IDÉE GÉNÉRALE DE L’'ILE-AUX-COUDRES
Dans ce récit où il doit entrer une foule de détails, je dois d’abord, et avant tout, donner une idée générale de l’Ile-aux- Coudres, de sa position géographique et de sa conformation, afin d'attirer l'attention sur cette petite portion du sol canadien qui, sous une roule de rapports, est digne d'intérêt.
l'Ile-aux-Coudres est à environ vingt lieues plus bas que la ville de Québec, assez près de la rive nord du fleuve Saint- Laurent. Sa longueur depuis l'extrémité de sa pointe Est jusqu’à la plus, longue pointe de l’ouest, est d'environ trois lieues. L'île a à peine une lieue dans sa plus grande largeur. De la rive sud du fleuve à la rive sud de l’Ile-aux-Coudres, la distance est d'environ quatre lieues et demie.
Entre la côte nord du fleuve et celle de l’île, dans les endroits les plus rapprochés, il y a à peine trois quarts de lieue à haute marée, Le bas de l’île se trouve un peu plus à l’est que l’église des Eboulements ; le haut se trouve en ligne du cap à la Bonne-Femme, sur la côte nord.
L'extrémité Est de l’Ile-aux-Coudres, coum celle de presque toutes les îles de
notre fleuve Saint-Laurent, se termine en queue de poisson. Le hautde l’île se termine par trois pointes ou têtes, dont celle du nord, la plus avancé vers l’ouest, s’appelle Pointe-de l'Islette ; celle du milieu, Pointe-à-Antoine ; la plus au sud porte le nom de Pointe-des-Supins. Entre ces pointes se trouvent deux anses qui servent de mouillage aux goëlettes où chaloupes, dont les habitants de l’Ile-aux-Coudres ont un continuel besoin, dans la saison de navigation, pour communiquer avec la terre ferme. Ces deux mouillages, dont les eaux se retirent à chaque marée baissanta, sont ouverts aux vents de l’ouest, et ne sauraient mettre les zoëlettes à l’abri de leur violence,
Vers le milieu de l’île, du côté nord, il y à une rade magnifique qui porte le nom de Mouillage. C'est dans cette rade que les bâtiments de Jacques Cartier jetèrent l'ancre le 6 et 7 de septembre 1535, lorsqu'il visita l’île et lui donna le nom d’Zleaux-Coudres. Ce dernier mouillage, protégé contre les vents d'ouest, et dont l’ancrage est des meilleurs qu'on puisse désirer, servait aux bâtiments français pendant tout le temps que la France fut maitresse du Canada.
Outre Les havres que je viens d'indiquer, on trouve deux autres abris, mais seule-
ment pour les petites embarcations : ce sont | çois, aux Eboulements, les eaux du fleuve
les anses du Æuisseau-Rouge, à l'extrémité
et celles des rivières, ainsi que les dégels
Est de l'ile, au nord de l’Ilette, et l’anse | du printemps, n’eussent jamais fait s'ébou-
qui se trouve au côté nord, un peu à l’ouest de la pointe du cap, appelé la Sourre, Tout le côté sud de l’île n'offre aucun abri sûr pour la navigation.
Ce côté de l’'Ile-aux-Coudres s'appelle |
la Baleine, pour la raison, dit la tradition, qu'autrefois une baleine fut trouvée morte sur le rivage de cette partie de l’Ile-aux- Coudres. Le côté nord de l’île, depuis le trait-carré jusqu'au bas, porte le nom de Pointe-des-Roches. Depuis le trait-curré en gagnant vers l’ouest, cette partie de l’ile porte le nom de Cup-à la-Branche.
Il n’y a, sur l’Ile-aux-Coudres, que cinq faibles cours d’eau, dont un seul, celui de l’anse du sud, à l’ouest de l’île, fait marcher un moulin à farine, mais seulement pendant ia crue des eaux du printemps et de l'automne. Deux autres moulins à farine, tournant par le vent, existent encore sur l’île. Ces trois moulins sont ordinairement insuffisants aux besoins des habitants, qui, assez souvent pendant l'été, sont obligés d'aller faire moudre leurs grains à l’un des moulins de la Baie-Saint-Paul.
A part les pointes ou extrémités Est et ouest, l’Ile-aux-Coudres est protégée contre les envahissements des eaux du fleuve par une côte qui l’environne. Cette côte est de beaucoup plus élevée sur le rivage nord de l’île que sur celui du sud. Les maisons des habitants, exceptées celles des deux anses de l’extrémité ouest, sont bâties sur les bords de cette côte. Depuis le bas de l'île jusqu'au Cap-à-la-Braunche, sur la partie nord de l’île, toute la déclivité de la côte est couverte de bois. Les habitants de ce côté de l’île agissent sagement en conservant les arbres de cette côte de terre. Leurs racines empêchent les terres de s'ébouler pendant la saison des dégels et dans les grandes pluies de l’automne, et ce qui n’est pas à dédaigner, c'est que les arbres de cette côte protègent les bâtisses contre les furies des vents du nord pendant la saison de l’automne et celle de l'hiver.
Si on eût agi ainsi à Saint-Antoine-de- Tilly, à Saint-Jean-Deschaillons, à Saint-
ler les terres des côtes qui bordent le fleuvo ou ces rivières. Dieu a bien fait ce qu'il a fait, nous dit lo livre inspiré. Quand l'homme se mêlera de modifier l’œuvre de Dieu, il ne devrait jamais oublier de ne le faire qu'après avoir sérieusement réfléchi sur les suites que peuvent avoir ses modifications, Ce devrait être une règle invariable de conserver les arbres sur les bords des grandes rivières qui ont ieur cours à travers des terres mouvantes,
A partir de la Pointe-des-Supins jusqu’à l'extrémité de la pointe Est de l’Ile-aux- Coudres, le rivage, jusqu'aux plus basses marées, est entièrement dépouillé de verdure, Au contraire, sur le rivage nord de l’île, depuis l'endroit appelé le Mouillage jusque près du Cap à-lu-Branche, à l'ouest, se trouve une batture qui se prolonge vers le nord à une distancs de plusieurs arpents, et sur laquelis pousse une certaine herbe appelée foin sulé, qui sert de nourriture aux bêtes à cornes. .
Le rivage de l’île, sur la partie nord, a conservé sa forme primitive, et ne s’est ni agrandi ni diminué, à l'exception des herbes qui s'étendaient au pied des côtes et qui ont été emportées, comme on le voit à l'endroit appelé Pointe-des-Roches, où se trouvaient autrefois de très-belles prairies qui ont disparu.
Le rivage du sud de l’île s’est, au contraire, notablement agrandi depuis la Pointe-des-Supins jusqu’au bas de l’île, par les sables qu'apportent les eaux du fleuve, Ces sables, après un certain temps, deviennent très-productifs pour la culture des patates, en y mettant un engrais de varech que les marées d'automne apportent au rivage en très-grande quantité. Les propriétaires des terres de ce côté de l’île le ramassent avec un très-grand soin. Pour ces terrains sablonneux, un tel engrais est de beaucoup préférable au fumier. On m'a même assuré que les terrains engraissés avec ce varech donnaient un rendement double. On m'a encore assuré que les patates, provenant des terrains engraissés par le moyen de ce varech, étaient de meil-
Pierre-les-Becquets, au Cap-Santé, aux |leure qualité et se conservaient mieux que
Ecureuils, à la petite rivière Saint-Fran-
celles venues dans des terrains engraissés
avec le fumier, Aussi, ce varech est une véritable source de richesses pour les habitants de cette partie de l'ile, Pour le prouver, je citerai le témoignage d’un homme trésintelligent qui me disait que le varech apporté sur sa partie du rivage lui valait une cuntainede piastreschaqueannée,
Une autre espèce de varech vient aux rivages de l'Ile-aux-Coudres. Ce sont de grandes flanmes dont la longueur varie de quatre à dix pieds. Les bêtes à cornes et les moutons sont très-friands de cette nourriture. Les habitants de l’île m'ont souvent parlé de ce varech qu'ils regardent comme une providence dans les longs jours d'hiver, et surtout pendant ceux où les fourrages sont rares sur l’île, C’est un fait constant, m'ont-ils assuré, que chaque fois que le fourrage ne suffit pas au besoin des animaux, le rivage, à basse marée, du côté nord de la grande batture, se couvre d’une quantité prodigieuse de ce varech. De mémoire d'hommes, ce fait s'est constamment renouvelé pendant les hivers où le fourrage, récolté sur les grèves et sur les terres, u’a pas suffi au besoin. Dans les années où le fourrage est abondant, une très-petite quantité de ce varech vient aux rivages de l’île. Je livre ce fait aux hommes qui n’ont jamais compris cette sentence évangélique :
‘“ Cherchez avant tout le royaume de Dieu ‘et sa justice, et tout ce dont vous aurez “ besoin pour le soutien de votre vie tem- “ porelle, vous sera donné comme par sur- “ croit.” Car le fait que je viens de rapporter ne peut être nié raisonnablement.
Les habitants de l’Ile-aux-Coudres, à part un très-petit nombre, ont encore assez de bois, sur leurs terres, pour suffire à leurs besoins. On imaginera aisément qu'ils le conservent avec le plus grand soin, surtout contre le feu, un des grands fléaux que l’imprévoyance fait naître de nos jours. En parcourant les bois de l’île, on n’y rencontre point d'arbres qui pourrissent sur le sol. On ne coupe les arbres verts que lorsque ceux qui sont tombés ou séchés ne suffisent point à la consommation. Ce qui cependant pourrait faire appréhender que les habitants de l’île ne soient privés de bois, dans un temps peu éloigné, c'est le nomb:e considérable de jeunes arbres que, chaque année, il faut couper pour tendre la pêche aux mar-
souins, dont je parlerai plus tard. Aujourd’hui, plusieurs des tendeurs de cette pêche sont obligés d'en aller chercher au nord où on leur fait payer ces arbres, comme de droit, Il n'y aurait qu'un moyen de faire disparaître cet inconvévient ; ce serait d'arracher les perches lorsque le temps de la pêche est passé. Mais on m'a assuré que ces perches tiennent si fortement dans la glaise où elles sont enfoncées, qu’il est impossible de les arracher sans les casser.
Ce qui a contribué jusqu'ici et ce qui devra contribuer à conserver le bois sur l'Ile-aux-Coudres, au moins jusqu'à un certain point, ce sont les épaves que le fleuve apporte sur ces rivages. Les eaux qui apportent sur les bords de l’île le précieux engrais dont j'ai parlé plus haut, pendant la saison de l'automne, poussent sur ses rives une assez grande quantité de bois dans les hautes marées du printemps.
Dans celui de,1869, on a pu en ramasser au-delà de cent charges de cheval. Ce bois, imprégné d’eau salée, une fois séché, fournit un très-bon aliment pour le feu.
L’Ile-aux -Coudres est abondamment fournie de poisson pendant la saison de l'été. Le saumon et l’esturgeon ne fréquentent guère aujourd’hui ses rivages que par accident. Le bar, dont autrefois on prenait une assez grande quantité, semble aussi avoir fait ses adieux à l’île. En revanche, l’Ile-aux-Coudres abonde en différentes espèces de petits poissons, teis que la plie, la loche ou petite morue, l'éperlun, la sardine et l'anguille. Les espèces les plus nombreuses, surtout en haut de l’île, sont celles de la petite morug et de l’éperlan, dont on prend dans les pêches une très-grande quantité.
Il y a deux pêches, dont l’une et l’autre sont placées de chaque côté de la Pointeà-Antoine et où l’on observe un phénomène assez curieux, dont je ne puis me rendre raison : celle des deux pêches qui se trouve sur le côté sud de cette pointe ne prend que de petits éperlans ; celle, au contraire, tendue sur le côté nord de la même pointe, ne prend, en général, que de très-gros éperlanglont une grande partie sont aussi gros que des harengs ordinaires. Ces pêches ne sont qu’à environ sept arpents l’une de l’autre.
Dans la saison de l'automne, l’île est environnée de pêches à anguilles dont chaque tendeur en prend au moins pour sa consommation.
Depuis un peu plus haut que le milieu de l’île et de là jusqu’au bout Est, on prend de la surdine en assez grande quantité. L'usage est de faire fondre ce poisson pour en extraire l'huile. Ce n'est certainement pas le moyen de tirer le meilleur parti de cet excellent petit poisson. Le produit de cette pêche donnerait deux et même peut-être trois fois plus de bénéfice si on salait ce poisson dans de petites tinettes pour le vendre au marché,
La pointe ouest de l’île la plus au nord, ou la Pointe-de-l'Ilette, est un excellent endroit pour la pêche à la ligne. On se sert, pour appâter le poisson, de vers qu’on trouve sous les pierres ou dans la vase et dont ies petits poissons sont trèsfriands ; on donne à ces vers le nom de sungsues.
L'amateur de cette espèce d’amusement peut être assuré que, pendant un seul montant de la marée, lorsque le temps est propice, il prendra autant de poissons qu’il en pourra porter, surtout s’il a le soin de mettre plusieurs hameçons à sa ligne ; il ne la retirera presque jamais de l’eau sans en avoir plusieurs d’accrochés. Si les pécheurs à la ligne sont plus dignes d’être crus que les chasseurs au fusil, un des premiers m'a assuré qu’il en avait tiré de l’eau huit d'un seul coup. de ligne, quatre gros éperlans et quatre grosses loches. Il avait neuf hameçons à sa ligne.
Ce qui surexcite l’ardeur du pêcheur, c'est qu'ordinairement sa ligne n’est pas encore renâue au fond de l’eau que déjà elle est tiraillée dans tous les sens par les poissons qui viennent mordre aux appâts.
Les trois espèces de poissons que l’on prend sur cette pointe sont la plie, la petite morue et l'éperlan, dont quelquesuns sont aussi gros que des harengs. Un rocher élevé attenant à l’îilette, met les pieds du pêcheur à l’abri des insultes de la lame soulevée par le vent. Les mois pendant lesquels le poisson mord avec le plus de voracité sont ceux d'août, de septembre et d’oct@Bre.
Mais le poisson qui, sans contredit, donne le plus de Lénéfice aux habitants de
l'Ile-aux-Coudres, c’est le marsonin, dont quelques-uns ont seize, dix-huit et même au-delà de vingt pieds de long. Dans les eaux froides du printemps, le marsouin est très-gras. On en a tué quelques-uns qui avaient dix et même douze pouces de lard ou de graisse.
Comme cette pêche est très-intéressante et que la manière de la faire est connue de peu de personnes, je me réserve d’en par:
ler assez au long plus tard.
On compte environ soixante-douze maisons habitées sur l’Ile-aux-Coudres, On m'y rencontre point de mendiants, excepté ceux qui, des paroisses du nord, viennent y faire des quêtes qui produisent toujours un bon résultat, parce que les gens de l’île aiment à donner à ceux qui sont dans le besoin. Les habitants de l’île se rendent service dans toutes les circonstances, Si quelqu'un d’entre eux manque de quelque chose pour ses semences st pour d’autres besoins, il trouve toujours quelqu'un pour le lui prêter ou le lui donner.
Les gages payés à ceux qui vont travailler aux récoltes des autres n'ont point varié depuis soixante ans. Les femmes ont ordinairement un chelin par jour, et les hommes trente sous, comme à cette époque reculée.
On vit assez à l'aise sur l’Ile-aux- Coudres, et cela est dû, en partie du moins, à l'abondance du petit poisson que l'on prend dans les pêches, pendant l'été, à l'excellence des terres, et enfin à la sagesse des habitants, qui, pour une assez notable portion, n’ont pas encore adopté les dépenses du luxe dans les habits et dans les voitures. Quant aux améliorations en fait d'agriculture, elles ne font que commencer. Depuis cent ans, les habitants de l’île n’ont guère augmenté en nombre, parce qu’il n’y a pas moyen d'y faire de nouveaux établissements.
L’excédant de la population est forcé d’aller s'établir en dehors de l’île. Les terres s’y vendent à très-haut prix et certainement beaucoup plus qu'elles ne valent, quoique, en général, elles soient assez bonnes et susceptibles de devenir beaucoup meilleures si elles étaient améliorées. Sur toutes les parties de l’île, lés pommes viennent bien, et si les hommes prenaient la peine de planter des arbres greffés, la
récolte des pommes serait très-abondante, Le climat de l’île est parfaitement sain ; Jamais les chaleurs n’y sont très-grandes ; la santé s’y conserve bien et on y vit longtemps.
La culture des patates se fait sur une large échelle à l’Ile-aux-Coudres. A part quelques petits endroits, tels que les fonds du bout d'en haut de l’île, la terre est trèspropice à cette culture. On en récolte une très-grande quantité que l’on porte au marché de Québec, où elles se vendent bien, parce qu’elles ont la réputation d’être de bonne qualité. On élève sur l’île un grand nombre d'’oies qui, dans le temps de l'automne, courent sur les rivages où elles trouvent leur nourriture,
Il n’y a sur l’Ile-aux-Coudres ni ours, ni renards, ni loups-cerviers, ni Aéfespuantes, ni écureuils, ni marmottes, ni perdrix, ni swisses, mais bien certainement des maringoins, des puces, des punaises, des souris, des rats-musqués et des rats f.
Cette dernière espèce de bêtes, selon que nous l’apprend la tradition, fut mise sur l’île dès la découverte du pays, par les navires. Ces voraces rongeurs se sont multipliés de manière à devenir un vrai fléau pour les granges des habitants.
Un d’entre eux me disait que, dans l’hiver de 1869, les rats avaient mangé au moins quarante minots de grains dans sa grange. Dans certains endroits de l’île, les rats et les rattes font comme les messieurs et les dames des villes, qui ont leurs maisons de campagne où ils vont passer la belle saison avec leurs familles, Ces rats et ces rattes et leurs enfants s’en vont passer l'été dans les côtes qui avoisinent les granges. Ils y ont des demeures spa- ‘ieuses creusées bien avant dans la terre.
De là, ils sortent pour se promener dans les champs, et dès que la récolte a prodrit du grain, ils mangent, avant le cultivateur, des fruits nouveaux, Quand les
froids d’automnearrivent, et surtout quand !
la neige couvre la terre, ils reviennent dans les granges pour y vivre dans l’abondance, Il est arrivé quelquefois qu'ils ont eu l’insolence de s'établir dans la cou-
+ Deux castors ont été tués sur l’île, depuis qu'elle est colonisée. Le dernier a été pris il n’y a pas un grand nombre d'années,
verture des granges faite avec de la paille, et l’ont détruite entièrement. L'espèce do rats que les Français ont apportée sur l’île vient probablement de la Normandie ; ils sont d’une audace surprenante, d’une force remarquable et d’une finesse incroyable,
Puisque j'en suis sur le compte des rats qui ravagent les granges des habitants de l’Ile-aux-Coudres, je me permettrai de rapporter le fait suivant, dont je garantis l’authenticité.
Mon père faisait marcher un moulin, qui ne pouvait moudre de la farine que quand il plaisait à Dieu d'envoyer du vent, C'est à l’heureuse époque où les habitants n’apportaient au moulin que du blé de première qualité. Or, on sait que les rats aiment singulièrement à manger du blé, Sachant qu'ils en auraient toujours en abondance, un nombre d’entre eux avaient pénétré dans le moulin et y avaient fixé leur demeure, comme le rat du bon Lafontaine dans un fromage. S'ils se fussent contentés de ne faire leurs dégats que dans le blé ou la farine, toute criante qu'eût été leur conduite, cela eût pu se tolérer. Mais ils ne se génaient d'aucune facon de briser les
| poches d’une manière très-désagréable, Pour
remédier jusqu’à un certain point à leurs dégats, il fallait avoir et des aiguilles et du fil en grande quantité, et la mère de famille ne pouvait suflire à en fournir pour raccommoder les poches coupées et brisées par les rats. Son fil à coudre et ses aiguilles disparaissaient comme qui dirait une chandelle allumée par les deux bouts.
Cela ne faisait guere son affaire, et, avec raison, elle pestait contre les rats. Pour surcroît de déboire, les habitants se plaignaient à mon père de ce que leurs poches étaient brisées, et quelquefois même mises hors de service. Et, pour comble de désolation, les autres mères de famille grognaient sans cesse parce qu’elles ne pouvaient suffire à faire de nouvelles poches, ou à raccommoder celles qui revenaient du moulin.
Comme on le comprendra sans peine, cet état de chose était devenu insupportable, et il n’y avait pas moyen d’y remedier sans déclarer la guerre aux rats. Tout bien pesé, c'était, s’il en fût jamais, un vrai casus belli,
Un soir donc, mon père nous assembla,
use
nous dit de nous préparer à la guerre, et que le lendemain matin, sans faute, on lèverait le plancher de bas du moulin, et qu’une guerre sans merci devait être faite aux rats.
On ne parlait alors ni de fusils à aiguille, ni de chassepots, ni de mitrailleuse. Il ne pouvait donc être question de nous en armer, Mais comme nous ne voulions pas faire comme les Français qui ont déclaré la guerre aux Prussiens sans être préparés, nous eûmes soin de faire nos préparatifs avant de nous mettre en campagne.
guerre, comme autrefois le grand roi Nabuchodonosor, ainsi qu'il est rapporté dans le livre de Judith, il fut résolu unanimement que nous préparerions de bons et s0lides gourdins de bois franc. Et ce qui avait été résolu se fit sans délai, Tont le temps de la veillée fut employé à arranger ces gourdins, dont chacun de nous, comme armes de rechange, devait avoir au moins deux, dans l’appréhension bien fondée de manquer d'armes et de se trouver dans la position où se virent les braves soldats français à Sédan.
Toutes nos armes, mises en bon ordre, furent placées dans un coin de la maison, et ce ne fut qu'alors que nous allâmes prendre du repos afin de rafraîchir nos forces pour le combat du lendemain, où, comme les Français à Sédan, nous appréhendions de nous trouver un contre dix.
Le soleil était à peine apparu sur l’horizon, que nous étions debout et animés
d’un courage indomptable ; car, nous le |
comprenions, il fallait vaincre ou être dévorés par des rats normands.
Au signal donné, nous nous emparâmes de nos gourdins et nous nous rendîmes au moulin, bouchâmes tous les trous pratiqués par les rats sous le mur du moulin, qui était bâti en pierres. Cette opération terminée, nous entrâmes dans le moulin, non sans éprouver certains battements de cœur, comme un jeune soldat qui, pour la première fois, offre sa poitrine aux balles.
Les portes fermées sur nous, pour nous ôter la pensée de fuir, les poches de farine transportées dans le second étage du moulin, l’escalier qui y conduisait retiré, nous commençâmes à enlever le plancher de bas du moulin. Nous n'étions que trois en-
Après avoir tenu un conseil de |
fants, et pas un de nous n’avait alors de la barbe au menton; mais, par l’ardeur qui nous animait, nous valions bien dix grands barbichons pour ce genre de combat.
Nousétions convenus que, quelque provocation que püût nous faire l’arinée rattière, nous ne devions pas frapper un seul coup de nos gourdins avant que tout leplancher n'eut été enlevé et mis dans un endroit où les rats ne pourraient se cacher
|et se dérober ainsi aux redoutables coups
que nos jeunes bras devaient leur porter.
| Cette dernière opération terminée, il fut
question de prendre en nos mains les redoutables gourdins dont les coups allaient
| frapper sur les rats aussi prestement qu’un | orage de grèle.
Enfin, placés à une certaine distance les uns des autres pour ne pas nous assommer de coups, le mot électrique : feu / feu! se fitentendre et le combat s'engagea. Ce fut une mêlée incroyable, un tintamarre affreux, des cris épouvantables. Les rats criaient, nous criions plus forts que les rats ; on eut à peine
entendu Dieu tonner, et les coups de gour- | dins s'abattaient sur le dos, sur la tête, sur | les jambes, partout, enfin, sur les rats, qui tombaient, se relevaient, retombaient encore, montaient après nos habits, cher- {chant à nous mordre, et retombaient une seconde fois pour ne plus se relever.
Cette étrange mêlée dura pendant une grosse heure. Car il fallait engager un combat avec chacun de ces bandits qui ne cessaient de résister qu'une fois assommés sous nos coups. Bientôt le champ de bataille fut jonché de cadavres mutilés, bri- sés, défigurés, ensanglantés, conme si une dizaine de mitrailleuses eûssent fauché Les bataillons de l’armée prussienne,
Nous nous arrêtämes quelques moments pour contempler notre glorieuse victoire et respirer un peu. Puis nous comptâmes les morts ; car il n’y avait que des morts, défense nous ayant été faite de faire un seul prisonnier,
Nous comptâmes donc quarante cadavres sur ce triste champ de batailie.
C'était une victoire remarquable et digne d’être inscrite à côté de la bataille de Chàteauguay.
Après avoir repris nos sens, nous nous apercûmes que notre tâche n’était pas finie.
Restait encore le foyer de pierres, placé
à l'entrée de la petite cheminée du moulin. C'était la forteresse des rats. Il fut résolu de la démolir de fond en comble.
Les pierres en furent arrachées, et, à notre grande surprise, nous y découvrîimes tapi dans un coin, un énorme rat qui nous fit véritablement peur. Il était (chose qui peut-être ne s’est jamais vue depuis que le monde est monde), il était, depuis le bout de la queue jusqu’à l'extrémité de son nez, il était blanc, blanc comme de la neige du mois de janvier. Il avait un aspect féroce, nous montrait ses longues dents, nous regardait avec des yeux effrayants et semblait nous défier et se moquer de nous.
Mais la victoire que nous venions de rewporter nous avait rendus intrépides, et comme nous l’avions fait de ses complices de brigandage, nous l’assommâmes par trois coups de bâtons à la fois. Il était énormément gros. Je ne me rappelle plus si nous en avons mesuré la longueur, mais le souvenir qui m’en est resté me fait croire qu’il était aussi gros qu’un moyen chat.
La mort de ce dernier ennemi des poches nous donnait une victoire complète. Il ne fut pas question d’enterrer les morts.
Nous allâmes les jeter dans le courant du fleuve.
Depuis ce temps, les rats n’osèrent plus revenir dans le moulin, tant la leçon que nous leur avions donnée avait fait impression sur ceux qui ravageaient les granges des habitants de l’île. Notre grande victoire eut les plus heureux résultats : les mères de famille ne grognèrent plus contre les poches qui revenaient du moulin ; et leur fil ne fut plus dépensé pour boucher les trous faits par les rats.