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Annuaires de la Bibliothèque royale de Belgique

LE JUIF-ERRANT

tion de la figure d’Ahasvérus, cite une tradition allemande tirée des Souvenirs d3un pèlerinage en l’honneur de Schiller :

« On raconte qu’un jour, sur le marché de Francfort, parut le Juif-Errant. »

« Un homme à barbe grise, à demi vêtu d’une tunique déchirée, coiffé jusque sur les yeux d’un sale turban, et qui paraissait exténué par de longs voyages, s’approcha d’un fripier. Après avoir retourné toute sa boutique, il choisit une robe de samit, fourrée de menu-vair et la regarda au jour; il la rendit, puis la reprit, la laissa, la reprit encore et la marchanda. Le fripier, qui le reconnut pour un Juif, à son avarice et à sa ténacité, lui jura, par les yeux du Christ, qu’il ne pouvait rien rabattre de son prix.

« Le vieillard soupira douloureusement, détourna la tête, s’empara de la robe, et, présentant au marchand une pièce d’or à l’effigie de Tibère, lui dit : — Voilà votre compte. — Cette monnaie n’a pas cours dans l’empire, dit le fripier. — Il y a cependant mille quatre cents ans qu’elle a été frappée à Rome, répondit le Juif, et c’est alors que je l’ai reçue.

« Le fripier épouvanté fit le signe de la croix. — Oh! répondez, s’écria-t-il, n’êtes-vous pas le Juif-Errant? L’étranger avait disparu. »

Mais des esprits plus perspicaces, de ceux qui vont au fond des choses et ne se contentent pas d’affirmations banales, allaient, à l’exemple du jurisconsulte Louvet, émettre également des doutes.

Un historiographe du roi de France, avocat au Parlement de Paris, R. Bouthrays (Botereius), mentionne la venue du Juif-Errant à Hambourg, en 1566 ; il craint, dit-il, qu’on ne lui reproche de s’arrêter ainsi à des contes ridicules, quoiqu’il soit question de ce personnage dans toute l’Europe.

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Un autre contemporain de Louis XIII, Bulenger, mentionne la tradition qui représente le Juif comme ayant paru à Hambourg, en 1564, rôdant d’un bout de la terre à l’autre sans boire ni manger; mais il traite fort dédaigneusement cette rumeur, et la renvoie aux esprits crédules.

Dom Calmet cite une lettre écrite de Londres par Mm0 de Mazarin à Mme de Bouillon, où il est dit que le Juif-Errant s’est montré, à cette époque, en Angleterre, racontant ses voyages. Suivant cette lettre, ajoute dom Calmet, « le peuple et les simples attribuent à cet homme beaucoup de miracles ; mais les plus éclairés le regardent comme un imposteur, et c’est sans doute le jugement que l’on doit porter de celui-ci et de tous les autres qui auront la même présomption ».

Ainsi les apparitions du marcheur éternel ne passèrent pas sans être contestées par divers écrivains. On lit dans le Discours véritable d’un Juif-Errant (Bordeaux, 1609) : « Plusieurs ont disputé de cet homme et de son histoire, pro et contra; les uns affirment qu’il est vrai homme naturel; les autres nient cela, et que c’est un spectacle mauvais, comme il est rapporté par leurs raisons. »

Mais que peuvent les esprits sensés sur les imaginations affamées de merveilleux!

Le dix-septième siècle était plein de commentateurs croyants, d’érudits patients, d’éplucheurs de textes, de liseurs sempiternels, de rats de biblio-

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thèque entassant notes sur notes, et en remplissant leurs galetas; pauvres êtres qui, de la vie, ne connaissent que la plume, l’encre, le papier, et ne se passionnent que pour les in-quarto. Ces excentriques, quand il leur reste quelque lueur de raison, s’ils s’acharnent à une question, rendent les mêmes services que les maçons qui, d’échelon en échelon, transportent les pierres au faîte des maisons.

La légende créa, surtout en Allemagne, une armée d’investigateurs qui se livrèrent à l’anatomie comparée des diverses traditions ayant trait à l’histoire d’un homme éternel l. C’est ainsi que le savant dom Calmet découvrait que l’ouvrier qui fit le Yeau d’or

1. Zeiler, Hist. cliron. et gèogr ., 1604. — Bangert, Biographie de Golert. — R. Bouthrays, Commentarii historici, 1610, in-folio. — Bulenger, Historia sui temporis. — J. Cluver, Epitome historiarum et Praxis alcliimiœ. — M. Droscher, De duobus testibus vivis Passionis Christi, 1668, in-4°. — G. Thelo (J. Frentzel), Melet. histor. de Judœo immortali , 1668, in-4°. — C. Schulz (M. Schmied), Dis s. hist. de Judœo non mortali, 1689, in-4°. — G. Anton, Diss . in qua fabulant de Judœo immortali examinât., 1756, in-4°. — Nicolas Helwater, Sylva chronol. — A ces anciens commentateurs il faut ajouter les modernes : J. Brand, Observations on popular antiquities, with additions by Ellis, Londres, 1813, 2 vol. in-4°. — Grœsse, Sage vom Ewigen Juden, Dresde, 1844. — Dr Coremans, La licorne et le Juif - Errant, broch. in-8°, Bruxelles, 1845. — Et pour la France : Magnin, Causeries et Méditations, 2 vol. in-8°, 1843. — G. B. (Brunet), Notice histor. et bibliogr. sur la légende du Juif - Errant , br. in-8°, 1845. — Bibliophile Jacob, Curiosités de l histoire des croyances populaires au moyen âge, Paris, 1859, in-18.

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se nommait Alsamir ou Alsamer, que Moïse l’excommunia et le condamna à voyager toute sa vie b

D'Iferbelot, dans sa Bibliotllèque orientale, parle d’un vieillard à tête chauve, tenant un bâton à la main, « qui vivait dans une grotte de la Syrie, répétant à tous ceux qui le visitaient : — Je suis ici par l’ordre du Seigneur Jésus, qui m’a laissé en ce monde pour y vivre jusqu’à ce qu’il vienne une seconde fois en terre. »

Les commentateurs de la Bible crurent de leur côté trouver, dans l’Évangile selon saint Jean, une explication de la légende du Juif-Errant. A la suite de la conversation entre le Christ et Pierre, dans le cours de laquelle Jésus annonçait à son disciple le genre de mort qu’il devait subir : — Et celui-ci,

1. A propos de ces noms si divers, le bibliographe Groesse dit dans ses recherches sur la Tradition du Juif-Errant : « Gomme il paraît surprenant que le Juif-Errant s’appelle Laquedem (Isaac comme nom de juif n’est pas surprenant), je m’adressai pour avoir une explication du mot à mon savant ami et collègue, le docteur Botteher, versé en langue hébraïque, qui me répondit : — Si le nom Laquedem est écrit à la française (ou en wallon), il faudrait le lire par conséquent Lakedem; étant dérivé de l’hébreu il ne peut signifier autre chose que la Kedem, c’est-à-dire (appartenant) à l'ancien monde (au monde passé, le temps passé). Comparer Isaïe , ch. xix, 11. Mais un pareil usage de la préposition la est d’ailleurs sans exemple dans les noms propres des Juifs des temps postérieurs, et il faut par conséquent admettre ce la comme article français (Gomp. La Croix, Lamarque). Le nom d’ Ahasvérus est d’origine persane. (Voir Genesius, Thés t. Ier, p. 7i.) Cartojphilus pourrait être composé de l’arménien et du grec. »

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dit Pierre en montrant Jean à Jésus, que deviendrat-il? « Ce à quoi Jésus répondit : — Que t’importe, si je veux qu'il demeure jusqu’à mon retour? »

Il y eut abus de paroles et d’écriture à propos d’Ahasvérus poursuivi de tous côtés par les commentateurs -T et, à ce sujet, un érudit modeste, qui, depuis nombre d’années, recueillait les moindres notes ayant trait à la légende, a dit :

« L’auteur d’un cours sur l’histoire de la poésie chrétienne, prêché, il y a quatre ou cinq ans, dans une Revue néo-catholique, après avoir composé l 'arlequin le plus étrange avec les grands mots de cycle des apocryphes, de symbolisme profond, de mythes chrétiens, et quelques lambeaux de la complainte du Juif -Errant, continue sa leçon en ces termes :

« Pourtant, rien n’est moins de nature à faire sourire que « cette légende, quand on la considère dans l’esprit du moyen « âge. Pour nos aïeux. l’histoire du Juif-Errant n’était pas « l’histoire d’un homme, mais celle d’une nation entière. Sous le « voile de cette fiction, il y avait pour eux une sombre réalité. « Cet homme fantastique était à leurs yeux l’image du peuple « déicide... Ahasvérus était l’image du peuple juif dans l’état où « l’ont rendu l’anathème et le désespoir. »

« Il faut l’avouer, on a étrangement abusé du moyen âge à propos de l’œuvre anonyme d’un vaudevilliste d’avant la Révolution, à propos d’un livret à deux sous fabriqué au commencement du dix-septième siècle. Ce qui est de nature à faire sourire, c’est le grand sérieux des gens qui veulent à toute force trouver un symbolisme profond dans ces balivernes du temps passé.

« Basnage, le savant auteur de X Histoire des Juifs, en consacrant quelques pages à l’histoire du Juif-Errant, et dix autres écrivains non moins sérieux, n’ont aperçu dans ce conte le plus petit symbole. Chaque pays, chaque époque a son homme éternel : juif, païen, catholique, musulman, affublé de vingt noms différents; tantôt vieux, tantôt jeune, ici mâle, là femelle; mais

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avec le moindre bon sens, avec un peu de sincérité, on est forcé de convenir que, dans cet homme fantastique , il n’y a pas plus de mythe que dans Barbe-Bleue , pas plus de symbole que dans le Petit-Poucet. »

Ainsi parle M. Richard, qui, sous le titre de Tablettes du Juif -Errant, avait commencé à donner toutes les variantes de la tradition du treizième siècle. Ce travail ne fut pas continué1; et le bienveillant bibliothécaire, me voyant passionné dans mes fouilles à propos de littérature populaire, m’offrit son volumineux dossier relatif à Ahasvérus; mais le premier inventaire me causa une sorte d’effroi, tant les recherches de l’érudit avaient été nombreuses, tant elles en exigeaient de nouvelles.

— Il y a de quoi passer sa vie à la poursuite du Juif-Errant! pensai-je. Et je jetai mélancoliquement dans un coin le paquet qui contenait trop de documents. Toutefois le calme revint plus tard. Diverses trouvailles que je üs moi-même (et celles-là ne sont-elles pas les plus affriolantes), le sens tout moderne donné à la légende par un imagier, l’esprit de méthode qui, lentement, pendant ces quel-

1. Les Tablettes du Juif-Errant parurent sur la couverture du Juif-Errant d’Eugène Sue, illustré par Gavarni. Des notes précises intéressaient médiocrement le gros public, qui avait plus soit' de drame que de bibliographie. Commencées à la première livraison, ces études furent supprimées à la quatorzième.

D’après une gravure d’Épinal

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ques années, tria tous ces matériaux et les tassa, à mon insu, me remirent la plume en main.

Le cerveau plus libre, je laissai de côté les compilations de toute nature dans lesquelles le Juif n’est qu’un prétexte à aventures bizarres, comme au dixhuitième siècle un ennemi des Jésuites publia le Jésuite-Errant, comme, sous la Restauration, un royaliste enragé, ne respectant ni la grandeur de l’homme, ni son châtiment, publiait un prétendu voyage d’Ahasvérus à Sainte-Hélène, où Napoléon est traité plus injustement que par Walter Scott1.

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