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BALLADES ET POÉSIES

Un écrivain breton, trop tôt enlevé à la science légendaire, M. Paul Delasalle, disait : « C’est une chose singulièrement remarquable que cette durable attention du peuple pour le Juif-Errant; il lui a

1. Relation curieuse et intéressante du nouveau voyage du Juif-Errant, son passage à Vile Sainte- Hélène, son entretien avec Napoléon, arrivée du Juif -Errant en Angleterre, in-8° de 8 pages, impr. de L. P. Setier. Cette brochure, « imprimée à l'occasion du mariage du duc de Berry, » est l’oeuvre d’un royaliste qui suppose que le Juif part pour Sainte-Hélène, « ayant

L’IMAGERIE POPULAIRE

garni la bourse, lui qui n’a rien en ce monde; il lui a assuré ses cinq sous à perpétuité, lui qui ne sait pas toujours la veille s’il mangera le lendemain ; il lui a garanti de bons habits et de bons souliers, lui qui marche pieds nus et sous les haillons. »

En effet, partout le peuple est plein de pitié pour Ahasvérus. Chaque nation a tenu à honneur de le voir passer : les Flamands, les Anglais, les Allemands, les Français, les Suisses, les Suédois.

Juif-Éternel, disent les Allemands; Juif-Courant, disent les Suisses, chez lesquels les frères Grimm ont recueilli cette tradition orale :

« Le Matterberg, situé au-dessous du Matterhorn, est un glacier très élevé du Valais, sur lequel le Visp prend sa source. D’après le dire des gens du pays, il y a eu là anciennement une ville considérable. Le Juif-Errant traversa une fois cette ville, et dit : « Quand je passerai par ici une seconde fois, là où il y a t maintenant des maisons et des rues, il n’y aura plus que des « arbres et des pierres ; et, quand j’y repasserai pour la troisième « fois, il n’y aura plus rien que de la neige et de la glace. >' A présent, on n’y voit plus que neige et glace. »

entendu parler d’un homme soi-disant extraordinaire. » Il va donc vers l’exilé qui lui dit: « Oui, je suis celui qui surpasse en cruauté Néron, Galigula, Tibère. » Tout le récit est conçu dans les mêmes termes; mais le conteur est un ultra, il ne faut pas l’oublier. — « Je cherchais un homme, s’écrie Ahasvérus, monstrum inveni, j’ai trouvé un monstre. »

Le pamphlétaire ne s’est pas aperçu qu’il travaillait à la gloire de Napoléon, en associant son souvenir à celui de la figure légendaire du Juif-Errant. Déjà, pour beaucoup de peuples, Napoléon fait partie du cycle des légendes.

LE JUIF-ERRANT

Admirable décor que cette légende, dans laquelle s’encadre merveilleusement une ligure désolée.

Je ne parlerai que pour mémoire de la Chronique rimée, de Philippe Mouskes, dont tout l’honneur est d’avoir mis en rimes, au treizième siècle, la narration de Matthieu Paris. Mouskes, le gazetier barbare, a suivi la légende pas à pas, sans en tirer un cri, une émotion,

Et ne morra pas voirement Jusques au jour du jugement,

sont les deux seuls vers raisonnables qu’on puisse citer.

Il existe, en Angleterre, une ballade du Juif-Errant, où du moins un ardent amour du Sauveur se fait remarquer.

Le poète dit du Christ : « Le poids de sa croix était si lourd que plus d’une fois il fut sur le point de s’évanouir; de son visage tombaient des grumeaux de sang et des gouttes de sueur. »

Là encore l’auteur de cette ballade suit les récits primitifs dans lesquels le Juif-Errant, « tel qu’il parut à Hambourg en 1547, » est représenté vivant d’aumônes et n’acceptant qu’un grout à la fois, c’està-dire un petite pièce de la valeur de huit sous.

Deux strophes sont à citer de cette ballade que les bibliophiles anglais croient avoir été composée au milieu du seizième siècle :

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« Harassé, il (le Christ) voulut s’arrêter et soulager sou âme meurtrie eu se reposant un instant sur un banc de pierre ; mais un misérable s’y opposa brutalement en lui disant : Va-t’en, roi des Juifs ! Va-t’en! le lieu de ton supplice est proche : d’ici tu peux le voir !

« Et, en parlant ainsi, il le congédia brusquement. C’est alors que le Sauveur répondit : Moi, je vais au repos, mais toi tu veilleras, tu marcheras toujours1. »

Telles sont, avec un couplet suédois, les poésies et légendes étrangères qu’on a recueillies jusqu’ici sur le compte d’Ahasvérus.

Dans les représentations sacerdotales de l’Église au moyen âge, où le sacré et le profane étaient mêlés, le Juif-Errant quelquefois fit partie du drame en compagnie de Barabbas , de Marie -Madeleine, de 1 anesse de Balaam, etc.

De l’église le vagabond passa à la cour.

Un faiseur de ballets du dix-septième siècle imagina d’introduire le Juif-Errant dans le divertissement du Mariage de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne2. Singulier ballet où apparaissent le Fou, un Médecin, des Baladins, des Muletiers ivres et la Reine des Andouilles.

Que pouvait faire Ahasvérus en pareille société?

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