‹ Histoire de l'île d' OrléansChapitre 9 sur 18 · ST. LAURENT · texte numérisé non relu

ST. LAURENT

Etendue de la paroisse de St. Laurent. — Eglises de cette paroisse. — Liste des curés et desservants de St. Laurent.— Population. — TroH St. Patrice.— Caverne de Bontemps. — Episode de la roule des Prêtres.

La paroisse de St. Laurent a un peu plus de deux lieues d'étendue, depuis la rivière Maheu jusqu'à la terre de François Marenda, inclusivement, qui la sépare de St. Pierre.

Elle fut en premier lieu érigée sous le vocable de St. Paul, nom qu'elle a porté jusqu'en 1698. Ce fut, dit-on, à la demande de M. Berthelot, seigneur de

l'Ile et comté fie St. Laurent, que le nom de St. Laurent fnt substitué à celui de St. Paul.

Une première église, dédiée à St. Paul, fut construite vers 1675 dans cette paroisse, à l'endroit appelé V Arbre ser^ plusieurs arpents à l'ouest de l'église actuelle, au commencement des coteaux. Cet édifice, qui avait 50 pieds de long sur 20 de large, avait été bâti avec bien peu de soin, puisqu'on fut obligé de le remplacer une vingtaine d'années plus tard.

Il n'y a rien dans les archives qui indique la date de la construction de la seconde église de St. Laurent, qui a été démolie ces dernières années. On a pu constater qu'elle existait en 1607. Elle fut allongée en 1702 de vingt pieds, sous M. Poncelet, curé d'alors. Ses dimensions étaient celles-ci : longueur 75 pieds, largeur 22.

La présente église a été commencée en 1860. L'année suivante, elle fut bénite et inaugurée solennellement par Mgr. C. F. Baillargeon, évèque de Tloa. Ce magnifique édifice, tout de pierres taillées et couvert en fer-blanc, a 113 pieds de longueur sur 38 de largeur, en dedans des murs. Il fait grandement honneur aux habitants de St. Laurent, qui ont fait preuve en tout temps de la plus grande libéralité.

Voici la liste des curés et desservants de cette paroisse depuis 1679 jusqu'à ce jour :

Jean Basset prêtre, del679 à 1680

FrançoisLamy « 1680 1683

Pien^ de Francheville « 1683 1689

Jean-Henri Tremblay « 1689 1692

G. Thierry Erbory prêtre, de 1692 à 1693

Augustin Daiiric « 1693 1696

Bonaventure Flécourt récollet, 1696 1700

François Poncelet .jésuite, 1700 1712

Yves Le Riche prêtre, 1712 1729

Pierre-Jean Chardon .jésuite, 1729 1731

François Martel prêtre, 1731 1764

Joseph-Nicolas Martel «. 1764 1767

Louis M. de Kerberio jésuite, 1767 1769

Jean Bte. de la Brosse « 1769 1770

Chartier de Lotbinière récollet, 1770 1772

Louis P. M. D'Esgly évêque, 1772 1774

Pierre-Joseph Gompain prêtre, 1774 1775

Alexis Pinet « 1775 1777

Charles-Joseph Duchesnaux « 1777 1778

Pierre Huot « 1778 1781

J. B. Guillaume Durouvray. « 1781 1783

Antoine Hamel « 1783 1786

Charles Duchouquet « 1786 1787

Jean Bte. Gatien « 1787 1788

Alexis Pinet « 1788

Joseph Ducondu « 1788 1791

Edmond Burke « 1791 1794

Joseph Boissonneau « 1794 1798

P. Bernard de Borniol « 1798 1818

Jean-Marie Fortin « 1818 1822

F.Gabriel Le Courtois « 1822 1827

Louis Gingras « 1827 1829

Célestin Gauvreau « 1829 1833

Jean N. Naud « 1833 1859

Edouard Bonneau « 1859 1865

Michel Forgues « 1865

M. François Poncelet^ jésuite, est le premier qui s'intitula curé de St. Laurent. Arrivé au Canada en 1699, il fut placé presque aussitôt dans cette paroisse, qu'il desservit pendant douze ans. Il mourut des fièvres scarlatines à l'Hôtel-Dieu de Québec, et son corps fut transporté dans sa j)aroisse, où il fut inhumé dans l'église le 31 août. 171 2,.. Il n'était Agé que de 42 ans. ... .....-..-..

Trois autres curés ont été inhumés à St. Laurent : M. François Martel, décédé en 1764, à l'âge de 53 ans ; M. P. B. de Borniol, en 1818, à l'âge de 77 ans, et M. G. F. Le Courtois, le 18 mai 18:28. Ce dernier était âgé de 64 ans, et fut 7 ans curé de cette paroisse.

Mgr. D'EsgliSy curé de St. Pierre, desservit lui-même pendant deux ans la paroisse de St. Laurent. Il continua plusieurs années encore à en avoir la direction, mais c'étaient ses vicaires qui administraient généralement aux habitants les secours de la religion.

M. Edmond Burke fut trois ans curé de St. Laurent. Il avait en môme temps la desserte de St. Pierre. En 1817, ce distingué personnage fut appelé à la direction du diocèse de la Nouvelle-Ecosse, qui venait d'être érigée en vicariat apostolique. Il fut sacré à Québec l'année suivante, sous le titre d'évêque de Sion.

Suivant le recensement de 1861, la population de St. Laurent était de 833 âmes. Il y a 130 propriétaires environ, dont 60 sont cultivateurs.

Trois écoles procurent l'instruction aux enfants de cette paroisse. Celle du centre est érigée en académie depuis quelques années.

Les habitants de St. Laurent sont très-habiles dans

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la construction des chaloupes ou autres petites embarcations. Plus de quarante propriétaires s'occupent de cet art. Ce sont eux qui généralement fournissent les chaloupes pour l'usage des navires construits à Québec.

En 1865, on a élevé à St. Laurent une tour qui renferme une lumière pour guider les vaisseaux sur le fleuve. Cette tour est située à peu de distance de l'église, du côté de l'est.

Une demi-lieue à l'ouest de l'église de St. Laurent est le célèbre havre ou baie connu sous le nom de Trou St. Patrice^ où les vaisseaux qui montent ou descendent le fleuve, viennent chercher un abri commode dans les tempêtes. « C'est une crique sûre et bien abritée, » dit M. Bouchette dans sa Topographie du Canada^ « où les vaisseaux destinés aux pays étrangers, viennent ordinairement jeter l'ancre en attendant leurs instructions définitives pour faire voile.»

On ne sait pourquoi ce nom lui fut donné. Dès 1689, il s'appelait ainsi, comme on le voit par la carte de l'Ile.

Il y a quelques années, un hôtel était tenu dans cet endroit par madame Cookson, cette providence des marins canadiens. Il y avait aussi autrefois, sur les bords de ce havre, un grand chantier de construction, qui a été abandonné depuis une quarantaine d'années.

A deux milles environ à l'ouest du Trou St. Patrice, sur la terre de François Marauda, est une grotte remarquable connue sous le nom de Caverne de Bontemps. Elle tire ce nom, dit-on, d'un individu

appelé Bontemps, qui vint s'y rei'ugier quelque temps. Cette grotte, très-iutéressante à voir, est située au pied de la côte : elle est taillée dans le roc vif, et peut avoir vingt pieds de profondeur.

A l'ouest de l'église de St. Laurent est la route appelée des Prêtres^ qui traverse au nord de l'Ile à St. Pierre. Au commencement du dix-huitième siècle, elle a été témoin d'un épisode intéressant dont nous empruntons les détails au Voyage autour de VII& par le Dr. LaRue :

« St. Laurent portait autrefois le nom de St. Paul. Un jour, Monseigneur de St. Valier fit présent à cette paroisse d'une relique précieuse enfermée dans un reliquaire d'argent : cette relique consistait en un petit morceau de l'os du bras de l'apôtre St. Paul.

(( Quelques années plus tard, St. Paul ayant pris le nom de St. Laurent, St. Pierre prit celui de St. Pierre et St. Paul. Alors, à la demande de M. Dauric, curé de cette dernière paroisse, le curé de St. Laurent échangea la relique de St. Paul pour une autre que M. Dauric lui donna.

« Cet échange, fait contre le gré des habitants de St. Laurent, était loin de leur plaire. Aussi, à quelque temps de là, certains habitants de St. Laurent jugèrent-ils à propos d'aller enlever, de nuit, leur précieuse relique, tout en reportant à St. Pierre celle que leur curé avait reçue en échange.

(( De là, grande chicane entre les deux partis. La question fut enfm décidée par l'Evêque, qui ordonna que les deux paroisses fussent mises en possession de leurs reliques respectives. Pour cela, les habitants

de ces deux paroisses devaient se rendre en procession, chacun de leur côté, jusqu'au milieu de la Route des Prêtres, où l'échange devait avoir lieu ; c'est ce qu'on fit ; et la grande croix noire que l'on voit aujourd'hui au milieu de cette route, indique l'endroit où l'échange a eu lieu. »

Nous terminerons cet ouvrage sur l'Ile d'Orléans par la narration d'un certain nombre de naufrages dont quelques-uns ont acquis une triste renommée. Ils devront, nous osons lespérer, intéresser les habitants de l'Ile, dont la plupart comptent des parents au nombre de ceux qui ont jjerdu la vie dans ces accidents.

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Naufrage de P. Curodeau. — Naufrage et coinplaiute des Beaudoin. — Naufrage de M. Hubert.

L'Ile d'Orléans est tristement célèbre par ses nombreux naufrages, qui ont causé la mort à une foule de ses habitants. De temps en temps, des accidents déplorables venaient répandre le deuil et la consternation parmi les insulaires. Voici les détails navrants d'un des plus anciens naufrages de l'Ile, naufrage connu maintenant de bien peu de personnes :

Vers 1756, se trouvait à St. Jean une famille du nom de Curodeau. Un de ses membres, Pierre Curodeau, montra dès son enfance des goûts prononcés pour les voyages. Il parvint, non sans peine, à s'acquérir une certaine instruction ( car l'instruction

s'obtenait alors difficilement ) pour servir ses goûts et ses projets à venir. Dès que son âge le permit, il s'adonna aux voyages de long cours.

Pierre Gurodeau était un homme de confiance, honnête et sobre ; il se faisait surtout remarquer par sa grande douceur de caractère et sa prudence. Il était bien vu, estimé et recherché de tout le monde.

Il lit plusieurs voyages en Europe et aux Antilles ; et à force de travail, d'économie, et surtout grâce à sa bonne conduite, il put réaliser une certaine somme d'argent qui lui permit de faire l'acquisition d'un brigantin.

Depuis lors, Gurodeau voyagea à son compte. Quelque temps après, il épousa Angélique Gosselin, fille de Gabriel Gosselin, ancien agriculteur de l'Ile. Il continua ses voyages plusieurs années encore avec assez de succès, si bien qu'il s'acquit une petite fortune, dont les revenus lui assuraient un avenir heureux et une honnête aisance. De son mariage avec Angélique Gosselin, il eut deux enfants, Pierre et Marie Gurodeau.

Dans l'un de ses voyages, il lit connaissance à La Rochelle d'un créole de la Martinique nommé Thomas Gornon, propriétaire d'un brigantin. Ils montèrent ensemble à Québec. Gornon hiverna au Ganada, et sur l'invitation de son ami Pierre Gurodeau, il alla passer les mois de la saison rigoureuse dans l'Ile d'Orléans. G'est pendant son séjour à l'Ile qu'il connut Françoise Gosselin, belle-sœur de Pierre Gurodeau, et l'épousa.

Thomas Cornon était un homme au cœur généreux, enthousiaste et aventurier, mais d'un caractère hautain, indépendant, entier dans ses opinions et sa manière de voir, incapable de recevoir un conseil, même de ses plus chers amis ; il avait eu un mot le caractère des créoles de son pays.

Pierre Curodeau commençait à vieillir ; il songeait alors à se retirer du commerce et des voyages. C'est pendant cet hiver qu'il se détermina à vendre son vaisseau, dans un dernier voyage qu'il ferait en Europe au printemps, s'il trouvait un prix raisonnable. Son lils unique, Pierre, alors âgé de 14 ans, manifesta un grand désir de faire ce dernier voyage avec son père. Quelle belle perspective pour un jeune homme, brillant de santé, bouillant d'imagination, plein de cet esprit aventurier qui caractérisait son père, de faire un voyage si extraordinaire pour son âge, franchir les mers, visiter des pays lointains: c'était irrésistible ; les craintes et les inquiétudes de la mère, la tendresse du père, tout fut vaincu et le voyage déterminé.

Au printemps de 1 750, Thomas Cornon et Pierre Curodeau partirent donc pour l'Europe chacun dans leur vaisseau. Rendu en France, Pierre Curodeau vendit son brigantin. Tl passa le reste de l'année à visiter les villes et les différents ports de France jusqu'au mois d'avril 1757. Alors il demanda à son beau-frère Cornon un passage pour lui-même et son fils à bord de son vaisseau pour revenir en Canada. Thomas Cornon accueillit avec bienveillance la demande de son beau-frère.

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On se prépara donc en conséquence, et vers le milieu d'avril on parlait de La Rochelle avec un vent favorable. Le temps était magnifique, la gaieté et la paix étaient dans le cœur de tout le monde ; tout présageait un heureux voyage. On allait revoir bientôt sa patrie, ses parents, ses amis, une épouse et des enfants chéris ; tous se berçaient de ces douces espérances, pendant que le vaisseau s'avançait déjà à très-grandes journées. La traversée fut des plus expéditives.

Avant d'entrer dans le golfe, à une bonne distance encore des côtes de Terre-Neuve, le capitaine Gornon, présumant du reste de son voyage par l'heureux succès de la traversée, forma le plan hardi et gigantesque de se rendre à Québec pomr le premier de mai. Son projet était bien arrêté dans son esprit ; et tous calculs faits, pour peu que le vent le favorisât, il allait accomplir l'expédition la plus heureuse et la plus extraordinaire qui eût jamais été faite jusqu'alors.

Il s'empressa de faire part à son beau-frère de la résolution qu'il venait de prendre. « Frère, » dit-il à Pierre Gurodeau, « voilà la plus belle expédition qui se soit jamais faite vers le Canada, il faut aller planter le mai àQuébee. » Pierre Curode.au, qui était un ancien marin expérimenté, connaissant bien le climat du Canada, la navigation du fleuve, surtout dans la saison du printemps, fit à son beau-frère les observations suivantes, avec beaucoup de tranquillité et de calme : « Capitaine, il me semble dangereux pour nous de presser notre marche ; les glaces à

cette saison descendent du nord et rendent la navigation bien difficile et très-dangereuse. Je crois qu'il serait plus prudent pour nous de cingler vers le sud et d'aller à petites journées. » Le capitaine Gornon goûta bien peu cet avis : il ne voyait plus qu'une chose, se rendre à Québec au plus vite. C'était son goût, son projet; selon lui, il y réussirait. Il intima de nouveau ses ordres à l'équipage, laissa le bâtiment filer sur la même course et descendit dans sa chambre pour prendre du repos.

Pierre Gurodeau demeura sur le pont pensif et silencieux ; il marchait continuellement, paraissant absorbé dans des pensées tristes et sombres : ce n'était plus le même homme. L'équipage ne tarda pas à s'apercevoir de l'anxiété du vieux marin, et l'un d'eux lui demanda la raison de son silence et de son état de torpeur. Gurodeau répondit qu'il avait beaucoup d'inquiétude et de crainte sur la marche qu'ils faisaient là. «Selon moi, ajouta-t-il, je crois qu'il faudrait changer la course du bâtiment et le diriger vers le sud, pour éviter les glaces qui vont inévitablement nous étreindre dans leurs défilés. — Mais ce moyen, répliqua l'un des matelots tout déconcerté, va-t-il au moins nous tirer d'embarras? — Je le pense, répondit le vieux marin ; mais il ne faut pas y songer ; le capitaine, s'apercevant de cette contradiction à ses ordres, va s'emporter d'indignation contre nous. — Peu importe, reprirent plusieurs matelots, qui étaient témoins de cette conversation. — La vie avant tout, ajoutèrent-ils tous ensemble. » Ils se mettent à l'œuvre, et dans un instant le bâtiment

est dirigé dans une autre course. Mais malgré l'habileté et la prompte exécution de la manœuvre, le capitaine Cornon se réveille soudain, vole sur le pont, jette un coup d'œil eu passant sur le compas, et s'aperçoit que le bâtiment est changé de direction. Il s'emporte do colère et d'indignation, et sans attendre les raisons et les explications de son équipage, il décharge sou courroux en accablant ses matelots de mauvais traitements. Il remet le vaisseau dans sa route première, et réitère à son équipage ses ordres les plus stricts et les plus impérieux.

Mais déjà la température était devenue plus froide ; les frimas déposèrent bientôt sur le vaisseau leurs couches glacées, et les vents emportaient avec eux des brouillards épais. Le vieux marin avait entrevu dans le lointain les banquises de glace : une espèce de désespoir s'était emparé de son âme. Silencieux, profondément abîmé en lui-môme, il marchait sans cesse sur le pont, laissant couler de ses yeux des larmes abondantes.

Le jeune Curodeau avait suivi et remarqué les actes d'autorité du capitaine Cornon, les anxiétés et les inquiétudes de son père ; il avait compris, lui aussi, le danger imminent qui les menaçait. Depuis longtemps, une tristesse mortelle s'était emparée de son âme, sans qu'il pût s'en débarrasser ; il s'avance alors vers son père et lui demande : " Qu'y a-t-il donc, mon père, sommes-nous en danger de périr ? — Oui, mon enfant, répondit le père Curodeau, il n'y a plus moyen pour nous d'éviter la mort » ; et en même temps des larmes tombèrent de ses yeux.

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«Comment, mon père, moi monrir si jeune ! \...» Le père ne répondit rien.

Après un moment de silence, l'enfant reprit : « Mais, mon père, vous savez comme mon coffre de voyage est bien fait à l'épreuve de l'eau ; si vous m'emfermicz dedans, et si vous me jetiez ensuite à l'eau, j'aurais peut-être la chance de prendre terre et de me sauver ainsi.» Et eu disant cela, l'enfant se précipite dans la chambre, remonte dans l'instant sur le pont avec sa valise de voyage. Chose incroyable, le père dans ce moment, n'ayant plus sans doute son esprit à lui, se rend au désir de son fils, et sans prononcer un seul mot, il le renferme dans le coffre fatal, et dans son délire le précipite lui-même au milieu des flots.

Les matelots s'aperçurent, mais trop tard, de cet acte de désespoir du père Curodeau. Ils s'élancèrent alors à grands cris vers la chambre du capitaine, et lui annoncèrent ce que le père Curodeau venait de faire envers son fils. Le capitaine Cornon monte à l'instant sur le pont, et s'adressant à son beau-frère : .( Frère, dit-il, qu'avez-vous fait, qu'avez-vous fait de votre fils?... Est-ce donc qu'il n'y a plus de salut pour nous? — Tout est perdu...», répondit le vieux marin.

Alors le capitaine se jette aux pieds de son beaufrère, lui demande mille pardons de sa conduite opiniâtre, et avoue que son caractère insoumis et son refus à suivre de sages conseils ont été cause de leur perte.

Mais il était trop tard ; déjà on ressentait une température glaciale ; le vent soufflait avec violence, et

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les brouillards ne permettaient i)lus à l'équipage de rien distinguer devant lui. Il n'y avait plus moyen de faire aucune manœuvre sur le vaisseau, tout était glacé. Un instant après, le bâtiment sombrait au pied d'une banquise de glace. Une partie de la mâture s'abîma sur le pont à ce choc terrible.

Un cri de frayeur et de consternation se fit entendre, et aussitôt chacun essaya un moyen de salut. Le capitaine Cornon, avec sept matelots, put débarquer sur les glaces, et malgré le froid, la fatigue, il parvint de glace en glace à se rendre jusqu'à terre. Ils ne purent jamais décider le père Gurodeau à les suivre dans cette extrémité. Ce dernier resta seul sur la coque du vaisseau, comme un homme privé de sens et de raison.

En mettant pied à terre, les naufragés s'aperçurent qu'ils étaient sur l'ile de la Magdeleine. Il n'y avait alors aucune habitation sur cette lie. Que vont-ils devenir, épuisés par la fatigue, sans feu, transis par un froid glacial ? Il ne faut pas songer à s'arrêter et à délibérer longtemps sur des moyens d'existence ; le froid les pénètre, ils vont périr. Ces infortunés s'aventurent sur le bord du rivage; ils s'aperçoivent là que la mer a déjà jeté sur la rive des débris du bâtiment. Ils s'y rendent sans délai, et entre autres choses, ils trouvent un quart de boisson. Six des matelots s'empressent de l'ouvrir, prennent à satiété de cette liqueur funeste, pensant y trouver un moyen de réchauifer leurs membres glacés; mais ils n'y trouvent que la mort. Un engourdissement général s'empare de leurs corps; ils ne peuvent plus

marcher, et meurent là sur le rivage presque instantanément.

Le septième des matelots, nommé Lachance (1), sans chercher comme les autres à s'abreuver de cette boisson, parcourut promptement le rivage, cherchant à se réchautTer par l'activité ; il recueillit plusieurs débris de voile, des quarts de biscuits et d'autres provisions, qu'il plaça en sûreté à terre. Il réussit à faire une espèce de tente de ces voiles, trouva le moyen de faire du feu, et plaça auprès Tinfortmié Gornon, accablé de soucis et de chagrins, et presque à demi-gelé.

Sur la demande du capitaine, Lachance retourna sur le rivage, à la découverte du père Curodeau et de son fils. Il ne tarda pas à revenir, et rapporta qu'il avait cru entrevoir le vieux capitaine sur là coque du bâtiment ; qu'il avait retrouvé son fils, le jeune Curodeau, mais qu'il était étouffé, asphyxié dans la valise. Le capitaine Gornon dans ce moment avait presque perdu l'usage de ses sens. Lachance l'avait trouvé les deux jambes appuyées dans le bord du feu ; il était immobile, ses jambes rôtissaient, et la graisse en découlait ; il était enfin dans l'état le plus navrant. « Mais, capitaine, vous vous brûlez, » lui aurait dit Lachance en l'apercevant. — Ge pauvre malheureux eut encore le courage de répondre : «Ah! je ne le sens pas.» Il avait les deux jambes gelées jusqu'aux genoux et les deux mains jusqu'aux poignets.

(1) Ce Lachance est l'ancêtre de la famille Pépin dit Lachance, connue dans St. Jean sous le nom vulgaire de Ouégnenne et Bigon.

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