‹ Histoire de l'île d' OrléansChapitre 2 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

plusieurs autres personnes, les plus sincères remercîments pour les dociunents et les renseignements qu'ils nous ont fournis, et nous les prions d'accepter ici l'expression de notre vive et parfaite gratitude.

Etendue et description de l'Ile d'Orléans. — Jacques Cartier visite l'Ile. — Noms donnés à llle. — Séjour des Hurons dans l'Ile. — Massacre de M. Jean de Lauzon. — Anecdote sur Anne Baillargeon.— Disparition d'une jeune fille de la Ste. Famille.

L'Ile d'Orléans, située dans le fleuve St. Laurent, à une lieue et un tiers de Québec, est longue d'environ vingt milles et large de cinq et demi. Elle a 70 milles carrés, ou 47,923 acres en superficie, et est divisée en cinq petites paroisses, qui sont : St. Pierre, Ste, Famille, St. François, St. Jean et St. Laurent.

L'heureuse situation de cette Ile au milieu du majestueux Si. Laurent et dans le voisinage de l'ancienne capitale du Canada, son élévation en forme d'amphithéâtre au-dessus des eaux, la fertilité de son sol, son rivage d'un côté couvert d'un beau sable, de l'autre bordé de verdoyantes prairies, où abonde le gibier, ses sites pittoresques, ses points de vue grandioses, en font, sans aucun doute, une des plus belles îles du Canada, et peut-être du monde entier.

Aussi excite-t-elle l'admiration de tous les étrangers, frappés (.l'y voir réunies lant de beautés et tant de grandeur. Les premieji's voyageurs en ont fait, dans leurs rolalions de voyages, des mentions pai-ticulières, des descriptions magnifiques, qu'ils ont refusées aux autres parties de ce pays.

Ghamplain, premier gonvernour du Canada, visita rile d'Orléans. Voici la description assez exacte qu'il en donne dans ses Voyages :

«Alors on suit le fond, côtoyant l'Isle d'Orléans au sud, qui a six lieues de longueur et une et demie de large en des endroits, chargée de quantité de bpis de toutes les sortes, que nous avons en France, elle est très-belle, bordée de prairies du côté du nord, qut inondent deux fois le jour. Il y a plusieurs petits ruisseaux et sources de fontaines, et quantité de vignes, qui sont en plusieurs endroits. Au côté du nord de l'île, il y a un autre passage, bien que en le chenal, il y ait au moindre endroit trois brasses d'eau, cependant l'on rencontre quantité de pointes qui avancent en la rivière, très-dangereuse et de peu de louiage, si ce n'est pour barques, et si faut faire les bordées courtes. Entre l'île et la terre du nord, il y a près de demi lieue de large, mais le chenal est étroit; tout le pays du nord est fort montueux. Le long de ces côtes il y a quantité de petites rivières qui la plupart assèchent de basse mer; elles abondent en poissons de plusieurs sortes et la chasse du gibier qui y est en nombre infini, comme à l'île et aux prairies du cap Tourmente, très-beau lieu et plaisant à voir «

Dans mi autre passage, Champlain dit encore : .( L'isle d'Orléans a six lieues de longueur, très-belle et agréable par la diversité des bois, prairies et vignes qu'il y a eu quelques endroits, avec des noyers, le bout de laquelle île du côté de l'ouest s'appelle Gap de Coudé » ( 1 1.

Jacques Cartier est le premier Européen qui ait l'oulé la terre de l'Ile d'Orléans, lors de son second voyage en Amérique. Ce célèbre navigateur, montant en 1535 le St. Laurent pour la première fois, vint jeter l'ancre entre la terre du nord et la grande isle^ où il débarqua et trouva une nation qui s'occupait de pèche. A son approche, les naturels prirent la fuite ; mais ils furent facilement apprivoisés, lorsqu'ils reconnurent les deux Indiens Taiguragivy et Domagaya (2k qui l'accompagnaient en qualité d'interprètes. Alors ils se mirent à danser et à faire aux Français de grandes démonstrations de joie.

Dans le cours de la journée, ils se rendirent aux navires de Cartier et lui firent des présents de pois sons, de mil et de melons.

Le lendemain, Cartier étant encore vis-à-vis de l'Ile reçut la visite du chef Donnacona^ Seigneur de Canada, accompagné de douze canots chargés d'Indiens.

Il se rendit ensuite à la rivière Sainte-Croix (rivière St. Charles), où il plaça ses vaisseaux.

(1) Nous avons cru devoir changer, dans les citations des anciens ouvrages, l'ortliographe de certains mots, afin de rendre la lecture de ces passages plus agréable. Ainsi, au lieu de costé, iour, lu}", nous avons écrit : côté, jour, lui.

(2) Taiguragny et Domagaya étaient deux Gaspésiens qu'un chef sauvage avait donnés à Cartier en 1534.

lÔ HISTOIRE DE

Cartier commanda alors de préparer les barques pour aller visiter File, dont la beauté des arbres et la nature du sol l'avait frappé :

<i Etant à la dite isle, la trouvâmes pleine de fort beaux arbres, comme chênes, ormes, pins, cèdres et autres bois de la sorte des nôtres, et pareillement y trouvâmes force vignes, ce que n'avons vu par cidevant en toute la terre ; et pour ce, la nommâmes ïlsle de Bacchus : icelle isle tient de longueur environ douze lieues, et est moult belle terre et unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, fors qu'il y a petites maisons- où ils (les Indiens) font pêcherie » (1).

Le nom de Bacchus donné à l'Ile fut presque aussitôt changé. Au printemps de 1536, Cartier la nomme Ile d^Orleans^ comme le fait voir le passage suivant: «Le samedi, sixième jour de mai, nous appareillâmes du Havre Sainte-Croix, et vînmes poser au bas de Vlsle d'Orléans, environ douze lieues du dit lieu Sainte-Croix.»

Cartier ne nous dit pas pourquoi le nom d'Orléans fut substitué à celui de Bacchus ; mais Thévet, son intime ami, et célèbre navigateur, qui visita le Canada quelque temps après lui, nous dit qu'elle fut appelée ainsi en l'honneur du Due d'Orléans :

i< Il est question de savoir», dit-il, «que lorsque cette terre canadienne fut premièrement découverte par les Français, pour y faire nouvelle colonie, et eussent pénétré en la côte de cette terre que environs

(l) Second voyage de Jacques Cartier,

et rivière d'icelle, étant curieux d'immortaliser le nom et la mémoire des rois et princes de France, ayant mis pied à terre en (juelque lieu remarquable ou dans quelqnes isles, leur donnaient le nom de prince ou princesse de France, comme ils faisaient de cette isie, laquelle ils nommèrent Isle d'Orléans en l'honneur d'un fils de France qui lors vivait et se nommait lors Valois, duc d'Orléans, fils de ce grand roi de France de Valois, premier de ce nom (François ler).»

Thévet nous apprend encore, dans un autre endroit, que l'Ile d'Orléans était appelée Minigo [\) par les sauvages :

« J'avais oublié à vous dire qu'une isle nommée des Français Orléans et des sauvages Minigo est

l'endroit où la rivière est la plus étroite L'isle

de Minigo sert de retraite au peuple de ces pays pour se retirer lorsqu'ils sont poursuivis de leurs ennemis, et là où ils les mettent, les ayant pris en vie, pour les garder quelques lunes et jours, pour après les massacrer à la façon et manière que leurs anciens ennemis faisaient d'eux quand ils les avaient pris, ou sur terre ou sur mer. Autour de la dite isle, c'est la plus belle pêcherie qui soit en tout le grand Océan, et où les baleines y repairent en tout temps. Les Bayonnais, Espaignols et autres y vont à la pêcherie pour y prendre ces grandes baleines (2).»

(1) Laliontan nous dit que les sauvages appelaient l'Ile d'Orléans Baccalaos ; mais ce voyageiir n'est pas généralement trèsexact.

(2) A. Thévet, le Orand Inaiilaire.

Lors de leur séjour dans l'Tle en 1651, les Hurons lui donnèrent le norn sacré d'Ile de Sainte-Marie, eu souvenir de leur ancienne demeure au pays des Plurons (1).

En 1()75, nie apparteuanl à M. François Ber- Ihelot, fut érigée en comté noble, sous le nom d'Ile et comté de Saint-Laurent (2). A partir de cette époque jusque vers 1770, elle a porté alternativement le nom de Saint-Laurent et d'Orléans. Celui de Saint- Laurent prévalut cependant dans les actes et documents publics. Depuis près d'un siècle, on ne donne plus à l'Ile que le nom d'Orléans (3).

(1) Relalions des Jésvites.

(2) Voir copie notariée de l'acte de l'érection de l'Ile d'Orléans en comté. Le Père Le Jeune, en 1632, donne à l'Ile le nom de Sainl-Laiirem : " Avant que d'arriver à Kébec, dit-il, oïi rencontre au milieu de cette grande rivière une isle nommée de Saint-Laurens, qui a bien sept lieues de long : elle n'est éloignée du bout plus occidental que d'une lieue de la demjeure des Français. " 11 est probable que c'est par erreur qu'il lui donne ce nom, qu'on ne trouve pas ailleurs avant 167.5.

(3) On a donné autrefois à l'Ile d'Orléans le nom d'I/e des Sorciers. Deux raisons ont surtout contribué à lui procurer ce titre. La première et la principale, croyons-nous, est celle-ci : Datis les premiers temps de la colonie, les bâtiments français visitaient en très-petit nombre le port de Québec ; à peine trois ou quatre navires, et voilà tout. Ces bâtiments étaient parfois attendus avec la plus grande anxiété par les Canadiens, surtout lorsqu'ils devaient leur apporter des vivres dans un temps de famine, ou des troupes dans un temps de guerre. Dans cette cruelle attente, on s'adressait cpielquefois aux habitants de l'Ile, très-expérimentés dans l'art de la navigation, pour apprendre d'eux la date pro chaîne de l'arrivée de ces vaisseaux. Ces braves gens ne se lais salent pas longtemps prier et donnaient une réponse quelconque. On assure qu'ils répondirent quelquefois assez juste, et alors on leur décerna tout naturellement le titre de sorciers. C'est-ù-dire, comme le remarque le P. Charlevoix, qu'ayant deviné une ou deux fois, et ayant fait accroire, pour se divertir, qu'ils parlaient de science certaine, on s'est imaginé qu'ils avaient consulté le diable.

Voici maintenant la seconde raison : L'anguille était autrefois

Après avoir donné la description et les noms de rile, nous continuerons à raconter les faits historiques qui ont un intérêt général pour les insulaires, avant de nous occuper des concessions et des premiers établissements faits dans File.

En 1651, les Hurons vinrent se fixer dans l'Ile d'Orléans, qu'ils habitèrent plusieurs années; voici dans quelles circonstances :

Cette brave nation habitait, au commencement de rétablissement de la colonie, un vaste territoire avoisinant le lac qui porte son nom. Elle comptait à cette époque environ 35,000 âmes, qui vivaient en paix, et étaient respectées des autres peuplades sauvages.

Les missionnaires évangélisèrent facilement cette nation, qui était sédentaire ; ils y établirent plusieurs missions qui portèrent de grands fruits.

Les féroces Iroquois voyaient d'un mauvais œil la puissance et la prospérité des Hurons. En 1648, ils résolurent de les exterminer (1). Ils commencèrent leur œuvre de destruction par l'attaque de la bourgade

très-abondante sur les bords de l'Ile d'Orléans ; chaque cultivateur avait une pêche à l'extrémité de sa terre et la visitait tous les iours. A cause de l'heure variée de la marée, ou se rendait à différentes heures de la nuit un flambeau à la main pour s'éclairer. Le grand nombre de ces lumières, qui allaient eu tous sens, se croisaient et se réuuissaient quelquefois pour se disperser ensuite, présentaient un coup d'œil touf-M-fait singulier. Les habitants de !a côte du sud et du nord, parait-il, virent dans ces feux quelque chose de merveilleux, et pour ainsi dire de diabolique, et ils s'en efirayèrent même. Alois, plus de doute; ils iJenséreut tout uatureJlement que Tlle était peuplée de sorciers, de loups-garous et de feux-follets.

(l) Le séjour des Hurons dans l'Ile est presque exclusivement tiré des Relations des Jésuites.

de St. Joseph ; ils détruisirent successivement celles de St. Ignace, de St. Louis et de St. Jean ; et, en moins de deux ans, ce pays, autrefois si prospère, fut entièrement dévasté. La famine et les maladies contagieuses décimèrent les Hurons qui échappèrent à ces massacres.

Complètement découragés à la suite de tant de désastres, les Hurons résolurent de se disperser. Quelques-uns se retirèrent dans File Manitoualin ; d'autres se réfugièrent chez les nations voisines ; un bourg entier s'annexa aux Iroquois Onnontagués ; enfin, une dernière bande supplia les missionnaires de la conduire à Québec pour y demeurer. Les Jésuites y consentirent, afin de sauver les tristes restes d'un peuple que Dieu avait appelé à la foi, et qui pouvait servir de semence pour repeupler le christianisme parmi les nations sauvages.

Le vingt-six juillet 1650, quatre cents Hurons, accompagnés des missionnaires, arrivèrent à Québec, où ils passèrent l'hiver. Au printemps de l'année suivante, ils furent placés à l'extrémité sud-ouest de l'Ile d'Orléans, à l'endroit appelé Anse du Fort.

Mi'e Eléonore de Grandmaison vendit une partie de ses terres cultivées pour l'établissement huron. Le dix-huit avril se fit la distribution de ces terres ; chaque famille eut depuis vingt perches jusqu'à un demi-arpent (1). Les Huro*is furent satisfaits de ce partage, et ils commencèrent aussitôt à se bâtir des cabanes et à ensemencer leurs terres. Ils adoptèrent cette nouvelle patrie, à laquelle ils donnèrent, comme

(1) Journal des Jésuites,

nous l'avons déjà dit, le nom sacré d'Ile de Sainte- Marie, en souvenir de leur ancienne demeure

Plusieurs familles huronnes dispersées rà et là vinrent grossir cette colonie, qui compta bientôt près de six cents âmes.

Deux Jésuites, les Pères Chaumouot et Garreau, accompagnés de plusieurs serviteurs, vinrent se fixer au milieu d'eux, pour continuer à les évangéliser (1). Voici ce qu'écrivait un de ces Pères en 1652 :

(( Nous avons aidé ces bonnes gens à défricher leurs terres, comme vous aurez appris. Ils ont recueilli cette année une assez bonne quantité de blé d'Inde, tous néanmoins n'en auront pas sufTisamment pour leur provision. Nous les secourrons comme nous avons secouru les autres, des charités que l'on nous enverra de France. Nous avons fait bâtir un Réduit ou une espèce de Fort, pour les défendre contre les Hiroquois : il est à peu près de la grandeur de celui qui était aux Hurons, au- lieu nommé Ahouendaé. Nous avons aussi fait dresser une chapelle assez gentille, et une petite maison pour nous loger. Les cabanes de nos bons néophites sont tout auprès de nous, à l'abri du fort. Les Hiroquois nous obligent de secourir les corps de ces pauvres exilés pour sauver leurs âmes

'( La dévotion et la hn régnent dans ce petit réduit : outre les prières qu'un chacun fait en particulier soir et matin dans sa cabane, ils assistent aux

(1) Lo Pèle Ragueueau vint aussi résider quelque temps à la bourgade huronue de l'Ile.

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