DEUX TEMPÊTES
L'Ile-aux-Coudres a eu le malheur d’avoir pour voisine, au nord, la fameuse Baie-Saint-Paul, qui semble receler, dans ses entrailles, toutes les tempêtes que les païens avaient concentrées dans l’antre du célèbre Éole.
Dès qu'arrive la saison de l’automme, il ne se passe presque jamais une journée sans que cette Baie-Saint-Paul ne décharge sur l’Ile-aux-Coudres quelques bouffées d'un vent froid, et assez souvent d'une grande violence. C’est cette Baie-Saint- Paul qui, en ouvrant les cavernes que les tremblements de terre ont creusées dans l'intérieur de ses innombrables montagnes, refroidit l’atmosphère au point de causer des gelées, même pendant le mois d’août.
Sans provocation quelconque de la part de l’Ile-aux-Coudres, qui la préserve des tempêtes des vents de l’est et lui donne ainsi l'exemple d’une bonne voisine, il est arrivé, à plusieurs reprises, que cette ingrate Baie-Saint-Paul a lancé traîtreusement des coups de vent tellement violents, que l’eau du fleuve, entre elle et l’île, poudrait comme de la neige. J'ai vu plusieurs fois, de mes propres yenx, cette poudrerie d’eau qui s'élevait dans l'air à une hauteur considérable.
Entre toutes les tempêtes que les cavernes de la Baïe-Saint-Paul ont fait sortir de leurs flancs, les habitants de l’Ile-aux- Coudres ont gardé le souvenir des deux suivantes,
La première eut lieu le 18 janvier 1803.
M. Marie-François Robin était à cette époque curé de l’Ile-aux-Coudres. Le vent du nord arriva sur l’île vers les neuf heures du matin, avec une très-grande violence, Cette rage de vent augmenta graduellement dans le cours de la journée de manière à jeter l'épouvante au milieu de la population. A l'approche du coucher du soleil, la tempête se déchaîna avec une furie incroyable. La violence de ce vent fut telle que la grange du père Perron,
celle de François Tremblay et celle d’un nommé Godreau furent renversées et broyées. Un des pignons de la chapelle fut arraché, et peu s’en fallut qu'elle ne fût elle-même renversée.
Quoique assez gravement malade, M.
Robin se rendit à la chapelle afin d’en ôter les vases sacrés et les ornements pour les apporter au presbytère, qui semblait devoir mieux résister à cette tempête.
Cet accident survenu à la chapelle causa un grand découragement parmi les habitants de l’Ile-aux-Coudres, parce qu'ils appréhendaiïent qu’il ne fût pas possible de réparer des dommages qui paraissaient beaucoup plus grands qu’ils n'étaient en réalité. Lorsque la tempête eût cessé ses ravages, on reconnut qu’une partie seulement de la couverture était déclouée, et qu’un certain nombre de liens étaient cassés. On reprit courage et on se mit à l’œuvre de réparation avec zèle : quinze jours après ce terrible coup de vent, tout était réparé.
Tout le temps que duièyent ces réparations, M. Robin fut obligé de dire la messe dans le presbytère.
Les habitants de l'Ile -aux - Coudres avaient encore toute fraîche dans leur mémoire cette tempête du mois de janvier, lorsque, dans la même année (1803), à la fin de septembre, il prit encore fantaisie à la Baie-Saint-Paul de lancer sur l’île une autre tempête qui, cette fois, dura pendant deux fois vingt-quatre heures. C'était pendant la saison de la récolte. Le blé, qui, à cette époque, poussait abondamment sur l’île, était dans une pleine maturité.
La violence de cette seconde tempête fut telle qu’on fut contraint d'abandonner les travaux des champs et de se réfugier dans les maisons, qui craquaient sous la pression des bourrasque:. Le grain, déjà coupé et mis en javelles, fut emporté le long des clôtures ou dispersé dans les champs voisins. Les tiges qui étaient encore debout furent frappées épi contre épi et complètement égrenées.
Quand cette fureur de vent fut passée, les champs présentaient le spectacle de la désolation. Tout y était culbuté, broyé, mêlé. Les habitants ramassèrent avec des râteaux les pailles dispersées çà et là, afin de sauver au moins quelque chose de leur récolte. Par ce terrible coup de vent, les
habitants de l’Ile-aux-Coudres virent leurs champs couverts de grains de blé, ce qui fit à quelques-uns perdre au-delà de quarante minots. La population de l'ile ne redoute rien autant que ces vents du nord qui les menacent toujours de quelques
désastres.