire.”
Cette restriction est assez singulière, puisqu'elle refuse aux messieurs du Séminaire le droit de concéder à des étrangers les terres de l’Ile-aux-Coudres, et ne leur accorde que le droit de s’y établir euxmêmes, ce dont ils n'avaient guère envie, non plus que d'y établir des personnes de leur maison, dont ils ne devaient avoir que le nombre suffisant pour le service de leur établissement. Quant à y fixer des fermiers qu'ils eussent choisis parmi leurs serviteurs, la chose eût eu les mêmes inconvénients que ceux qui auraient résulté d’une concession à des étrangers.
Ce que n'avait pas fait Etienne Lessart, les messieurs du Séminaire de Québec le firent, Ils s'adressèrent au roi de France, et l’année suivante, à la date du premier de mars 1688, ils reçurent du roi la confinmation de cette concession du fief de l’Ile-aux-Coudres par un brevet qui fut enregistré au gref du Conseil souverain, à Québec, le 28 du mois de février de l’année 1689. |
La seigneurie ou fief de J’Ile-aux- Coudres appartenait donc, par des titres incontestables, aux messieurs du Séminaire de Québec, mais ils ne pouvaient en concéder les terres à des étrangers par la crainte, je pense, que les habitants de l’île ne nuisissent aux commerçants de fourrures,
Mais cette crainte n'était point fondée sur des motifs raisonnables, puisqu'il n’eût servi de rien d'empêcher que des habitants établis sur l’'Ile-aux-Coudres fissent la traite avec les sauvages, pendant qu'il était libre aux habitants tixés à la Malbaie et ailleurs, sur la côte du nord, de la faire avec les sauvages de Tadoussac.
Cependant, malgré l’inutilité de cette
restriction, les messieurs du Séminaire de Québec gardèrent strictement la clause de la concession de leur fief de l’Ile-aux- Coudres pendant l’espace de vingt et un ans. Mais, à la date du premier du mois de septembre 1710, les messieurs du Séminaire de Québec crurent devoir prouver au gouvernement que la défense qu’on leur faisait de concéder les terres de leur seigneurie de l’[le-aux-Coudres n'était fondée ni sur la raison ni sur les faits. Dans la requête qu’ils lui adressèrent à ce sujet, ils lui soumirent les motifs suivants qui réfutent péremptoirement les vaines appréhensions du gouvernement d'alors.
Les messieurs du Séminaire exposent donc: lo. Que, depuis le temps que la prohibition de concéder les terres de leur fief de l’Ile-aux-Coudres leur à été faite, la Malbaie et plusieurs autres endroits se sont établis, où il y a des seigneurs et des habitants auxquels on n’a nullement défendu de faire la traite avec les sauvages ; 20.
Que les habitants de ces localités sont plus près de Tadoussac que ne le seraient ceux établis sur l’[le-aux-Coudres ; 30. Que les habitants établis à la Malbaie et ailleurs, sur la terre ferme, peuvent beaucoup plus faci: ment communiquer avec Tadoussac, que ne le pourraient ceux établis sur l’Ileaux-Coudres, parce que ces derniers manquent des moyens de communiquer par eau à une si grande distance, n'ayant que de très-petits canots de bois; 4o. Que ceux qui demandent des concessions de terre sur l’Ile-aux-Coudres ne peuvent être supposés vouloir commercer avec les sauvages de Tadoussac, puisqu'il leur serait beaucoup plus facile de le faire sur la terre ferme où ils sont établis ; 50. Enfin, que l'unique but de ceux qui demandent des concessions de terre sur l'Ile-aux-Coudres étant d’en cultiver lu terre et de profiter des herbages qui sont le long de la dite île, et sur les : battures, il ne peut exister aucun sujet (le crainte, fondée en faits et en raison, qu'ils fassent tort aux commerçants de pelleteries.
Cette requête fut présentée à l’intendant Raudot, qui, le même jour, premier de septembre 1710, leva cette prohibition et permit aux messieurs du Séminaire de Québec d'établir des habitants sur l’Ileaux-Coudres, toutefois avec la défense
d'accorder aux dits habitants aucun droit de traite ou de chasse.
L'Ile-aux-Coudres, donc, allait recevoir des êtres civilisés et voir ses belles forêts tomber sous la hache du défricheur pour être remplacées par de riches moissons.
Malgré toutes les recherches que j'ai faites, il m'a été impossible de savoir si, avant les titres de concessions dont je vais bientôt parler, il y a eu quelque personne civilisée qui ait demeuré sur l’Ile-aux- Coudres.
Ce ne fut .que dix-huit ans après cette permission d'établir des habitants sur l’île que datent les premiers contrats de concession. D'où je conclus qu'il est probable que l’Ile-aux-Coudres ne fut habitée, au moins d'une manière régulière, que cent quatre-vingt-treize ans ou près de deux siècles après le second voyage de Jacques Cartier.
J'ai dit: d’une manière régulière, car il est à croire qu'avant l’époque où les messieurs du Séminaire de Québec donnèrent des contrats de concession, l'Ile - aux - Coudres reçut un colon qui vint s’y établir.
Voici ce que m'écrivait M. le curé de l’Ileaux-Coudres, à la date du 6 avril 1870, appuyé sur une traction conservée par les habitants de l’île :
On trouve, au répertoire du pps registre, à l’année 1743, le mariage de Barthélemi Thérien et de Brigitte Savard avec la remarque que cette Brigitte Savard est la première personne née sur l’île. Ilest connu, par tradition, que cette Brigitte Savard était la fille d'un nommé Joseph Savard, arrivé sur l’île avec sa femme (dont le nom de famille était Marie-Josephte Morelle) quelque temps avant la naissance de cette enfant. Supposé que cette Brigitte Savard eût, à l’époque de son mariage, vingt ou vingtdeux ans, on devrait faire remonter l’arrivée de son père sur l’île vers l’époque de 1720, par conséquent avant la date des premiers contrats de concession, qui ne furent donnés qu'en 1728.
Ce qui tend à confirmer l'établissement |
une misérable cabane où ils se logèrent, La femme de ce Savard, sur le point de donner naissance à son enfant, fut abandonnée trois jours seule, pendant que son mari et un serviteur traversèrent au nord,au milieu des glaces, pour aller chercher une sage-fenime.
Dans l’état où était cette femme, elle ne fût pas demeurée seule dans sa maison s’il y avait eu quelqu'autre famille sur l’île.
Joseph Savard, suivant la tradition, s'é.
tait bâti une petite maison sur une butte près de la petite rivière appelée Rivivredes-Pruches +, vers l'endroit où a été bâtie la maison connue sous le nom de Bonaventure Mailloux.
Joseph Savard eut huit enfants, deux garçons et six filles Un de ses garçons portait le nom de Charles et a été le chef de tous les Savard qui ont habité l’Ileaux-Coudres après lui. Suivant les registres, on ne voit pas que son frère, qui s'appelait Jean Savard, ait eu des enfants.
Joseph Savard avait pris en concession, des messieurs du Séminaire, se/ze arpents de terre, qu’il partagea, plus tard, entre ses garçons et ses filles, en donnant à chacun d’eux deux arpents ? : son fils Charles, dont je viens de parler, eut la terre aujourd’hui occupée par Télesphore Tremblay. Cette terre est au nord-est de celle autrefois occupée par Bonaventure Mailloux.
Avant d'aller plus loin, dans ces notes sur l’Ile-aux-Coudres, je crois nécessaire de donner les noms des premiers colons établis sur cette île, avec la date de la concession de leurs lots, à l'exception de quelques-uns, dont je ne n’ai putrouver les contrats. Le plan No. 1 de la censive donne tous les noms jusqu’à la date de 1751. On remarque que, sur ce plan, le nom de Joseph Savard se rencontre deux fois.
Contrats du G juillet 1728.—1. Joseph
| Savard ; 2, François Tremblay.
Contrats du T juillet 1728.—3, Fran-
sur l’île de ce Joseph Savard vers l’époque as
de 1720, c'est le fait suivant dont le sou-| venir s’est conservé parmi les habitants | jusqu'à nos jours. Je reprends la narra- | tion de monsieur le curé de l’Ile-aux- Coudres :
On rapporte de lui et de sa femme une anecdote qui serait aujourd’hui un fait bien extraordinaire. Etant arrivés sur l'île bien tard dans la saison d'automne, ils ne purent que construire
+ Aujourd’hui appelé le ruisseau de la ferme.
+ Voiciles noms des fils et des gendres de Joseph Savard, suivant le partage de ses terres : lo. Louis Giguère ; 20. Jean Sanschagrin ; 30. Charles Savard, fils; 40. Joseph Amint dit Villeneuve ; 60. Gabriel Dufour ; 60. Dominique Harvay ; 7o. Jean Savard, fils ; So, Frangois Dallaire. A part ses deux fils, les autres étaient mariés ainsi que ses six filles,
çois Roussel; 4. Joseph Tremblay; 5.
Sébastien Harvay ; 6, André Bergeron.
Contrat du 10 juillet 1728.—7. Etienne Desbiens.
Contrats du 10 octobre 1728. —8.
Etienne Desbiens ; 9. Guillaume Tremblay ; 10. André Tremblay.
Contrat du 16 mai 1730.—11. Dominique Bonneau dit La Bécasse.
Contrat du 29 mai 1738.—12. Etienne Tremblay.
Contrat du 16 juin 1746.—13. Joseph Savard,
Contrats du 24 juin 1746.—14. Jacques Godreau ; 15. Joseph Desbiens ; 16.
Joseph Bouchard.
Contrat du 28 juin 1747.—17, Jean Gauthier.
Contrat du 22 juillet 1748.—18.‘Ignace Brisson.
Contrat du 22 juillet 1749. — 19.
Charles Demeule.
Contrat du 13 juin 1752.—20. Marc Beaulieu dit Suisse.
Contrat du 10 octobre 1752.—21. François Tremblay.
Contrat du 7 juillet 1754.—22, André Bergeron.
Contrat du 13 mars 1757.—23. Joseph Labranche dit Laforest,
Contrat du 2 avril 1773.—24, Guillaume Tremblay.
Si on ajoute à cette liste les six noms qu'on trouve sur le plan No. 1, on aura trente habitants établis sur l’Ile-aux- Coudres. Et, comme toutes les terres sur la surface de l’île, à l'exception de celles du domaine, étaient concédées, il s'ensuit que l’Ile-aux-Coudres se trouvait partagée entre trente habitants seulement.
En jetant un coup d'œil sur le plan No. 2, fait depuis les concessions du domaine seigneurial, en l’année 1773, on aura une idée de la manière dont les terres furent concédées sur l’Ile-aux-Coudres.
Les terres du Cup-à-Labranche, telles que les offre le premier plan, ont été divisées sur la largeur, mais ont conservé leur profondeur, au lieu que celles concédées sous la dénomination de La Buleine ont été coupées en deux sur la profondeur, à l'exception de quelques-unes qui ge trouvent au bas de l’île et qui en traversent la largeur en cet endroit.
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