J8 HISTOIRE DE
rinceiidie universel de toutes nos maisons, de toutes nos bourgades et de toute notre patrie. Faut-il donc que le feu nous suive ainsi partout ? Pleurons, pleurons, mes cliers compatriotes ; oui, pleurons nos misères, qui de particulières sont devenues communes avec ces innocentes filles. Saintes filles, vous voilà donc réduites à la môme misère que vos pauvres Hurons, pour qui vous avez eu des compas sions si tendres. Vous voilà sans patrie, sans maison, sans provisions et sans secours, sinon du ciel, que jamais vous ne perdrez de vue. Nous sommes entrés ici dans le dessein de vous consoler, et avant que d'y venir, nous sommes entrés dans vos cœurs, pour y reconnaître ce qui pourrait davantage les affliger depuis votre incendie, afin d'y apporter quelque remède. Si nous avions affaire à des personnes semblables à nous, la coutume de notre pays eût été de vous faire un présent pour essuyer vos larmes, et uu second pour affermir votre courage ; mais nous avons bien vu que vos courages n'ont jamais été abattus sous les ruines de cette maison, et pas un de nous n'a pu voir même une demi larme qui ait paru dessus vos yeu.\, pour pleurer sur vous-mêmes à la vue de cette infortune. Vos cœurs ne s'attristent pas dans la perte des biens de la terre, nous les voyons trop élevés dans les désirs des biens du ciel; et, aussi, de ce côté-là, nous n'y cherchons aucun remède. Nous ne craignons rien qu'une chose, qui serait un malheur pour nous ; nous craignons que la nouvelle de l'accident qui vous est arrivé, étant portée en France, ne soit sensible à vos parents plus
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qu'à vous-mêmes; nous craignons qu'ils ne vous rappellent et que vous ne soyez attendries de leurs larmes. Le moyen qu'une mère puisse lire sans pleurer les lettres qui lui feront savoir que sa fille est demeurée sans vêtements, sans vivres, sans lit, et sans les douceurs de la vie, dans lesquelles vous avez été élevées dès votre jeunesse : les premières pensées que la nature fournira à ces mères toutes désolées, c'est de vous rappeler auprès d'elles, et de se procurer à elles-mêmes la plus grande consolation qu'elles puissent recevoir au monde, procurant aussi votre bien. Uu frère fera de même pour sa sœur, un oncle et une tante pour sa nièce, et ensuite nous serons en danger de vous perdre, et de perdre en vos personnes le secours que nous avions espéré pour l'instruction de nos filles à la foi, dont nous avons commencé avec tant de douceur de goûter les fruits. Courage, saintes filles, ne vous laissez pas vaincre par l'amour de vos parents, et faites paraître aujourd'hui que la charité que vous avez pour nous, est plus forte que les biens de la nature. Pour affermii" en cela vos résolutions, voici un présent de douze cents grains de porcelaine qui enfoncera vos pieds si avant dans la terre de ce pays, qu'aucun amour de vos parents ni de votre patrie ne les en puisse retirer. Le second présent que nous vous prions d'agréer, c'est un collier semblable de douze cents grains de porcelaine, pour jeter de nouveaux fondements à un bâtiment tout nouveau, où sera la maison de Jésus, la maison de prières, et où seront vg^ çl^§§es, j^àïii le.squejljles vous puissiez instruire
nos petites filles huronnes. Ce sont là nos désirs, ce sont là les vôtres, car sans doute vous ne pourriez mourir contentes, si en mourant on vous pouvait faire ce reproche, que pour l'amour trop tendre de vos parents, vous n'eussiez pas aidé au salut de tant d'âmes que vous avez aimées pour Dieu, et qui seront votre couronne dans le ciel.)»
u Voilà la harangue,)) dit le Père Jésuite qui raconte cet incident, «que fit ce capitaine huron ; je n'y ajoute rien, et même je n'y puis joindre la grâce que lui donnait le ton de sa voix et les regards de son visage. La nature a son éloquence, et quoiqu'ils soient barbares, ils n'ont pas dépouillé ni l'être d'homme, ni la raison, ni une âme de même extraction que les nôtres.»
La colonie huronne perdit au mois de juin 1652 six de ses meilleurs chrétiens et trois enfants, qui se rendaient àTadoussac pour échanger de la farine de blé d'Inde contre des pelleteries. Une tempête les surprii au milieu du fleuve et les engloutit dans les eaux, sans qu'on pût jamais retrouver ni hommes, ni canot. Cette perte fut vivement déplorée par leurs compatriotes.
Les Hurons vécurent en paix plusieurs années dans leur nouvelle demeure. Ils s'occupaient tranquillement de la culture de leurs champs. La seconde récolte leur fournit autant de blé d'Inde qu'ils avaient coutume d'en recueillir dans leur pays. Ils devaient cette prospérité aux missionnaires, qui les avaient presque entièrement nourris les deux premières années, et les avaient dirigés dans leurs tra-
vaux. Aussi comblèrent-ils de remercîments et de bénédictions ces bons Jésuites, qui leur avaient donné tout ce qu'ils possédaient sans rien se réserver pour eux. Cette vie heureuse leur fit oublier leurs anciens malheurs. Placés au milieu de la colonie française, et protégés par leur fort défendu par plusieurs canons, ils se croyaient à l'abri de tout danger de la part de leurs ennemis.
Mais les Iroquois ne les laissèrent pas jouir longtemps de ce bonheur. Ils cherchèrent à les attirer dans leur pays et descendirent à Québec en 1654, dans le dessein de conclure la paix avec le gouverneur et les Hurons. A cet effet, il se tint plusieurs assemblées, dont l'une à la bourgade huronne de l'Ile, à laquelle assistèrent M. de Lauzon et plusieurs notables du pays.
Après avoir fait plusieurs présents de paix, les Iroquois en offrirent d'autres aux Hurons pour les engager à aller habiter leur pays, et ne faire désormais qu'un peuple avec eux.
En entendant une semblable proposition, les Hurons furent très-embarrassés. Ils crurent que c'était' un piège qu'on leur tendait afm de les détruire. Après de grandes délibérations, ils demandèrent que ce dessein fût différé d'un an avant de se décider. En attendant, les Iroquois devaient bâtir dans leur pays une demeure pour les missionnaires et les P>ançais qui désireraient y aller fonder un établissement ; ensuite les Hurons iraient se fixer au milieu d'eux.
Cette réponse fut reçue avec plaisir par les Iroquois, qui partirent après avoir fait de nombreuses pro-
messes de garder la paix. On découvrit plus lard que ces délibérations n'avaient pour but que d'attirer les Hurons chez leurs ennemis afin de les massacrer, puis tomber ensuite sur les Français. Les années suivantes, ils continuèrent leurs courses guerrières dans toute l'étendue du Canada.
Au printemps de 1656, deux Iroquois s'étant cachés dans les bois de l'Ile d'Orléans, déchargèrent leurs fusils sur deux Hurons qui abordaient au rivage. L'un tomba roide mort, et l'autre, quoique grièvement blessé, put néanmoins se sauver heureusement. A cette nouvelle vingt Hurons partirent pour poursuivre les meurtriers. Après une marche de vingt lieues, ils en prirent un, qu'ils emmenèrent à la bourgade pour lui faire subir son procès.
Les missionnaires auraient bien voulu épargner la vie de ce prisonnier. Ils s'en seraient servis pour détourner une bande de trois cents Iroquois qui était en campagne et qui menaçait la colonie huroune de l'Ile. Mais les esprits étaient trop échauffés à la suite de ce meurtre. Les parents du jeune Huron tué demandaient justice : c'étaient les plus considérables de la bourgade ; ils perdaient en lui leur fils unique, jeune homme plein de qualités, destiné au grade de capitaine, et qui avait môme accordé la vie à cinq prisonniers iroquois. Malgré les avis des missionnaires, le prisonnier fut condamné à mort, et périt dans les plus grands tourments.
On s'attendait à tout moment que les Iroquois viendraient venger la mort de leur frère. On députa Yfirs e-ux le P.Lismoyne ppur ],§ur fair^e 4es.Br|§pnXs,
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afin de les caLnier et d'aiioter leurs courses. Ils lui promirent qu'ils allaient se disperser et retourner dans leur pays.
Cette nouvelle rassura un peu les Hurons, toujours en crainte depuis quelque temps. Mais ils ne se défièrent pas assez de l'esprit perfide de la nation iroquoise.
Dans la nuit du dix-neuf au vingt avril, ces" misérables, favorisés par un temps obscur, descendirent le fleuve sans être aperçus, et allèrent débarquer un peu au-dessous de la bourgade liuronne. Ils se cachèrent dans les bois environnant des champs de blé d'Inde.
Les Hurons, après avoir assisté à la messe, suivant leur coutume, se dispersèrent pour cultiver leurs terres. A un signal donné, les Iroquois tombent sur leurs victimes dispersées et sans armes. Ils en massacrent plusieurs sur place, et font un grand nombre de prisonniers. Les autres se réfugient dans la maison des Jésuites, qui était bien fortifiée. Après ce coup d'audace, ces traîtres, emmenant en triomphe leurs prisonniers, passèrent devant Québec en plein midi. Le gouverneur ne voulut pas les poursuivre, parce qu'il craignait par là compromettre le sort de la colonie.
Les habitants de l'Ile d'Orléans qui furent rencontrés dans cette occasion, ne furent ni attaqués, ni faits captifs par ces barbares, qui respectèrent même les maisons liabitées par des femmes. Ils pillèrent cependant plusieurs maisons abandonnées par leurs propriétaires. Plus tard, ils firent des excuses aux
Français et condamnèrent, d'une part, l'insolence de la jeunesse, diflicile à retenir dans la chaleur de la victoire, et reprochèrent, d'autre part, aux Français d'avoir abandonné leurs maisons et pris l'épouvante mal à propos.
La perte des Hurons dans ce massacre l'ut de soixante et onze, tant de tués que de prisonniers. Ceux-ci subirent les plus cruels tourments de la part de leurs ennemis. On leur enleva la chevelure ; on leur versa sur la tête nue de l'eau bouillante et des cendres chaudes ; les parties les plus sensibles du corps leur furent brûlées avec des tisons ardents ; des colliers de haches embrasées leur furent suspendus au cou, tourments inventés par les démons mômes. De plus, on avait le soin de les laisser se reposer de temps en temps pour les reprendre de plus belle, et goûter plus longtemps le plaisir de les voir brûler, et entendre les plaintes que quelquesuns d'entre eux ne pouvaient s'empêcher de pousser. La plupart des victimes enduraient cependant ces cruels tourments sans se plaindre.
Jacques Oachouk, préfet de la Congrégation, et le plus fervent des chrétiens, était du nombre des captifs. Dans le plus fort de ses douleurs, au lieu de chanter ses prouesses de guerre, comme c'était la coutume, il priait Dieu et consolait ses compagnons d'infortune. » Ne me plaignez pas », disait-il, « ne m'estimez pas malheureux, je serai heureux dans le ciel. Je ne crains pas les feux que mon sang est capable d'éteindre, je crains le feu d'enfer qui jamais ne s'éteindra.» II déclarait hautement qu'en jetant
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es yeux vers le ciel en pron onçant ces paroles : «Jésus, ayez pitié de moi», il sentait chaque fois l'allégement de ses douleurs et un surcroît de force et de courage.
Ces particularités furent rapportées par un des prisonniers, qui était parvenu à s'échapper. On l'avait déjà brûlé à demi, on lui avait coupé les doigts ; mais, prolltaut de l'occasion où ses bourreaux, au nombre de cinquante, étaient tous plongés dans le sommeil, il fut assez heureux de rompre ses liens et de s'échapper. Il marcha quinze jours sans armes, sans provisions, le corps nu et déchiré, et il serait mort sans la rencontre de quelques Français qui le secoururent. Plusieurs prisonniers furent ainsi brûlés, les autres furent distribués comme esclaves.
Après la défaite des Hurons à l'Ile, ceux qui restaient demandèrent la paix à leurs vainqueurs : elle leur fut accordée, à condition qu'ils iraient tous habiter le pays des Iroquois, pour ne faire qu'un peuple avec eux. Par malheur, ils y consentirent, et les Iroquois promirent qu'ils viendraient les chercher au printemps.
Au temps convenu, cent jeunes guerriers, bien résolus, vinrent sommer les Hurons de leur tenir parole. Les Hurons craignaient avec raison de se livrer à la merci de leurs ennemis. Ils auraient bien voulu trouver quelque prétexte pour ne pas aller vivre avec eux. Mais il n'y avait plus de moyen ; il leur fallait marcher ou périr. Les belles promesses des Iroquois décidèrent une partie des Hurons à aller vivre avec eux. Après avoir fait leurs adieux
aux Français et à leurs frères, la tribu du Rocher et celle de VOurs partirent pour le pays des Iroquois. Il ne restait plus à l'Ile qne la tribu de la Corde ([).
Voici donc le plus grand nombre de ces bons Hurons partis avec les Iroquois. On leur avait promis une fidélité inviolable ; on devait les traiter en frères. Ces barbares sont enfin parvenus à leur dessein, qui était de les attirer près d'eux pour s'en défaire plus vite. Ils ont dans leurs mains le gros d'une nation autrefois nombreuse. Il y a bien encore quelques familles dispersées de part et d'autre, mais elles sont annexées à d'autres peuplades, et ne peuvent former un corps de nation, vu leur petit nombre et leur dispersion.
La perfidie des Iroquois ne tarda pas à éclater : à un signal donné, on assomma les plus braves des Hurons ; les femmes et les enfants furent dépouillés de leurs efîéts, et distribués à ces traîtres comme esclaves. Dans leur captivité ils eurent à endurer des tourments pires que la mort. Ces pauvres exilés conservèrent cependant intacte leur foi, et firent là les mêmes exercices de piété qu'ils pratiquaient à l'Ile.
Les Hurons de l'Ile d'Orléans, réduits à un petit nombre par la guerre et l'émigration, ne se crurent plus en svireté à leur bourgade ; ils voulurent se rapprocher de Québec. M. d'Ailleboust, le gouverneur, leur permit de placer leurs cabanes près du fort St. Louis. Après un séjour de sept années, ils
■ (1) Les Hurons étaient divisés en trois tribus : la tribu du Rocher, celle de VOurs et celle de la Corde.
furent contraints d'abandonner l'Ile, qni leur avait procuré pendant quelque temps une si paisible demeure.
Ces bons Hurons résidèrent quelques années à Québec. En 1667, ils se transportèrent aune lieue et demie de la ville, et fondèrent la mission de Notre- Dame de Foye. Quelques années plus tard, ils durent encore s'éloigner de cette dernière résidence, afin de se rapprocher des bois et d'avoir des terres plus étendues. Ils se fixèrent à Notre-Dame de Lorette. Bien des années après, ils subirent un dernier changement et fondèrent le village appelé Jeune Lorette (1). C'est là qu'on peut voir ce qui reste aujourd'hui de cette nation autrefois si puissante (2).
L'année 1661 fut une année de malheurs et d'épreuves pour le Canada. Les Iroquois, continuant toujours leurs hostilités, n'épargnèrent pas plus cette fois-ci les Français que les Sauvages. Commençant leur campagne de bonne heure, ils attaquèrent d'abord Montréal, où ils prirent et tuèrent dans deux combats vingt-trois colons, puis les Trois-Rivières, où ils massacrèrent également quatorze Français. Trente Algonquins et deux Français, qui remontaient le St. Maurice, furent aussi taillés en pièces par un de leur parti. Ils descendirent ensuite jusque à Tadoussac, où quelques Français furent encore
(1) Traduction des Relations du P. Bressaiii, par le P. Martin.
(2) Les terres qui ont appartenu aux Hurons pendant leur séjour à l'Ile, sont aujourd'hui en partie la propriété de M. N. H. Bowen, notaire. M. Bowen prétend avoir découvert le lieu précis où avait été construit le fort huron. En faisant, en 18-56, des excavations près de sa derceure, il découvrit un mur de cinq pieds d'épaisseur, couvert alors d'un pied de terre.
tués. En remontant vers Québec, ils se jetèrent avec acharnement sur la côte de Beaupré et sur l'Ile d'Orléans. "Le 18 (juin) <à 8 h. du matin,» dit le .Tournoi des Jésuites, " se commença le massacre ou capture de plusieurs personnes à Beaupré et à File d'Orléans par les Iroquois descendus de Tadoussac... On parlait ce jour-là de 8 à Beaupré et sept à l'île d'Orléans, ce qui s'est trouvé vrai. » On peut s'imaginer la terreur que causa aux habitants de l'Ile la présence de ces barbares, qui se cantonnèrent plusieurs jours au milieu d'eux. Presque tous abandonnèrent leurs demeures pour éviter le carnage dont plusieurs d'entre eux avaient été les victimes (l). Lorsqu'on apprit à Québec la nouvelle de ces massacres, M. Jean de Lauzon, sénéchal de la Nouvelle- France et fils du gouverneur, voulut à toute force aller combattre les Iroquois. Cet homme de cœur et de résolution ne pouvait voir les désastres et les meurtres que causaient les Iroquois sans aller leur donner la chasse. Comme on était peu nombreux pour leur tenir tête, on l'en empêcha avec raison. Mais lorsqu'il sut que le sieur Couillard de l'Espinay, son beau-frère, était à la chasse dans les environs de l'Ile, et que sa dame était depuis ce temps trèsinquiète sur son sort, il résolut d'aller avertir son parent du danger auquel il était exposé, et le secourir au besoin. Il partit dans une chaloupe avec sept autres jeunes gens. Le vent de nord-est le força de prendre terre à la rivière Maheu, au milieu de l'Ile d'Orléans. Il envoya alors deux de ses hommes voir
(1) Lettres Historiques de la Mère de riucarnatioii.
s'il y avait quelqu'un dans la maison de M. René Maheu, pilote. En ouvrant la porte, ils se trouvèrent en présence de quatre-vingts Iroquois, qui tuèrent l'un d'eux d'un coup d'arquebuse, et prirent l'autre, qui fut obligé de se rendre après s'être bien défendu ; et poussant leur cri de guerre, ils vinrent se présenter aux Français et les cerner de tout côté. M. le ' Sénéchal vit bien qu'il lui était impossible de songer à fuir, car, par malheur, la marée baissante avait échoué la chaloupe. Les Iroquois étaient si sûrs de leur proie qu'ils sommèrent trois fois M. de Lauzon de se rendre, lui promettant la vie sauve. Celui-ci leur répondit par la voie de son fusil : il connaissait trop bien l'ennemi pour se fier à sa parole, et il préférait une mort glorieuse à une honteuse captivité.
Les Français commencèrent l'attaque par une prière fervente, qu'ils répétèrent trois fois en commun. Ils résolurent de vendre leur vie bien cher ; aussi se défendirent-ils avec le plus grand acharnement dans cette lutte si inégale, et tuèrent-ils un grand nombre d'ennemis. Ils furent tous massacrés sur place, à l'exception d'un seul qui, grièvement blessé au bras et à l'épaule, fut emmené captif par les vainqueurs pour être victime de leur fureur et de leur cruauté.
M. le Sénéchal fut un des premiers tués. Les Iroquois le ménagèrent longtemps, ne cherchant qu'à le blesser pour le mettre hors de combat et le faire prisonnier ; mais ils ne purent en venir à bout. On lui trouva les bras tout meurtris et hachés des coups qu'on lui avait donnés pour lui faire mettre
bas les armes. Les vainqueurs lui coupèrent la tête, qu'ils emporteront comme un trophée dans leur pays. Après avoir lait brûler, suivant leur coutume, les corps de leurs guerriers morts dans cette action, ils se retirèrent avec hâte, emmenant avec eux plusieurs prisonniers (1).
M. de l'Espinay, revenant de la chasse, entendit le bruit de la fusillade. Il mit aussitôt à la voile pour avertir qu'il y avait du malheur. Quand il sut que c'était pour lui que ces braves s'étaient dévoués, il pensa mourir de douleur. Le gouverneur envoya aussitôt sous son commandement deux chaloupes bien armées; mais il était trop tard, les Iroquois étaient disparus. Il ne trouva que des corps horriblement mutilés, parmi lesquels il reconnut celui de son jeune frère, le sieur Couillard de Belleroche, à peine âgé de vingt ans. Le vingt-qnatre, les corps de ces infortunés furent ramenés à Québec. Trois furent enterrés dans l'église : ceux de M. de Lauzon, de Nicolas Couillard dit Belleroche et d'Ignace Sévestre dit Desrochers, tous trois gentilshommes. Le même jour, furent inhumés dans le cimetière les quatre autres tués dans le même combat : Elle Jacquet dit Champagne, Jacques Perroche et deux serviteurs du sieur Couillard, l'un ajjpelé Toussaint et l'autre François. Le massacre de ces héros affligea au dernier point les habitants de Québec. La perte de M. le Sénéchal fut surtout regrettée des Français, qui l'aimaient et le respectaient à cause de sa bra-
(1) Lethes de la Mère de rincaniation. Relations des Jéêuiles. Histoire de V Hôtel- Dieu.
voure et de son dévouement. Il gagnait tout le monde par sa bonté et sa familiarité, de sorte que les Français étaient heureux de combattre sous un tel chef. Au moindre signal qu'il donnait, ils étaient prêts à le suivre partout (1).
Dans cette excursion, les Iroquois enlevèrent d'une maison de l'Argentenay un grand crucifix, qu'ils emportèrent dans leur pays. Le Père Lallemand donne dans la Relation de 1662 les détails suivants sur ce sujet :
« Je ne saurais mieux terminer que par une rencontre assez illustre, touchant un crucifix de deux pieds de haut ou environ, que les Iroquois Agnieronnons enlevèrent en l'an passé à Argentenay, dans l'île d'Orléans, quand ils y firent ces dégâts que nous avons racontés. Je ne sais si ce fut par moquerie ou par estime qu'ils se saisirent de cette image ; quoi qu'il en soit, ils l'emportèrent jusque dans leur pays et la faisaient voir dans leurs cabanes, comme une de leurs plus précieuses dépouilles des Français ; Garakontié, protecteur des Français, étant allé à Aquié, la vit par hasard ; et comme il savait assez le respect que nous portions à de semblables images, il ne voulut pas laisser profaner celle-là. Il entreprend donc de la racheter, il fait un beau présent pour cela, et, pour n'avoir pas de refus, il fait un éloge de ce crucifix, plus digne de sortir de la bouche d'un prédicateur que d'un barbare : il l'obtient, et par la richesse de son présent et par l'éloquence de ce discours. Retourné qu'il fut à Onontagué, tout triom-
(l) Lettres de la Mère de l'Incanaation. Relations des Jésuites, etc.
phant d'une si belle action, dont il ne connaissait pas tout le mérite, il place honorablement ce crucifix sur l'autel de la petite chapelle, où tous les jours les Français, les Hurons et les Iroquois allaient lui rendre leurs hommages. Et ainsi Dieu s'est voulu servir de la main d'un barbare pour faire triompher sa croix, au milieu de la barbarie. »
Il a été dit plus haut que les Iroquois tuèrent ou firent prisonnières sept personnes de l'Ile d'Orléans. De ce nombre était une jeune fille nommée Anne Baillargeon, dont le père, Nicolas Baillargeon, occupait une terre voisine de la rivière Maheu, dans la paroisse de St. Laurent (1). Nicolas Baillargeon, originaire de Loudigny en Angoulème, est l'ancêtre de Mgr. G. F. Baillargeon, évêque de Tloa (2).
La Mère de l'Incarnation rapporte dans ses Lettres Historiques un fait merveilleux au sujet de cette jeune fille :
«Une jeune fille, nommée Anne Baillargeon, dit elle, étant âgée de neuf ans, fut prise par les Iroquois, et emmenée dans leur pays, où elle demeura près de neuf ans. Elle se plut tellement aux coutumes de ces sauvages, qu'elle était résolue de passer avec eux le reste de sa vie. Monsieur de Tracy ayant obligé cette nation de rendre tous les Français qu'elle tenait captifs, elle se retira dans les bois, de crainte de retourner dans son pays. Lorsqu'elle se croyait en assurance, une religieuse lui apparut, et la menaça de la châtier, si elle ne retournait avec
(1) Voir la carte de l'Ile d'Orléans de 1689.
(2) Notes sur les registres de N.-D. de Québec.
les Français. La crainte la fit sortir du bois, et se joindre avec les autres captifs que l'on mettait en liberté. Monsieur de Tracy lui donna cinquante écus pour se marier, mais il voulut premièrement qu'elle fut mise aux Ursulines, pour reprendre l'esprit de christianisme qui s'était fort affaibli parmi les Iroquois. Quand elle vit le tableau de la Mère Marie de St. Joseph, elle s'écria : Ah ! c'est celle-là qui m'a parlé, et elle avait le même habit. Durant toute sa captivité, il ne se peut faire que, vivant parmi des payens, elle ne commit des fautes contraires à la sainteté du christianisme ; elle avait néanmoins conservé une très-grande pureté, et l'on croit que cette Mère s'était faite son ange pour la conserver dans cette intégrité, comme elle l'a été de quelques autres dans d'autres rencontres. »
A une époque très-reculée, une autre jeune lille de l'Ile d'Orléans disparut et fut enlevée, mais d'une manière différente. Cette petite fille, âgée peut-être de neuf ou dix ans, appartenait à une famille du nom de Baucher dit Morency ; ses parents, paraît-il, ne menaient pas une vie exemplaire. Un jour, elle partit pour aller porter à dîner à son père, et on ne la revit plus. Plusieurs années après, une lettre fut écrite à l'évêqne de Québec par les Sœurs d'un couvent de la Louisiane. Cette lettre donnait à peu près les détails suivants : Une jeune fille fut un matin trouvée sur le seuil de la porte de notre couvent : Interrogée, elle répondit qu'elle était de la paroisse de la Ste. Famille, dans une île, et qu'en allant porter à dîner à son père, elle fut enlevée par une grande femme blanche qui prit bien soin d'elle, et
la déposa elle-même à la porte du couvent. Les Sœurs eurent pitié do cette petite infortunée ; elles l'adoptèrent et rinstruisirent. Plus tard, elle devint religieuse dans ce môme couvent. Cette lettre annonçait en même temps la mort de cette jeune fille, et priait l'évêque de communiquer ces détails à ses parents (1).
Fondation du couvent de la Ste. Famille. — Les sœurs Marie Barbier et Aune Hioux vont demeurer à l'Ile. — Souffrances et privations des Sœurs. — Dons de M. Lamy et d'autres particuliers.
C'est en 1685 qu'eut lieu la fondation du couvent de la Ste. Famille, belle institution qui depuis près de deux siècles a rendu les plus grands services aux habitants de l'Ile d'Orléans (1).
M. François Lamy, premier curé de la Ste. Famille, frappé des fruits que produisaient les Sœurs de la Congrégation partout où elles exerçaient leur ministère, résolut d'attirer quelques-unes de ces saintes filles dans sa paroisse, convaincu qu'elles procureraient un bien immense. Il pria Mgr. de St.
(1) Ce fait merveilleux nous a été raconté par feu M. G. H. Besserer, ancien curé di» la Ste. Famille.
(1) Les détails que nous donnons sur la fondation du couvent de la Ste. Famille, ont été presque tous puisés dans la Vie de la Saur Bonrgeuys par M. l'abbé Faillon. Ce savant historien a emprunté en partie ce qu'il dit de la fondation de ce couvent, à la Vie de la Sœur Barbier, ouvrage que nous n'avons pu nous procurer.
St. Valier d'en faire pour lui la demande à la sœur Bourgeoys, fondatrice de cette célèbre communauté. La sœur Bourgeoys accorda aussitôt cette mission, qui se trouvait une des premières qu'elle fondait dans les campagnes.
Ce furent les sœurs Marie Barbier et Anne Hioux que l'on nomma pour jeter les fondements de ce nouvel établissement. Elles n'ignoraient pas quelles difficultés elles rencontreraient et à quelles privations elles seraient exposées dans une semblable entreprise, où tout leur manquait ; mais lorsqu'il s'agissait de faire du bien, ces âmes pieuses n'hésitaient pas à faire les plus grands sacrifices.
Anne Barbier, fille de Gilbert Barbier, naquit à Montréal le l^r mai 1663. Son père ne négligea rien pour lui procurer une excellente éducation religieuse; elle répondit très-bien aux vues de ses pieux parents. Dès l'âge le plus tendre, elle pratiqua la piété et la vertu. Elle résolut de se consacrer au culte de la Ste. Vierge, et entra, à l'âge de quinze ans, dans la communauté de la sœur Bourgeoys. Elle fit sa profession en 1680, et fut la première fille canadienne qui se consacra à Dieu dans la Congrégation de Notre-Dame. Cette sainte fille fut chargée d'établir la maison de la Providence à Québec et la mission de la Ste. Famille ; mais elle demeura particulièrement à Montréal, où elle remplit avec zèle toutes les charges de la communauté, dont elle fut quelque temps supérieure. Elle était réputée sainte dans tout le pays, et l'on conserva toujours une grande vénération pour sa mémoire.
Anne Hioux, née en France, suivit la sœur Bour-
geoys au Canada, et fut la première religieuse reçue dans la communauté de Notre-Dame.
La sœur Barbier fut appelée de la mission de la Montagne, à Montréal, pour se préparer à son départ pour l'Ile d'Orléans : « J'avais un pressentiment, » dit cette dernière, (( que je serais envoyée à l'île d'Orléans, et une espèce de certitude intérieure que mon bien spirituel dépendait de là ; que j'aurais occasion d'y mourir à toutes mes méchantes inclinations. Avant mon départ pour la Montagne, M. Guyotte, prêtre de Saint-Sulpice et curé de Villemarie, m'ayant dit par manière de conversation qu'on n'avait pas encore nommé de compagne pour ma sœur Anne, je lui dis que ce serait moi. Il en parut surpris, et me dit que cela ne pouvait se faire pour toutes sortes de raisons qu'il m'allégua. Je le priai de n'en rien dire, et qu'il verrait à la fin que c'était la volonté de Dieu de m'envoyer à l'île d'Orléans. Quelques jours après, M. le curé m'ayant dit qu'une autre, qu'il me nomma, était déjà destinée pour être compagne de la sœur Anne dans cette mission, que cela avait été arrêté par la communauté, je lui dis en riant que quand elle serait dans la barque je n'en croirais rien, et que ce serait moi-même. On me lit donc partir pour la mission de la Montagne, et où on ne pensait à rien moins qu'à moi pour l'île d'Orléans.
u Cependant la communauté changea de sentiment à l'égard de la sœur désignée pour y aller, voulant envoyer tantôt une sœur, tantôt une autre. Le prêtre qui nous conduisait, M. Bailly, et qui m'avait exclue lui-même du nombre de celles qui pourraient être envoyées à lîle d'Orléans, fut contraint, afin de
laisser plus de liberté aux sœurs, d'en venir aux suffrages secrets. Toutes, sans le vouloir, me donnèrent leur voix; et chacune en particulier croyant qu'il n'y aurait qu'elle qui me donnerait la sienne, il se trouva que je les eues toutes, et tout le monde fut content. On m'envoya donc quérir à la Montagne. Je retournai ainsi à la communauté pour m'embarquer deux jours après.»
Les deux missionnaires souffrirent horriblement du froid en se rendant à leur nouvelle demeure ; elles étaient vêtues légèrement et n'avaient qu'une mauvaise couverture pour se protéger contre la rigueur de la saison. Toutes leurs richesses con sistaient en un petit paquet de lingerie qu'elles portaient bien à leur aise.
Comme il n'y avait pas encore de maison préparée pour les recevoir, elles furent obligées d'exercer d'abord leurs fonctions chez une veuve dont l'habitation était à un demi-mille de l'église. Elles s'affligèrent beaucoup d'être contraintes de vivre au milieu des enfants et des domestiques de la maison. De plus, elles avaient une bonne distance pour se rendre à l'église, où elles allaient tous les jours entendre la sainte messe. Elles en revenaient souvent toutes mouillées et couvertes de glaçons, et elles n'osaient s'approcher du feu.
Un matin, comm ) elles revenaient de l'église par un grand vent accompagné de poudrerie^ qui les empêchait de voir où elles allaient, la sœur Barbier tomba dans un lai ge fossé rempli de neige : " Ma compagne,)) dit-elle, «était bien loin devant moi qui
n'en pouvais plus. Je ne pouvais me retirer de ce fossé, n'ayant plus de force, et la neige me couvrait de plus en plus. Alors je priai le saint Enfant Jésus de m'aider, s'il voulait prolonger ma vie pour sa gloire et pour me donner le temps de faire pénitence. J'étais tout enfoncée dans la neige, et il ne paraissait plus que l'extrémité du ma coiffe. Sa conleur noire fit croire à quelques personnes du voisinage que c'était une de leurs bêtes qui était tombée dans le fossé. Ils y accoiu'urent promptement, et m'ayant retirée de là avec peine, ils me laissèrent au bord du fossé, d'où j'eus bien de la difficulté de me rendre à la maison. Cela joint au grand froid et à toutes les incommodités que je ressentis durant Thiver dans cette demeure, me fit contracter des infirmités assez considérables. Pourvu que Dieu en tire sa gloire et que mon orgueil en soit écrasé, j'en suis contente. Les miséricordes de Dieu à mon égard sont trop grandes ; depuis ce temps-là, ce n'est que grâce sur grâce ; qu'il en soit béni éternellement.»
Les travaux de ces zélées missionnaires eurent en peu de temps un succès complet. Par leur dévouement et leur patience, elles triomphèrent de tous les obstacles. A part leurs écoles pour les petites filles, elles établirent la congrégation externe pour toutes les jeunes personnes de la paroisse. Tous les dimanches elles les assemblaient et leur faisaient des instructions pour leur apprendre leurs devoirs et la manière de se conduire saintement dans le monde.
M. Lamy fit construire, en 1688, pour l'usage des Sœurs, une petite maison en bois, sur un morceau
LILE D ORLÉANS. 39
de teri:e que leur donna le seigneur Berthelo.t : ce fut la première résidence des religieuses. Il leur avait déjà acheté une terre de trois arpents de front sur la profondeur de la moitié de Tlle, avec maison et grange, afin de leur procurer quelque revenu qui assurât la durée de leur établissement; puis il leur fit donation de tous ces biens, le 5 septembre 1692 (1).
A peu près en ce temps un particulier de Québec, nommé Toussaint Le Franc, leur donna trois lîiille livres, pour servir à la pension d'une pauvre fille qu'elles prendraient chaque année pour Tinstruire et qu'elles pourraient employer au ménage de leur maison.
M. Lamy voyait avec plaisir les fruits abondants que produisaient dans sa paroisse ces ferventes missionnaires. Il voulut leur procurer une demeure plus confortable. En 1690, il leur fit construire une maison en pierre avec dépendances et entourée d'un grand jardin. Pour faire ces grandes dépenses, ce bon curé fut obligé de contracter des dettes.
C'est dans cette dernière bâtisse que les dames" de la Congrégation ont exercé depuis leurs fonctions, au grand bien des gens de l'Ile et particulièrement des habitants de la Ste. Famille. Environ soixante jeunes filles y reçoivent annuellement une éducation soignée. Depuis prrs de deux siècles, combien de générations sont venues puiser dans cette communauté l'instruction religieuse et classique ! Combien de jeunes filles, touchées de l'exemple de leurs
(1) Un autre arpeut dv terre de front sur la même profondeur fut encore donné aux Sœi.rs à peu près dans le même temps.
saintes maîtresses, ont abandonné le monde et se sont consacrées à Dieu pour se livrer elles-mêmes à l'éducation et à la sanctification de la jeunesse !
C'est encore le même couvent, Mti en 1699, que l'on voit aujourd'hui près de l'église de la Sainte- Famille. Il a été radoubé et embelli en 1858. C'est bien certainement une des plus anciennes bâtisses de
L'Ile d'Orléans pendant la guerre de 17 b9. — Evacuation de l'Ile par les habitants. — VVolfe débarque à l'Ile et y établit son camp. — Dévastation de l'Ile par les Anglais. — Anecdote sur une Sœur de la Ste. Famille.
L'Ile d'Orléans est un des endroits du Canada qui ont le plus souffert lors de la conquête du pays par les Anglais, qui en firent d'abord le théâtre de leurs opérations.
Dès qu'on eut appris que la flotte anglaise remontait le fleuve, (dans le mois de mai 1759,) les autorités commandèrent aux habitants d'évacuer l'Ile immédiatement et de se retirer à Charlesbourg.
Voici ce que rapporte de l'évacuation de l'Ile un témoin contemporain (2):
(1) Une partie de la cave du couvent est séparée en plusieurs compartiments de quelques pieds carrés seulement, qui présentent l'aspect de petites cellules. On n'a pu découvrir dans quel dessein furent faites ces séparations.
(2) Nous avons emj)runté cette citation à l'écrivain de la critique de la brochure sur l'Ile par M. Bovven. Ce savant écrivain nous a fourni, dans les notes qui accompagnent sa critique, plusieurs renseignements qui sont entrés dans cette histoire.
« Dès que la nouvelle lut arrivée ù Québec que la tlolte irauiaise, envoyée pour réduire la colonie, était réunie au bas du tleuve, l'alarme fut grande, car jusque là on n'avait pas ajouté foi aux projets des Anglais. De bon printemps, au commencement de mai, des ordres avaient été envoyés dans toutes les paroisses au-dessous de Québec, de contraindre les cultivateurs et les chefs de famille de faire dans les bois des lieux de refuge, et de les approvisionner, puis de s'y rendre avec leurs enfants et tous les effets de ménage, ustensiles de culture, bestiaux, etc., dès qu'on aurait lu nouvelle de l'approche de l'ennemi. On fit donc partir des courriers pour mettre ces ordres à exécution, avec injonction de faire évacuer entièrement l'île d'Orléans et l'île aux Coudres.
«Ces ordres si précipités, et, sans doute, irréfléchis, furent gauchement interprétés et bien mal exécutés. La crainte, la peur et Fanimosité, sont de fort mauvaises conseillères. La maladresse et la précipitation firent à des milliers de propriétaires plus de tort que l'ennemi n'en aurait pu faire. Nombre de familles ont été ruinées par cet empressement inutile ; les trois-quarts des bestiaux périrent et de longtemps les cultivateurs de l'île aux Coudres et de l'île d'Orléans, qui renfermaient au moins cinq mille têtes de gros bétail, ne se relevèrent de cette perte, sans parler des personnes, femmes et enfants, qui malheureusement périrent dans la bagarre, ayant été rassemblés à une extrémité de ces îles, sans qu'on eût auparavant procuré des bateaux pour les transporter, ni songé à y amasser deB ^ivres pour les
soutenir. On avait moins encore pensé à y élever des abris pour leur retraite
« Vers le dix juin, on rapporta, à Québec, que les habitants de l'île d'Orléans, avant d'évacuer l'ile, avait caché tout leur grain dans les bois, mais de telle façon qu'il était aisé de le trouver. L'autorité donna aussitôt ordre de l'enlever; mais à cette condition, toutefois, de le payer à ceux qui s'en déclareraient propriétaires. La quantité de blé ainsi reconnue, monta à vingt mille minots, quantité vraiment prodigieuse à cette saison, et pour une île qui ne contenait pas 2,500 habitants, sans compter les autres quantités cachées, en des endroits qu'on ne put découvrir, ni ce que les particuliers avaient dû emporter pour leur subsistance
t( On plaça un détachement dans l'île d'Orléans. Vers le 20 juin, on fit reconnaître les dispositions de l'ennemi, et l'on fit passer quatre canons dans l'Ile, mais ils furent sans effet. On prit en même temps le parti de renforcer le détachement qui y avait été envoyé, en y ajoutant cinq à six cents Canadiens et quelques troupes sauvages, arrivées des pays d'en hautj soit pour empêcher les Anglais de mettre pied à terre, jusqu'à ce que leur flotte fût supérieure, soit pour relarder seulement leur descente, lorsqu'ils seraient en état de l'opérer. »
Ce projet de fortifier l'Ile et d'empêcher le débarquement des Anglais fut abandonné, à cause de la supériorité numérique de l'ennemi. Le détachement de troupes françaises évacua l'Ile le trois juillet, et traversa au camp de Beauport.
Quelle dut être la douleur des habitants de l'Ile,
L'ILE D'ORLÉANS. 4â'
lorsqu'ils se virent contraints d'abandonner si subitement leurs paisibles demeures et de les livrer ainsi au pillage des troupes. Chaque paroisse dit adieu en ple\n-ant à ses foyers, et se retira à Gharlesbourg sous la conduite de son vénérable curé. Des vieillards et des malades y lurent transportés sur des lits, et ne revirent plus le toit paternel. Plusieurs enfants naquirent dans les bois et y furent baptisés.
Les habitants de l'Ile passèrent dans cet endroit trois longs mois dans la plus grande inquiétude et le plus entier dénuement. De là, ils jjouvaient voir les dégâts et les dévastations que causaient les Anglais, qui y avaient établi leur camp. Plusieurs eurent la profonde douleur de voir brûler leurs habitations. De temps en temps, des jeunes gens hardis étaient envoyés pour voir ce qui se passait sur l'Ile, et revenaient raconter les tristes détails du pillage.
Ce fut près de l'église de St. Laurent que débarquèrent, le 27 juin 1759, les troupes anglaises, commandées par le général Wolfe. Presque aussitôt après leur débarquement, une violente tempête s'éleva, et causa à la flotte des dommages considérables. Plusieurs transports dérivèrent sur leurs ancres et furent jetés à terre ; un grand nombre de barques et autres petits vaisseaux se brisèrent les uns contre les autres et coulèrent à fond. Ce premier échec affligea beaucoup le jeune général anglais. Les Français, voulant profiter du désordre causé à la flotte par cette tempête, lancèrent plusieurs brûlots contre les vaisseaux ennemis ; mais le feu y ayant été mis trop tôt, les Anglais les remorquèrent loin
de la flotte jusque sur le rivage, où ceux-ci achevèrent de se consumer inutilement.
En arrivant à l'Ile d'Orléans, WoHe adressa au peuple canadien une longue proclamation, qui demeura sans elîet. 11 conduisit ses troupes à l'extrémité sud-ouest de l'Ile, où il établit son camp. Il y fit construire des redoutes et des hûpitau.x pour les malades et les blessés. (1)
Le camp des Anglais se trouvait en face de Québec et du camp de Beau port. En considérant la formidable itadelle toute hérissée de canons, et dont les approches étaient défendues par un retranchement qui s'étendait jusqu'au saut Montmorency, Wolfe trouva son entreprise plus difficile qu'il ne l'avait d'abord pensé.
Le 30 juin, il lit passer une partie de ses troupes à la Pointe-Lévis pour bombarder la ville. Dans l'espace d'un mois, Québec fut presque complètement réduit en cendres.
Il résolut ensuite d'aller attaquer Taile gauche de l'armée française au saut Montmorency, et fit traverser le gros de ses troupes de l'Ile d'Orléans à lAnge-Gardien. Le 31 juillet, le combat s'engagea entre les deux armées. Mais les Français prirent si bien leurs précautions, et se défendirent si énergiquement, que l'ennemi fut défait complètement et prit la fuite dans le plus grand désordre. Une pluie abondante qui tomba au même moment favorisa sa retraite sur l'Ile.
La perte de cette première bataille abattit le cou-
(1) Hiatory of Canada, by Smith.
rage du général anglais. Il s'en vengea par le pillage des campagnes, dont il ordonna la dévastation, afin de contraindre les Canadiens à aller défendre leurs propriétés et d'affaiblir parla l'armée française. Toutes les paroisses depuis la Malbaie jusqu'au saut Montmorency furent brûlées et dévastées : on fit la même chose de la côte du sud. L'Ile d'Orléans ne fut pas plus épargnée : u Elle fut ravagée d'un bout à l'autre...)), dit notre historien Garneau. « Du camp de Beauport ou apercevait à la fois les embrasements sur la côte de Beaupré, dans l'île d'Orléans et sur une partie de la rive droite du fleuve... plus de 1400 maisons furent réduites en cendres dans les campagnes...» (1)
Les Anglais avaient dabord fait preuve de générosité en épargnant l'église de St. Laurent, sur laquelle était un placard qui les priait de respecter cet édifice ; mais par malheur ils ne continuèrent pas longtemps cette conduite. Six compagnies de troupes firent le tour de l'Ile et revinrent au camp avec une quantité d'effets.
Dans cette excursion, qui dura Jeux jours, beaucoup de maisons furent incendiées. Les vieillards rapportent avoir entendu raconter par leurs pères que, depuis le moulin de la Ste. Famille jusqu'au commencement de St. Pierre, il ne resta qu'une vieille masure. Les temples mêmes ne furent pas respectés. Les soldats anglais se campèrent plusieurs jours dans
(1) '' Le pi'emier de Bepterubre," dit un tnémoire du sieur de Ramezay, '" les Anglais mirent le feu à toutes les habitations audelà de Montmorency et sur Tlle d'Orléans, et brûlèrent en même temps leur camp, qu'ils évacuèrent le trois,..."
l'église de St. François, et massacrèrent tout l'intérieur de cet édifice, comme l'indique une note des archives écrite par M. Leguerne, curé d'alors. La tradition rapporte que la cloche fut enlevée et que le mur de l'église l'ut percé en plusieurs endroits par les boulets ennemis. On peut voir tout près de cet édifice les ruines d'un lort construit à cette époque.
Wolfe avait envoyé un détachement de troupes commandé par le colonel Garleton pour prendre possession de l'extrémité nord-est de l'Ile et s'y fortifier. C'est ce qui explique le séjour des Anglais en cet endroit, et la construction du fort mentionné plus haut. Le manoir seigneurial, occujjé aujourd'hui par M. Frs. Marc Turcotte, a porté longtemps les traces des balles ennemies.
Après avok ravagé les campagnes, le général anglais se décida à attaquer la ville par le Cap-Rouge. Dans la nuit du 13 septembre, une partie de ses troupes, embarquée de la veille sur les vaisseaux, passa inaperçue devant Québec, et alla débarquer au Foulon. Le lendemain, l'armée anglaise était rangée en ordre de bataille sur les plaines d'Abraham. Le général Montcalm alla à sa rencontre ; mais le sort des Canadiens était fixé : ils devaient succomber dans ce sanglant combat. Encore quelques jours, et Québec se rendait à l'ennemi.
Après la capitulation, les habitants qui s'étaient retirés dans les bois retournèrent tristement à leurs demeures. Ceux de l'Ile contemplèrent avec douleur les ravages causés par les Anglais. Un grand nombre d'entre eux, se voyant sans demeure aux approches d'un long hiver, dressèrent de petites cabanes sur
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l'emplacement de leurs anciennes habitations. Plus des trois-tiuarts des bestiaux avaient été détruits. La récolte, qui avait été dévastée, ne valait plus rien ; les grains étaient épars sur la terre. Les familles étaient entièrement ruinées, et il leur fallut bien des années pour se remettre dans leur première aisance.
Les Sœurs du couvent de la Ste. Famille durent aussi abandonner leur mission à l'approche des Anglais. L'une d'elles, dans sa fuite, passa par la Pointe-aux-Trembles, où elle lut accueillie par les religieuses de cette dernière paroisse. Mais bientôt les Anglais y firent une descente et envahirent pareillement le couvent, qui fut déserté à leur apparition. M. l'abbé Paillon rapporte l'anecdote suivante au sujet de la sœur de la Ste. Famille :
«La sœur missionnaire de l'île d'Orléans, qui avait pris la fuite dans les bois à l'approche des Anglais, continua sa course jusqu'à la fin du jour, sans savoir où elle allait. Lorsque la nuit fut venue, elle entra dans de vives inquiétudes, se voyant seule et exposée à tomber entre les mains des soldats, répandus de tous côtés, qui faisaient sans cesse la ronde. Comme elle se recommandait instamment à Dieu dans une si triste situation, elle aperçut, près de la rivière, une guérite, et vit un soldat qui, s'approchant d'elle, lui dit avec bonté : « Ma sœur, vous « êtes en grand danger d'être prise par les ennemis ; « entrez dans ma guérite. Ne craignez rien, je veil- « lerai dehors et vous garderai. » Sans délibérer sur le parti qu'elle avait à prendre, elle se mit dans la guérite, et y passa toute la nuit en prière. Dès que le jour commençait à poindre, lïnconnu qui l'avait
si bien accueillie lui dit avec assurance : « Ma sœur, (( vous pouvez maintenant aller à votre couvent ; « prenez celte route qui vous y conduira. » Elle se mit aussitôt en marche pour la Pointe-aux-Trembles, en remerciant Dieu de la protection qu'il venait de lui accorder ; et sa reconnaissance était d'autant plus vive, que cette bonne sœur demeura toujours convaincue que cet inconnu n'était autre que son ange gardien. Elle arriva ainsi heureusement à la maison de la Congrégation, où l'autre sœur qui avait pris la fuite se rendit aussi de son côté.»
Cette sœur de l'Ile, considérant qu'elle avait abandonné son couvent avec trop de précipitation, sans songer à placer en lieu sûr les effets les plus précieux, résolut d'y retourner pour mettre tout en ordre. A son retour, elle ne trouva plus ses compagnes de la Pointe-aux-Trembles qui, pendant son absence, s'étaient retirées à Montréal. Elle se rendit alors chez les sœurs de la paroisse de Champlain où elle demeura quelques mois. Plus tard, elle rejoignit ses compagnes à la communauté de Montréal.
Lors du siège de Québec, la mission de la Ste. Famille fut interrompue pendant deux ans. Mais en 1761, à la demande des habitants de l'Ile, M. Murray qui commandait à Québec pour le roi, permit qu'on la rétablît ; et les sœurs St. Etienne et St. Ignace y furent aussitôt envoyées. (1)
(1) Histoire de la Sœur Bourgeoys, pai- l'abbé Faillon.
TV
Lors de la constitution do r/91, l'Ile d'Orléans forme un comté. — Députés du comté d'Orléans. — En 1840 l'Ile d'Orléans et la côte de Beaupré sont réunies et ne forment qu'un seul comté.
En 179'2, lors de la réunion de la première Chambre d'Assemblée, établie par la constitution de 1791, l'Ile d'Orléans forma un comté séparé, sous le nom de comté d'Orléans^ et confia le mandat de ses électeurs ta M. Nicolas G. Boisseau, notaire de St. Thomas.
Il fut remplacé en 1796 par M. Jérôme Martineau, marchand, natif de la Ste. Famille. M. Martineau était un homme très-estimé et reconnu par sa probité et ses vertus civiques.
De 1810 à 1819 le capitaine Charles Blouin, natif de St. Jean, représenta le comté d'Orléans.
Quoique simple cultivateur, et presque sans aucune instruction, il fut préféré aux hommes érudits, à cause de sa grande sagesse et de son bon jugement. Ce respectable citoyen, si cher à la mémoire des habitants de l'Ile, rendit service à ses concitoyens et à son pays par les bonnes mesures qu'il appuya de ses votes. En Chambre, il acquit l'estime de ses collègues, et dans les questions difficiles, il consultait toujours quelque membre de confiance.
Voici un trait qui nous montre à nu son caractère religieux. La Chambre siégeait, et le temps pascal était arrivé. Le capitaine Blouin, toujours fidèle à
son devoir, se lève et demande à l'Orateur un petit congé pour aller faire ses Pâques dans sa paroisse. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que ce congé fut accordé. On trouva cela vraiment beau ; aujourd'hui on rougirait peut-être d'une semblable demande.
Dans sa paroisse il remplit les premières charges, à la satisfaction de tout le monde. Il mourut à l'âge de 91 ans, et quoique aveugle depuis 13 ans, il conserva cependant jusqu'au dernier moment de sa vie toutes ses facultés intellectuelles.
En 1820, M. François Quirouet, marchand de Québec, remplaça le capitaine Blouin.
La Chambre accorda en 1820 à plusieurs comtés populeux deux représentants : de ce nombre fut celui d'Orléans.
M. J. B. Cazeau, frère de M. le Grand-Vicaire G. F. Gazeau, de F Archevêché, fut élu en 1830, et représenta le comté d'Orléans conjointement avec M. Quirouet. Ge dernier fut remplacé en 1834 par M. Alexis Godbout, natif de St. Pierre, aujourd'hui régistrateur du comté de Dorchester.
M. Gazeau obtint de la Ghambre deux cents louis pour la route de St. Jean qui conduit à la Ste. Famille. G'est le seul don, croyons-nous, qui ait été fait à nie par la Législature. Ge respectable citoyen, décédé à St. Jean, le 13 mai 1865, a travaillé toute sa vie pour le bien de l'Ile d'Orléans : il a rendu de grands services comme juge de paix, dont il a rempli les fonctions pendant plus de vingt ans.
Lors de la réunion des deux Ganadas, l'Ile d'Orléans fut annexée à la côte de Beaupré pour ne
former qu'une division électorale, qui prit le nom (le comté de Montmorency.
L'honorable F. A. Quesnel, avocat de Montréal, fut élu en 18il, et représenta ce comté jusqu'en 1844. Peu après, il fut nommé membre à vie du Conseil Législatif. 11 fut remplacé par l'honorable .loseph Cauchon, un des plus anciens membres de la Chambre d'Assemblée.
Depuis 2'^ ans M. Cauchon a représenté ce comté sans int(^rruption. C'est le seul député canadien qui ait trouvé chez ses électeurs une fidélité aussi persistante. Remarquons ici que c'est toujours l'Ile d'Orléans qui lui a accordé la majorité dans les luttes qu'on lui a faites. C'est un honneur pour l'Ile d'être représentée par un membre aussi distingué. Cet homme d'état éminent a deux fois fait partie du ministère canadien; et en toutes circonstances il a défendu avec le plus grand talent et la plus grande énergie la cause des Canadiens-Français (1).
L'Ile d'Orléans donnée, primitivement au sieur de Caën. — L'Ile donnée par concession au sieur .Jacques CastîUon. — Seigneurs de l'Ile.
Le duc de Montmorency, qui acheta, en 1620, la vice- royauté de la Nouvelle-France, donna au sieur de Caën l'Ile d'Orléans et le cap Tourmente : « Le
(1) Ce qui concerne les députés do l'Ile d'Orléans a été en partie extrait des Journanx de l'Assemblée Législative.
premier d'août (1624),» dit Champlain, «est arrivé à Québec, le sieur de Gaëu, et le i il fut au cap Tourmente qui lui avait été donné par monseigneur de Montmorency avec l'isle d'Orléans et quelques isles adjacentes, et le dix il retourna à Québec.»
L'histoire ne nous donne pas plus de détails au sujet de cette acquisition. Quelque années plus tard, le Canada devint la propriété de la compagnie des Cent-Associés. Cette célèbre compagnie, désirant accroître la colonie et favoriser ceu.x qui voulaient bien l'aider dans cette noble entreprise, concéda gratuitement, le 15 janvier 1636, rétendue de l'Ile d'Orléans au sieur Jacques Castillon, bourgeois de Paris, et l'un des premiers membres de cette société. Le sieur Castillon s'obligeait, ainsi que ses successeurs, à rendre foi et hommage au gouverneur, à payer à chaque mutation de possesseur le prix d'une maille d'or du poids d'un demi-once, ( £2 6 4 ) et le revenu d'une année des cens et rentes des terres qui auraient été concédées : de plus, les hommes qu'il ferait passer au Canada pour habiter sa seigneurie, devraient compter au nombre des colons que la compagnie était obligée d'envoyer annuellement pour peupler la Nouvelle-France.
La seigneurie de Beaupré fut concédée le même jour à Antoine Chefîaut, sieur de la Regnardière. Ces deux seigneurs prennent bien chacun un titre séparé, comme l'indiquent leurs actes de concessions. Cependant, ils déclarent, le 29 février suivant, qu'ils n'ont pas acquis ces deux seigneuries pour eux seuls ; car ils reconnaissent qu'elles sont pour eux
L'IlE D'ORLÉANS. 53
et pour MM. Fraiic^ois Fouquet et Charles de Lauzon, conseillers d'état, pour M. Berruyer, seigneur de Manselmont, et pour MM. Jean Rozé, Jacques Duhamel et Juchereau, marchands, les huit associés étant chacun pour un huitième dans la société (1).
Ces hommes influents s'associèrent ainsi dans le but de favoriser la colonisation de ces terres et d'en retirer quelques profits. M. Olivier Letardif était en 1650 procureur de cette compagnie.
M. de Lauzon, gouverneur du Canada, fit aussi en 165-2 plusieurs concessions, comme ayant reçu des associés à cet effet les pouvoirs nécessaires.
La colonisation des terres de ces deux seigneuries fut d'abord bien lente, puisque le Père Dequen, qui revenait de sa mission en 1648, ne trouva que 200 âmes depuis Beauport jusqu'au cap Tourmente, y compris l'Ile d'Orléans. (2)
Les profits que les associés prétendaient faire ne se réalisèrent pas. Le peu de succès de cette entreprise les décida à vendre leurs parts les unes après les autres. Entre les années 1662 et 1668, Mgr. de Laval, premier évêque du Canada, les acheta toutes des divers propriétaires.
Ce noble prélat obtint en 1674, de la compagnie des Indes Occidentales, que ces deux seigneuries fussent déchargées de payer à chaque mutation de possesseur le revenu des cens et rentes, de sorte que celle de Tlle ne se trouva plus obligée de payer que le prix de la maille d'or.
(1) Archives du Séminaire de Québec
(2) Journal des Jémites.
Le 24 avril IG75, Mgr. de Laval échangea l'Ile d'Orléans pour l'île Jésus, qui appartenait au sieur François Berthelol, conseiller de Paris, secrétaire des commandements de la Daujjliine, et secrétairegénéral de l'artillerie, poudres et salpêtre de France. M. Berthelot donna en retour la jolie somme de 25,000 francs ; car l'Ile d'Orléans, habitée d'un bout à l'autre, valait à cette époque beaucoup plus que l'Ile Jésus (1).
L'Ile d'Orléans forma dès lors une seigneurie séparée. Le G avril 1G76, elle fut érigée en fief noble, sous le nom d'Ile et comté de Saint-Laurent, en faveur de M. Berthelot, qui prit le titre de comte de St. Laurent.
Ce noble seigneur se montra tout à fait généreux envers ses censitaires. Il dota les églises des paroisses de l'Ile de plusieurs morceaux de terre ; il fit aussi plusieurs dons aux Dames du couvent de la Ste. Famille. Mgr. de St. Valier le comble d'éloges, et dit qu'il était connu dans tout le pays par son zèle pour la décoration des églises, et par l'établissement de petites écoles pour les enfants. (2)
Le 25 février 1702, M. Berthelot vendit la seigneurie de l'Ile à dame Charlotte-Françoise Juchereau, de la famille Duchesnay. Cette dame, qui portait le tHre de comtesse de St. Laurent.^ était
(1) L'Ile d'Oriéaiis n'a jamais appartenu au Séminaire de Québec, comme plusieurs écrivains l'ont pi'étendu. Ce n'est que plusieurs années après l'échange de l'Ile d'Orléans pour l'île Jésus que Mgr. de Laval donna au Séminaire la côte de Beaupré, l'île Jésus, etc.
(2) Etat présent de la colonie.
l'épouse do M. François de la Fovest, capitaine d'une compagnie des troupes de la marine.
M. de la Forest, proche parent du chevalier de Tonti, fut plusieurs années gouverneur de Catarakoui ou lorl Frontenac. Il seA^it longtemps dans Tarmée, et prit part à i)lusieurs combats glorieux. En 1G95, D'Iberville le laissa commandant du fort Bourbon, à la baie d'Hudson. Ce brave officier défendit courageusement ce fort contre les Anglais; mais ù la fin il fut forcé de se rendre, et, contrairement aux articles de la capitulation, il fut fait prisonnier et envoyé en Angleterre, où il fut retenu quatre mois (1).
Madame de la Forest n'ayant pu remplir les conditions de Tachât, la seigneurie de l'Ile fut vendue, le 7 décembre 1705, à la poursuite de M. Berthelot, qui la racheta. Ce dernier la garda encore quelque temps et la vendit en 1712 à M. Guillaume Gaillard, riche marchand de Québec. Celui-ci avait été plusieurs années procureur de M. Berthelot ; il fut aussi membre du Conseil Supérieur de Québec.
A sa mort, en 1738, la seigneurie de l'Ile d'Orléans fut partagée entre ses deux fils. La partie sud-ouest (aujourd'hui la seigneurie Drapeau) échut à Joseph- Ambroise, et la partie nord-est, à Jean-Baptiste.
M. Joseph-Ambroise Gaillard, qui embrassa l'état ecclésiastique, fut longtemps chanoine de la cathédrale de Québec. Il fut ordonné prêtre le 15 juin 1726, et desservit la paroisse de Sorel et celle de
(1) Histoire de la Nmivelle-France, pai* le Père Charleyoix.
Lanoraie jusqu'à sa mort. En 1752, il vendit sa part de la seigneurie à M. Jean Mauvide.
Ce dernier, natif de France, était venu au Canada en qualité de chirufgien dans l'armée. Il épousa demoiselle Anne Genest de St. Jean, et continua d'exercer sa profession parmi les habitants de l'Ile, dont il était très- estimé.
Le 15 janvier 1779, sa seigneurie échut à M. René- Amable Durocher, qui était marié à une demoiselle Mauvide. C'est des héritiers Durocher et Mauvide que M.Joseph Drapeau acheta en 1800 et 1801 l;i partie sud-ouest de la seigneurie de l'Ile, qui est aujourd'hui la propriété des dames Drapeau.
La famille Durocher laissa l'Ile d'Orléans vers 1800 pour s'établir dans le district de Montréal. Plusieurs membres de cette famille ont embrassé la vie religieuse : M. Alexis Durocher, prêtre, mort en 1835, premier directeur du collège de Nicolet, le Révérend Père Durocher, Oblat de Marie Immaculée, et la Révérende Sœur Eulalie Durocher, fondatrice de la communauté des SS. NN. de Jésus et de Marie.
La partie nord-est de la seigneurie, qui comprend les deux ti&rs des paroisses de St. Jean et de la Ste. Famille, échut par partage à M. Jean-Baptiste Gaillard, conseiller de Québec et frère du chanoine Gaillard. Ses enfants, qui, à sa mort, héritèrent de sa seigneurie, étaient Louis-Joseph Gaillard, sieur de St. Laurent et lieutenant au régiment de Dauphiné, Louise Gaillard, épouse de Philippe Denis, sieur de la Ronde, chevalier de l'ordre de St. Louis,
et Catherine Gaillard. Ils vendirent en 1764 leurs parts de la seigneurie à M. Jacques Murray, lieutenant du (îS"-' régiment d'infanterie, qui la transmit à son tour an capitaine Malcolm Fraser.
Le 1-2 février 180G, M. Louis Pculin l'acheta de M. Fraser, dont il avait été procureur pendant longtemps. Elle est aujourd'hui la propriété de M. Alexandre Poulin, son petit-fils. M. Louis Poulin, le respectable curé de St. Isidore, est petit-fils du seigneur Louis Poulin (h.
Pieiiiiers étalilisscmeiits l'ails claii.s l'Ilp d'Orléans.— Madame de Grandinaisoi), René ^L^hell, Jacques GonrdeaU; Claude Charron, etc. — Concession des tief's de l'Ile.
Les premiers établissements faits à l'Ile d'Orléans, que nous avons pu constater par les titres de concession, datent de 1651 (-2). A cette époque, quelques morceaux de terre avaient déjà été concédés. En 1650, M. Olivier Letardif donna par concession aux Dames Ursulines l'étendue de huit arpents de terre de front, joignant les terres appartenant aux Dames
(1) Cette succession de seigneurs a été prise dans les actes de vente ou de foi et hommage, qui sont en la possession des seigneurs de l'Ile.
(2) Suivant Champlain, Cartier aurait été chargé par Roberval de commencer en 1542 un établissement dans l'Ile d'Orléans, où il aurait construit une habitation et demeuré quelque temps. Mais ce fait paraît absolument incorrect ; car il est contredit par Roberval même et plusieurs historiens : Cartier, au lieu de venir fonder un établissement dans l'Ile, serait retourné en France.
de l'Hôtel-Dieu. Ces dernières avaient donc acquis cette propriété avant 1G50.
Le Journal des Jésuites nous dit que le 22 juin 164G, le Père Vimont alla à l'Ile d'Orléans choisir des prairies pour les deux maisons religieuses.
Dès 1648, il y avait cependant des Français établis dans l'Ile, puisque le Père Dequen y va faire une visite comme missionnaire : «Le 14 (janvier 1648),» dit le Journal des Jésuites^ « retourna le P. Dequen de sa mission de Beauport jusqu'au cap de Tourmente et l'Ile d'Orléans ; il y trouva plus de 200 âmes et plus de 140 communiants.»
A cette époque, madame Eléonore de Grandmaison devait résider à l'Ile. M. Ferland, dans ses Noies sur les registres de Notre-Dame de Québec^ nous dit qu'elle demeurait avec sa famille à l'Ile d'Orléans plusieurs années avant 1G52. Au mois de mars 1651, cette dame vend, comme nous l'avons déjà dit, pour l'établissement huron une partie des terres de son fief qui se trouvait à l'anse du Fort. Nous pouvons, pour le moment, la considérer comme la première personne qui se soit établie dans l'Ile.
Madame Eléonore de Grandmaison, veuve d'Antoine Boudier, sieur de Beauregard, épousa en secondes noces M. François Ghavigny de Berchereau.
Originaire de Gréancey en Champagne, M. de Ghavigny prit en concession deux seigneuries, dont l'une était à Sillery. Il occupait un rang distingué dans la colonie, et fut chargé en plusieurs occasions de remplacer le gouverneur, lorsque celui-ci s'ab-
L'ILE DORLEANS. 59
«entait de la province. Le mauvais état de sa santé le l'orea de retouruer en France, où il mourut vers 1G5I. Son épouse réclama ses terres, qui devaient être confisquées, parce qu'il n'avait pas rempli les conditions imposées par la compagnie des Cent- Associés. Elle les obtint en 1G52 de M. de Lauzon, gouverneur du Canada.
La même année, madame de Grandmaison épousa en troisièmes noces le sieur Jacques Gourdeau de Beaulieu, et après la mort de ce dernier, elle prit un quatrième mari, le sieur Jacques Descailhaut de La Tesserie.
Cette dame, qui mourut à l'âge de 70 ans, laissa après elle une nombreuse postérité. Sa longue vie fut traversée par plusieurs malheurs. Le 8 mars 1652, son habitation à l'Ile fut détruite par un incendie. Au mois de mai 1663, son troisième mari, le sieur Gourdeau, fut assassiné par son serviteur. En 1667, elle perdit son gendre, le sieur Douaire de Bondy, qui se noya près de l'Ile d'Orléans. Ce dernier avait épousé demoiselle Marguerite de Chaviguy.
Plusieurs familles honorables comptent piour ancêtres M. de Cliavigny et dame Eléonore de Grandmaison, entre autres, les familles Chavigny de la Chevrotière, de la Gorgendière, Rigaud de Vaudreuil, Taschereau et Lemoyne (1).
M. René Maheu est un des premiers habitants établis à llle d'Orléans. Le 15 janvier 1651, M. Olivier Letardif lui donna par concession un petit
(1) Notes sur les registres de Notre-Dame de QjiébeCt
fief de quinze arpents de ten-e de front. Honorable homme, René Maheu, comme on le désignait souvent dans les anciens titres, était natif de Mortagne en Perche, et était pilote pour le lleuve St. Laurent. C'est le premier pilote de l'Ile et un des plus anciens du Canada. Sa demeure était à l'entrée de la petite rivière qui porte son nom, et qui est appelée rivière St. Louis dans un titre de 1 G59.
Au mois de mars 1651, une bande de sauvages Hurons, comme on l'a déjà vu, vinrent se fixer à l'anse du Fort, sur les terres de madame de Grandmaison. Ils en partirent après un séjour de sept années.
Le 1er mars 1652, M. Jean de Lauzon concéda, au nom des seigneurs de Beaupré et de l'Ile d'Orléans, au sieur Jacques Gourdeau le fief connu sous le nom de Beaulieu, Gourdeau ou Grosardière. Ce fief consiste en quarante arpents de terre de front sur toute la largeur de l'Ile, à son extrémité sud-ouest.
M. Jacques Gourdeau de Beaulieu, fils de Nicolas Gourdeau de Beaulieu, ancien procureur au siège royal de Niort en Poitou, épousa en 1652 dame Eléonore de Grandmaison, veuve de M. de Chavigny. Ce gentilhomme, estimé et chéri des Français, était reconnu dans le pays comme un habile artificier. Les Relations des Jésuites donnent la description d'un feu d'artifice qu'il fut chargé d'organiser. C'était en 1637, lors de la fête de St. Joseph, patron et protecteur du Canada, fête que nos ancêtres célébraient avec une grande solennité. Voici les détails de ce feu de joie, écrits par un Père Jésuite :
LILE DORLÉANS. 6]
(( D'un côté on avait dressé un pan, sur lequel
paraissait le nom de saint Joseph en lumières ; an-dessus de ce nom sacré brillaient quantité de chandelles à feu, d'où partirent dix-huit ou vingt petits serpenteaux, qui firent merveille. On avait mis derrière cette première invention quatorze grosses fusées, qu'on lit enlever les unes après les autres, avec l'étonnement des Français et bien plus des Sauvages, qui n'avaient jamais rien vu de semblable ; ils admiraient la pluie d'or, ou de feu, et les étoiles qui retombaient de fort haut. Le feu des fusées se portant tantôt tout droit, maintenant comme en arcade, et toujours bien haut dedans l'air.
'< Assez proche de là, on avait dressé un petit château, fort bien proportionné et enrichi de diverses couleurs; il était flanqué de quatre tourelles remplies de chandelles à feu, qui faisaient voir par leur clarté toute cette petite batterie à. découvert, il y avait à l'entour de cette machine seize grosses lances à feu, revêtues de saucissons. Aux quatre coins d'icelle, on voyait roues mouvantes et une autre plus grande au dessus du château, qui tournait à l'entour d'une croix à feu, éclairée de quantité de chandelles ardentes qui la faisaient paraître comme toute couverte de diamans. De plus on avait mis à l'entour de cette forteresse, en égale distance, quatre gro&ses trompes d'oii l'on vit sauter treize douzaines de serpenteaux, sortant six à six avec une juste distance et quatre ^iouzaines de fusées, qui se devaient enlever douz j à la fois.
" Le sieur Bourdon avait dressé cette machine, et le sieur de Beaulieu avait composé les feux d'artifice. Sur le soir Monsieur le Gouverneur et Monsieur de risle, et tous nos Messieurs sortirent du fort, et s'en vinrent auprès de l'église, au lieu destiné pour ces feux de joie. Tous les habitants de la Nouvelle- France, voisins de Ç)uébec, se trouvèrent à cette réjouissance ; les ténèbres de la nuit ayant couvert le ciel et la terre, le sieur de Beaulieu présenta un boute-feu à Monsieur le Gouverneur qui alluma cette machine, et fit dire aux Sauvages, notamment aux Hurons, que les Français étaient plus puissants que les démons, qu'ils commandaient au feu, et que s'ils voulaient brûler les bourgades à leurs ennemis, qu'ils auraient bientôt fait. »
Au mois de mai 1663, M. Gourdeau fut cruellement assassiné par un de ses serviteurs, qui, pour cacher les traces de son crime, incendia la maison de son maître. Le meurtrier, après avoir subi sou procès, fut condamné à être fouetté et ensuite fusillé sur la potence. Le Journal des Jésuites raconte ainsi cet horrible crime :
«Le même jour (29 mai 1663), sur les 0 ou 10 heures du soir, fut brûlé en sa propre maison de l'isle d'Orléans le sieur de Beaulieu avec un sien valet, par accident du feu
« Juin. — Il se trouva que le feu qui avait pris à la maison du sieur de Beaulieu n'était pas par accident, mais par méchanceté d'un valet, après avoir tué son maître et un autre valet son camarade ; il fut convaincu et condamné à avoir le poing coupé.
pendu et brûlé, et Monsieur le Gouverneur se contenta de la mort à la potence, après avoir été fouetté par le bourreau il fut fusillé le 8 de Juin. »
On nous assure que la maison qui fut bâtie sur les ruines de celle qui venait d'être incendiée existe encore aujourd'hui: elle est occupée par M.François Gourdeau, père, descendant en ligne directe du premier propriétaire ; c'est à-dire, qu'elle compte plus de deux siècles d'existence. C'est bien certainement la plus ancienne bâtisse de l'Ile d'Orléans.
M. François Gourdeau, fils, surintendant des pilotes, est aujourd'hui propriétaire du fief Gourdeau ou Beaulieu, possédé sans interruption dépuis plus de deux cents ans par cette famille respectable.
Le fief Argentenay fut concédé, le "23 juillet de la même année 1652, à M. Louis D'Ailleboust, seigneur de Coulonge, qui gouverna le Canada de 1648 à 1651. Ce fief comprend toute la petite paroisse de St. François.
Argentenay est le nom d'un petit village situé dans la Champagne. M. D'Ailleboust, originaire de cette dernière province, aura voulu, en nommant ainsi son fief, faire revivre un nom qui lui était cher. En 1670, madame D'Ailleboust le vendit aux Religieuses de l'Hôtel-Dieu, qui le transmirent à leur tour eu 1700 au sieur Jacques Perrot. Il appartient maintenant à M. André Lemelin.
Deux autres terres furent concédées en 1652, l'une à Jacques Lévrier, et l'autre à Gabriel Gosselin. Cette dernière fuî donnée en concession par M. Jacques Gourdeau de Beauheu.
Gabriel Gosselin était natif de Combray, près de Thury en Normandie, et avait épousé Françoise Lelièvre. Son habitation se trouvait à peu de distance de l'anse du Fort. Il est l'aucêtre d'une nombreuse famille, à laquelle appartient M. Antoine Gosselin, le vénérable curé de St. Jean.
En 1653, Claude Charron, sieur de la Barre, obtint par concession de M. Jean de Lauzon l'étendue de dix arpents de terre de front, avoisinant le lief de M. René Maheu, au commencement de la paroisse de St. Jean. Ce respectable citoyen, qui avait épousé Claude Camus, fut élu échevin de Québec. Au mois d'avril 1653, il faillit être assassiné par deux de ses serviteurs qui le blessèrent à la gorge. «Le 29,» dit le Journal des Jésuites^ "M. Charron est blessé à la gorge d'un coup de pistolet, dans son habitation de l'isle d'Orléans, par un assassinat de deux de ses serviteurs. »
Plusieurs concessions de terres furent faites en 1656 par M. Charles de Lauzon, seigneur de Charny et lils de M. Jean de Lauzon, gouverneur du Canada.
Nous voyons, par l'acte de société de 1636, que M. Charles de Lauzon était un des huit propriétaires des seigneuries de l'Ile d'Orléans et de la côte de Beaupré. En 1657, il vendit sa part à M. Julien de Belle-Fontaine. Cependant, de 1656 jusqu'en 1666, il avait la propriété de la seigneurie de Lirec, située dans l'Ile, et fit en cette qualité un grand nombre de concessions. Cette dernière seigneurie comprenait la paroisse de la Ste. Famille et une partie de celle de St. Pierre. Nous ne pouvons nous expliquer com-
ment, après avoir vendu sa part de la seigneurie, il se trouve encore propriétaire de celle de Lirec, qu'il cède le 2 septembre 1 6G6 à Mgr. de Laval.
M. Charles de Lauzon, qui portait le titre de grand maître des Eaux el Forêts de la Nouvelle-France, fut gouverneur, par intérim, de la colonie, depuis 165G jusqu'au mois de septembre 1G57. Il épousa, le 12 août 1653, Marie-Louise Giilard, fille de Robert GifTard, seigneur de Beauport. Devenu veuf, il partit pour la France, où il embrassa l'étal ecclésiastique, et revint au Canada avec Mgr. de Laval pour y exercer son ministère. Il fut plusieurs années curé de Beauport el grand-vicaire de l'éveque de Québec.
La famille de Lauzon a joué un certain rôle dans les premiers temps de l'établissement de l'Ile. Nous avons déjà dit que M. Jean de Lauzon, père, avait été plusieurs années procureur des seigneurs de l'Ile et de la côte de Beaupré. Son fils aîné, Jean de Lauzon, sénéchal de la Nouvelle- France, fut massacré en 16G1 par les Iroquois, à l'entrée de la rivière Maheu. Sou second fils, Charles de Lauzon, seigneur de Charny, était un des seigneurs de l'Ile. Son troisième fils, Louis de Lauzon, sieur de La Citière, avait acheté en 1657 la terre de Pierre le Petit, située près de l'anse du Fort ; il se noya deux ans après en revenant de l'Ile d'Orléans dans un canot poussé par un grand vent de nord-est, avec deux autres Français, Lachevesque et Jérôme (1).
Le 2 avril 1656, M. Charles de Lauzon concéda dans sa seigneurie de Lirec des terres aux personne?
(1) Journal des Jésuites.
(i6 HISTOIRE DE
suivantes : Guillaume Beaucher dit Morency, natif de Montmorency, Ile de France; Jacques Perrot ; Robert Gagnon de Tourouvre en Perche ; Claude Guyon (Dion); Denis Guyon; Michel Gnyon (ces trois derniers étaient fils de Jean Guyon du Buisson, établi à Beauport, originaires de Mortagne en Perche); Pierre Nolin dit Lafeugière, de la ville de Paris ; Pierre Loignon ou Lognon ; Guillaume Landry, de Ventrouse en Perche ; François Guyon, de Mortagne en Perche ; Simon Leurean ; Louis Côté; René Mézeray dit Nos, de Thury en Normandie ; Jacques Billodeau et Maurice Arrivé.
On doit ajouter à ces noms les trois personnes suivantes qui s'établirent à jjeu près en ce temps, et dont les titres de concession n'ont pu être trouvés : Pierre le Petit, d'Auneil en Picardie ; Gabriel Rouleau dit Sansoucy et Jacques Delugré, de La Rochelle, en Aunis.
Presque tous les colons nommés ci-dessus s'établirent dans la paroisse de la Ste. Famille un peu au nord-est de l'église, comme on peut le constater patune carte de l'Ile d'Orléans faite en 1G89 par M. Villeneuve, ingénieur du roi. Cette carte, qui est très-intéressante, donne les noms de tous les Français établis dans l'Ile à cette époque, et la place qu'occupaient leurs habitations. Les rivières et même les petits ruisseaux y sont très-bien dessinés.
De 1657 à 1660 des terres furent concédées à Jean Lehoux ; Louis Houde, natif de Manou en Perche ; Adrien Blanquet , d'Acqueville en Normandie ; Jacques Bernier dit Jean de Paris, de la ville de
L'ILE D'ORl-ÉANS. 67
Paris, et Pierre Labrecque, de Dieppe en Normandie. L'habitation de ce dernier était dans le petit fief de M. Malien, an commencement de St. Laurent.
En 1660, plusieurs terres furent données en concession, dont une ;V Paul Vachon, notaire royal. M. Vachon, originaire de Copechaignère en Poitou, était procureur de M. Charles de F^auzon. 11 fut aussi plus tard procureur fiscal de Mgr. de Laval pour les deux seigneuries de l'Ile d'Orléans et de la côte de Beaupré. Il est le plus ancien notaire de l'Ile.
Louis Péronne, sieur de Mazé, acquit eu 1661, par concession, de M. de Lauzon un petit fief, joignant le fief Gourdeau, qui consistait en quinze arpents de Iront au nord de l'Ile. Le sieur de Mazé, qui était membre dn conseil souverain de Québec, donna en 1665 la moitié de son fief à son intime ami, Jacques Descailhaut, sieur de La Tesserie. Ce dernier, qui était aussi conseiller de Québec, épousa dame Éléonore de Grandmaison. Il jouissait d'une grande estime parmi les Français. En 1666, il fut envoyé par l'Intendant Talon comme ingénieur-civil et minéralogiste à la Baie St. Paul, où il découvrit une mine de fer qui lui parut abondante. -Il espéra même y trouver du cuivre et de l'argent (1).
Le fief des sieurs de Mazé et de la Tesserie doit être le même que le fief connu aujourd'hui sous le nom de la Regnardière^ qui a la même étendue, et qui fut concédé la même année.
Le fief Mesnu, concédé le 12 mars 1661, à Jean-
(1) On travaille actuellement à cette mine, d'où l'on tire du fer de la première qualité.
Baptiste Peuvret, sieur de Mesnu, consiste en quarante arpents de front du côté du sud de l'Ile, au nord-est du fief Gourdeau. Ce fief, situé dans la paroisse de St. Laurent, appartient à M. James Motz, avocat.
Le sieur de Mesnu était procureur fiscal de Québec, et fut nommé à cet emploi paj- la compagnie des Indes Occidentales. Il épousa dame Catherine Nau, veuve de Louis de Lauzou, sieur de la Citière.
Le sept septembre 1661, M. Charles de Lauzon fit aussi une concession de terre à Jean Juchereau, sieur de la Ferté, et à Nicolas Juchereau, sieur de St. Denis, tous deux fils de Jean Juchereau, sieur de Maure, né à la Ferté-Vidame, au diocèse de Chartres. Il existe encore un autre fief, celui de la Chevalerie, aujourd'hui la propriété de demoiselle Charlotte Riverin. Il est situé dans la paroisse de St. Pierre et contient environ vingt-huit arpents de front.
Les propriétaires de ces fiefs ou arrière-fiefs reconnaissaient pour suzerains les seigneurs de l'Ile, auxquels ils payaient un certain droit et rendaient foi et hommage. Par une convention faite entre les seigneurs Drapeau et Poulin, les fiefs Gourdeau, Mesnu, de laRegnardière et de la Chevalerie relèvent de la seigneurie Drapeau, et celui d'Argentenay, de la seigneurie Poulin.
Nous donnerons encore les noms de quelques Français, ancêtres des principales familles, qui s'établirent entre les années 1G60 et 1670, et nous renvoyons pour les autres à la liste de tous les premiers habitants de l'Ile, que l'on trouvera dans l'appendice à la note A.
Jacques Asseline ( Asselin ), natif de la Normandie ; Jean Baillargeon, d'Angoumois ; Emery Bellouin ( Blouin ) dit Laviolette ; Charles Allaire, du Poitou ; Abel Turcot, de MouUeron ; Matliurin Chabot, du Poitou ; Joseph Bonneau, du Poitou ; David Estûurneau ( Létourneau ), de Saintonge ; René Emond, Ile de Ké ; Grégoire De Blois, du Poitou ; Nicolas Godbout, de la Normandie ; Louis Martineau, de Saint-Ongc ; François Marceau, du Poitou ; Germain Lepage ; Nicolas Odet dit Lapointe, du Poitou ; Jacques Paradis ; François Noël, du Poitou, Jean Prémon, de la Normandie et Gabriel Royer, du Poitou (1).
vn
Population de Tlle à diverses époques. — Détails sur l'ovigine et l'état des premiers habitants de l'Ile. — Rapport de Mgr. de St. Valier .sur une vi.site à l'Ile. — Sol et productions de l'Ile. — Mœurs des habitants.
Les premiers Français qui se fixèrent à l'Ile d'Orléans s'établirent en différents endroits. Nous voyons près de l'anse du Fort, dans la paroisse de St. Pierre, Jacques Gourdeau de Beaulieu et Gabriel Gosselin ; du côté du sud, dans les environs de la rivière Maheu, René Maheu et Claude Charron ; du côté
(1) Les détails que nous avons donnés sur ces premières concessions de l'Ile ont été pris dans les titres que messieurs les seigneurs de l'Ile ont eu la bonté de nous procurer, dans les registres des paroisses, etc.
du nord, près de l'église de la Ste. Famille, Claude Guyon, Robert Gagnon, Guillaume Beaucher, etc.
Dix ans après, eu 1666, l'Ile était habitée d'un bout à l'autre. Suivant un recensement fait par les soins de l'intendant Talon, sa population à cette époque était de 471 âmes. Elle était alors un des endroits les plus populeux du Canada. Longtemps elle dépassa même la population de Québec.
En 1667, la population entière de la colonie se montait à 4312 âmes, et était ainsi répartie : Québer 448, Ile d'Orléans 529, côte de Beaupré 656, Beauport 123, côte St. François, côte St. Michel et côte Ste- Geneviève 187, Notre-Dame des Anges et Rivière St. Charles 458, Cap Rouge et côte St. Ignace 366, côte de Lauzon 113, Trois-Rivières, le cap de la Magdeleine et la tour Champlain 666, Montréal 766 (1).
Le recensement de 1681 portait la population de l'Ile à 1080, et celle de Québec, à 880.
Mgr. de Laval, dans le Plan général de l'état présent des missions du Canada^ fait en 1683, donne les détails suivants sur la population des cinq paroisses de l'Ile (2) :
St. Pierre, 34 familles 183 âmes.
St. Paul, 42 " 242 "
St. Jean, 32 " 175 "
St. François, 30 " 165 "
Ste. FamOle, 51 " 384 "
Total....l89 " 1149 "
(1) La France aux Colonies, par E. Rameau.
(2) Voir la note B. de l'appendice.
Nous donnons immédiatement la population de nie telle que Tindiquent les recensements laits à différentes époques :
En 1739 2318 âmes.
Les habitants de l'Ile d'Orléans sont pour la plupart originaires de la Normandie, du Poitou et du Perche. Sur 100 chefs de famille dont on connaît le lieu de naissance, 56 appartiennent à ces trois provinces : 21 sont de la Normandie, 25 du Poitou et 10 du Perche. Les autres viennent des provinces d'Aunis, de Saintonge, de la Bretagne, du Maine, etc. Les nombreuses familles de Lachance, Gosselin, Godbout, Prémont et Asselin viennent de la Normandie ; les Dion, Morency, Gagnou et Pouliot, du Perche ; les Chabot, De Blois, Allaire,Odet et Noël, du Poitou.
Les premiers colons de l'Ile étaient presque tous des artisans honnêtes et vertueux, qui venaient dans ce pays pour se créer une modeste aisance et vivre avec plus de tranquillité. Quelques-uns, mais bien rares, appartenaient à des familles à l'aise et distinguées ; les autres, quoique pauvres, étaient tous gens remarquables par leur probité et leur piété. On avait apporté, comme le dit le Père Charlevoix, une trèsgrande attention au choix de ceux qui s'étaient présentés pour aller s'établir dans la Nouvelle-France.
Ces braves colons éprouvèrent dans les premiers temps bien des difficultés et des privations. Faute de
moulins sur l'Ile, ils étaient obligés de se rendre à la côte de Beaupré ou à Québec pour faire moudre leurs grains. Il n'y fut pas bâli de moulins avant 1G67.
Les missionnaires ne visitèrent d'abord les habitants de l'Ile qu'à de longs intervalles : ces derniers étaient longtemps privés de leur ministère. Eloignés les uns des autres, ils jouissaient rarement de la société de leurs compatriotes ; mais, à mesure que les colons arrivaient, leur courage se ranimait. Bientôt ils furent desservis régulièrement par les missionnaires, et des églises furent bâties en différents endroits. Ce furent d'abord de bien modestes édifices, à la vérité ; mais ils leur suffisaient. Le Canadien-Français n'est pas heureux s'il n'a au milieu de lui son curé et sa chapelle : c'est là son principal bonheur.
Les habitants de l'Ile furent plusieurs années sans acquérir une certaine aisance. Mgr. de St. Valier, dans une visite pastorale qu'il leur fit en 1686 (1), les trouva pauvres, mais tous gens de bien. Voici le rapport qu'il en fit, rapport qui contient des détails précieux :
« J'allai durant l'hiver au cap Tourmente, à la côte de Beaupré et à l'Isle d'Orléans qu'on appelle Comté St. Laurent, appartenant à M. Berthelot, secrétaire des commandements de madame la Dauphine, si connu dans le Canada par son zèle pour la décoration des églises, et par l'établissement des petites
(1) Mgr. de Laval avait déjà fait nue visite dans l'Ile au mois de novembre 1665. — (^Journal des Jésnites.)
écoles pour les enfants. Je vis tous les habitants qui se trouvèrent sur ma route, les invitant à se rendre chacun dans leurs paroisses à mesure que j'y ferais ma visite ; ils s'y rendirent pour la plupart, et j'eus la consolation d'en voir plusieurs assister à nos prières et exhortations, et s'approcher des sacrements, pour gagner les indulgences que je leur portais.
« Il y a trois cures à la côte de Beaupré, savoir Sainte-Anne, Château-Richer et l' Ange-Gardien, et cinq dans l'Ile d'Orléans, qui sont Sainte-Famille, Saint-François, Saint-Jean, Saint-Pierre et Saint-Paul.
« Ces huit cures sont gouvernées par quatre prêtres dont l'un est attaché à Sainte-Anne, lieu de pèlerinage où l'on va toute l'année ; l'autre dessert Château- Richer et l'Ange-Gardien ; le troisième partage ses soins entre Sainte-Famille et Saint-François, et le dernier est chargé à lui seul de Saint-Jean, Saint- Paul et Saint-Pierre. Chaque paroisse aura dans la suite son curé, lorsqu'elle pourra lui fournir sa subsistance et qu'il y aura plus de prêtres dans le pays. Tous ces lieux m'ont paru pauvres ; il n'y a que trois ou quatre églises qui ont été bâties de pierres par les soins et le secours de messieurs du Séminaire de Québec ; les autres ne sont que de bois, et elles ont besoin d'être ou réparées, ou rebâties, ou achevées, ou ornées au dedans, ou pourvues de quelques vaisseaux sacrés, d'ornements, de linge, de fonts baptismaux, ou accompagnées de cimetières fermés et de presbytères qui manquent presque partout, les curés étant réduits à se mettre en pension dans les maisons
séculières, où il serait à souhaiter qu'ils ne fussent pas : ils ont pourtant vécu jusqu'à présent avec beaucoup de sagesse, et j'attribue à leur exemple et à leurs soins le bon ordre que j'ai vu parmi les habitants de ces lieux qui sont assez universellement gens de bien, et dont les enfants m'ont paru fort bien instruits.» (1)
A force de courage et d'aclivitc, l'état des habitants de l'Ile devait s'améliorer. La fertilité du sol leur fournissait des grains en abondance. Le Père Charlevoix, dans une visite qu'il leur fit au mois de septembre 1720, les trouva assez à leur aise : « Nous allâmes nous promener, dit ce Révérend Père, à l'Ile d'Orléans, dont les campagnes, toutes cultivées, paraissent comme un amphithéâtre et terminent gracieusement la vue... Je trouvai ce pays beau, les terres bonnes, et les habitants assez à leur aise... Elle produit de bon froment et d'excellents fruits. On commence aussi à y cultiver le tabac, et il n'est pas mauvais. »
Le sol de l'Ile d'Orléans est fertile dans presque toutes ses parties. Sur les hauteurs il consiste ordinairement en une bonne terre légère mêlée tantôt de sable, tantôt de sable et d'argile ; dans les endroits moins élevés on trouve une belle terre noire qui, en approchant du rivage, est pareillement mêlée de sable (2). Le terrain s'élève graduellement jusqu'au milieu de l'Ile ; à part quelques légers monticules, il est très-uni et très-facile à cultiver.
(1) Etat présent de l^ Eglise de la Nouvelle- F ra7ice.
(2) Topographie du Canada par M. Boiichette.
L'ilp d'Orléans a toujours été reconnue comme un des endroits les plus fertiles du Bas-Canada : les anciennes annales en font foi. En ouvrant les Relations des Jésuites de 1663, on y lit ce qui suit: «L'Isle d'Orléans est remarquable par sa grandeur, ayant plus de douze lieues de tour. Elle est abondante en grains qui y viennent de toutes sortes et avec tant de facilité que le laboureur ne fait quasi que gratter la terre qui ne laisse pas de lui donner tout ce qu'il veut, et cela durant 14 ou 15 ans continus sans avoir reposé. »
Beaucoup d'autres écrivains s'expriment à ce sujet à peu près dans le même sens ; tous s'accordent à vanter la richesse de son sol et la qualité de ses produits. Les vieillards se rappellent encore cet heureux temps où toutes les terres produisaient si abondamment, et où tous les habitants vivaient dans la plus grande aisance. Depuis quelques années, un certain changement s'est opéré, et l'ancienne prospérité de l'Ile semble diminuer. Certaines parties de son sol, bouleversées tant de fois depuis plus de deux siècles, sont devenues ingrates, et refusent au laborieux cultivateur la récompense que méritent ses durs travaux. Si cet état continue longtemps, on doit craindre peut-être pour l'avenir d'un certain nombre de cultivateurs. Il faut absolument un changement à l'état actuel des choses.
Si vous voulez conserver, braves agriculteurs, les terres que vous ont transmises vos ancêtres, ces terres auxquelles vous tenez tant, changez votre système de culture. Vos anciennes habitudes ne sont plus à l'ordre du jour. Suivez le progrès, suivez
l'exemple de ceux qui commencent à améliorer leurs terres, en adoptant un tout nouveau système. Vous épuisez votre santé à cultiver certaines pièces qui ne vous rendent presque rien ; laissez-les se reposer, consacrez plutôt tous les ans un temps raisonnable à l'amélioration de quelques morceaux de terre que vous négligez, et vous en serez récompensés. Vous direz, peut-être, que vos moyens ne vous permettent pas d'entreprendre ces travaux ; eh bien ! faites donc en petit ce que d'autres plus fortunés que vous font eu grand ; essayez du moins, et vous en verrez le résultat. Ce n'est pas un jeune homme sans expérience qui vous donne ces avis, ce sont toutes les personnes sensées qui veulent votre bonheur (1).
Malgré cet état de choses, les paroisses de l'Ile sont encore relativement florissantes ; elles ne le cèdent en rien à la prospérité des campagnes environnantes- La plupart des cultivateurs vivent avec aisance et font honneur à leurs affaires, et plusieurs mêmes, par leur activité et leur industrie, se sont acquis ce qu'on appelle à la campagne une petite fortune.
Le recensement de 1861 donne les détails suivants sur les produits agricoles de l'Ile d'Orléans : blé, 7,074 minots; avoine, 96,499 ; seigle, 10,222 ; pommes de terre (patates), 77,605 ; pois, 7,477 ; autres grains
(1) Nous voyons avec plaisir un citoyen de St. Jean, M. George LaRue, notaire, faire depuis quelques années des améliorations considérables sur sa propriété, qui est maintenant dans un état florissant de culture. Nous l'eu félicitons grandement, et nous invitons les cultivateurs de l'Ile à visiter sa terre et à imiter son exemple, suivant leurs moyens, s'ils ne peuvent le faire sur une aussi grande échelle.
et légumes, 10,934; en tout 209,811 minots ; de plus, 171,000 îbs. de lard, 55,885 fts. de beurre, 54,813 Ibs. de sucre d'érable, 4,653 Ibs. de fromage, 10,272 Ibs. de laine, et 7,085 Ibs. de filasse. Le même recensement portait le nombre des animaux de toutes sortes à 13,637, dont 7,442 bêtes à cornes, 795 chevaux, 3,640 moutons et 1760 cochons. Les bonnes canadiennes de rile avaient manufacturé cette même année de leurs propres mains 6,215 verges d'étoffe, 5,447 de flanelle et 7,840 de toile. Ce même recensement constatait encore que 31,730 acres de terre étaient défrichés et 16,192 étaient encore en forêts.
Quelques-unes des productions de l'Ile sont en grande renommée dans tout le pays. Le climat tout particulier de cet endroit et la qualité du sol sont la cause de la supériorité de ses produits sur ceux des autres parties du Bas-Canada. Les pommes de terre et les pois viennent au premier rang : nulle part ils ne sont d'une aussi bonne qualité ; aussi se vendent-ils toujours fort cher sur les marchés. On y prépare bien le lard ; aussi est-il très-recherché. Il ne faut pas oublier non plus les délicieux petits fromages raffinés^ qui sont préférés par les amateurs aux meilleurs fromages d'Europe. Quelques fruits croissent aussi avec avantage. Les prunes de Tlle sont remarquables par leur douceur et leur suavité ; elles sont mêmes jugées meilleures que celles de Montréal. Quoique inférieures à celles de cette dernière île, ses pommes sont aussi d'une bonne qualité. Les vergers de l'Ile étaient autrefois une source de grands revenus pour plusieurs habitants ; mais depuis quelques années, ils
ont été en partie détruits par la sécheresse ou la gelée.
Les habitants de l'Ile d'Orléans, tous d'origine française, ont conservé en partie les mœurs et les coutumes que leur ont transmises leurs ancêtres. Entièrement séparés par la nature des paroisses environnantes, ils ont eu jusqu'à ces dernières années peu de rapports avec la population des alentours. Ces braves insulaires se sont presque toujours mariés entre eux, et un grand nombre possèdent encore les mêmes terres concédées à leurs ancêtres il y a plus de deux siècles, ces terres s'étant transmises de père en fils. Ces circonstances réunies ont puissamment contribué à ce qu'ils conservassent leurs anciennes coutumes.
Aussi rencontre-ton encore dans la plupart des familles cette pureté exquise de mœurs, cette franchise si recherchée dans les marchés, cette urbanité et cette gaieté de l'ancien cultivateur canadien. Heureuses les familles qui ont su conserver intactes ces belles qualités et échapper aux vices qui enva hissent certaines parties de ce pays !
Les habitants de l'Ile sont généralement tempérants. Dans toutes les maisons se trouve cette belle croix de la tempérance, toujours là présente pour leur rappeler les promesses qu'ils ont faites au pied des autels. Ils sont aussi d'un caractère assez doux et paisible ; la paix et l'union régnent ordinairement entre eux dans l'élection de leurs représentants ou de leurs autres officiers publics. On ne voit point parmi eux de ces scènes violentes et détestables dont on est témoin en certains endroits. Cet heureux état
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est surtout dû aux soins et à la vigilance qu'exercent les curés de l'Ile, qui font tout en leur pouvoir pour conserver chez le peuple ces bons sentiments.
L'hospitalité du brave Orléaniste est exercée au suprême degré, et elle est reconnue comme telle par tout le monde. Vous, infortunés voyageurs, vous l'avez éprouvée bien des fois lorsqu'un malheur vous contraignait d'aller implorer sa protection : tout vous était alors procuré, et cela sans aucune rémunération. Vous aussi, touristes et voyageurs de toutes sortes, vous l'avez éprouvée mille fois dans vos promenades, lorsque vous frappiez à sa porte pour vous reposer un instant. C'était avec un bon cœur et une grande joie qu'on vous recevait. Pendant que le cultivateur cause avec vous, le visage toujours riant, sa charmante compagne vous prépare un de ces mets si recherchés ; par exemple, une pile de crêpes succulentes, garnies de sucre d'érable, ou bien, un délicieux fromage, mets partout en si grande renommée, et dans la confection desquels ces bonnes Canadiennes déploient une habileté surprenante.
Une autre qualité du Canadien de l'Ile, c'est sa générosité, dont il a fait preuve tant de fois. Qu'il suffise de dire que depuis l'établissement de la Propagation de la Foi, en 183G, il a fourni pour cette belle œuvre la jolie somme de douze mille piastres. Il n'y a pas d'endrpits où les personnes se secourent plus les unes les autres. Si un malheur, un incendie, par exemple, visite un des insulaires, tout le monde s'empresse à le secourir. Plusieurs jeunes gens laissent annuellement l'Ile pour aller coloniser une
terre nouvelle : s'ils sont pauvres, une collecte est aussitôt faite dans leur paroisse, pour leur procurer des grains et des vivres afin de les aider à ensemencer leurs terres. Cette coutume est des plus louables; il faut espérer qu'on la continuera toujours.
C'est ici le moment de faire remarquer que l'Ile d'Orléans a fourni de tout temps un grand nombre de colons aux autres parties du Bas-Canada. Depuis bien des années ses limites trop étroites ne suffisent plus pour nourrir sa population toujours croissante. Tous les ans, quelques jeunes gens remplis de courage quittent, quoique avec regret, leur île charmante, et vont s'enfoncer dans la forêt.
« De bonne heure, » dit M. Rameau, auteur de La France aux Colonies^ « l'Ile d'Orléans et la côte de Beaupré fournirent des émigrés pour le reste du Canada, et peuvent être considérées comme la pépinière de la colonie. » En effet, on trouve des gens de l'Ile ou de leurs descendants répandus dans tout le pays. Dans certaines paroisses du district de Québec, et surtout dans cette dernière ville, ils se trouvent en nombre considérable.
Nous nous occuperons maintenant de chacune des cinq paroisses de l'Ile d'Orléans, et nous donnerons certains faits particuliers à chacune d'elles.