‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 18 sur 64 · RÉCIT D’VN IUIF ERRANT · texte numérisé non relu

RÉCIT D’VN IUIF ERRANT

Salamalec, o Rocoha,

Yatau y a Tihilaca Amaté lieb its ou bogh gros Et vonlust est facta voor os.

Je ferai grâce du second couplet d’une bouffonnerie dont nous avons perdu le sens, et qui est loin de la folle gaieté des matassins et des Turcs de Molière ; mais le sieur Tristan, personnage du ballet, s’avance tout à coup comme interprète du Juif- Errant, et il adresse en son nom de galants compliments à son Altesse Royale :

Si mon amour et ma constance Esbranlant vostre résistance,

Vous disposent à la pitié,

Beauté charmante et céleste,

Faites m’en le signe à moitié,

J’interpreteray bien le reste.

Après quoi, la reine des Andouilles, ayant pitié de la passion de Pierre de Provence pour la belle Maguelonne, consent à unir les deux amants.

L’intérêt de cette plaquette, de celles si chères aux bibliophiles, ne serait pas considérable, si l’in-

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troduction du Juif-Errant dans un ballet de courne prouvait la popularité de la légende en 1638,

Pierre de l’Estoile raconte dans son Journal qu’il acheta au prix de deux sous « une fadaise curieuse », Cette fadaise était la légende imprimée en 1609 à Bordeaux, avec le titre : Discours véritable d’un Juif-Errant y lequel maintient avec paroles probables avoir esté présent à voir crucifier Jésus-Christ et est demeuré en vie .

Telle est peut-être l’origine de l’opuscule qui, depuis deux siècles, fut constamment réimprimé à Troyes, à Orléans, à Rouen, à Limoges, à Épinal, à Montbéliard. A la légende est jointe une complainte, qui se chantait sur Pair des Dames d’honneur :

Le bruit couroit çà et là par la France Depuis six mois, qu’on avoit espérance

Bientôt de voir un Juif qui est errant

Parmi le monde pleurant et soupirant.

Il suffit de donner le premier et le dernier couplet de cette complainte qui n’en a pas moins de dixhuit :

Quand l’univers je regarde et contemple,

Je crois que Dieu me fait servir d’exemple Pour témoigner sa mort et sa passion En attendant sa résurrection.

Dans cette première ballade, il n’est pas fait mention des cinq sous dont jouit toujours Isaac Laquedem, adjonction qui, à mon sens, décida du succès

D’après une gravure de la fabrique d’imageries de Metz.

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de la seconde complainte. Ces merveilleux cinq sous frappaient l’esprit du peuple.

Un cantique1, qui se glissa entre les deux, n’eut garde d’omettre ce fait si particulier :

Alors je pris tranche t soudain :

Le mettant ma ceinture, je lève ( sic ),

Cinq sols, un bâton en la main.

Mais la seconde complainte , qui , selon toute apparence, parut quelques années plus tard, recueillit tous les suffrages du peuple qui ne pouvait se rassasier de ses vingt-quatre couplets. Pourtant l'auteur anonyme a violé toutes les lois de la prosodie; du poème on enlèverait des charretées d’hiatus:

Ni ici ni ailleurs.

Même les vers qui n’ont pas toujours le nombre de pieds nécessaires doivent troubler le chanteur. Qu’importe? La composition en est ingénieuse, la rime sonore dans ses hardies assonances, et on s’étonne que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, un homme qui ne s’est pas fait connaître ait pu concevoir une œuvre si simple et si naïve2?

1. Ce cantique est tiré de « Y Histoire admirable du Juif- Errant. .. Le prix est de trois sols. A Rouen. Behourt. >» Avec autorisation d’imprimer du 27 novembre 1763.

2. Paul Boiteau, dans les notes de ses Légendes pour les enfants (Hachette, 1861, 1vol. in-18), dit que cette complainte est de Berquin; celte assertion aurait besoin de preuves.

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Une graine de la légende devait fleurir en Bretagne qui est le jardin d’acclimatation des croyances merveilleuses1 .

Le type du Juif, qu’on appelle Boudedeô dans ce pays, a été modifié par un poète inconnu qui a voulu attirer la pitié sur l’éternel voyageur.

Boudedeô, cordonnier, fait venir ses enfants sur le seuil de sa porte pour voir le Christ :

« Voilà que Jésus passe devant ma maison : écrasé de fatigue, il s’arrête près de ma boutique ; et moi, je lui dis avec orgueil : — Passe, méchant, à la mort!

« Jésus me répondit avec une voix triste : — Je m’en vais? homme dur et malheureux. Bientôt je reposerai près de mon père; mais tu marcheras toujours, tu marcheras jusqu’aux quatre coins du monde, tant que la vie durera. »

Il a été dit plus haut que les diverses nations de l'Europe tenaient à honneur d’avoir vu le Juif-Errant traverser leurs frontières. Quand la complainte définitive fut popularisée, plusieurs provinces de France modifièrent certains couplets, afin de prouver que Paris, Vienne en Dauphiné, Metz, Poitiers, etc., avaient possédé le Juif-Errant dans leurs murs.

Le poète breton a voulu que les principales villes de sa province jouissent du même privilège.

Après avoir parcouru le monde pendant cent ans,

1. Je cite dans la Légende du Bonhomme Misère, un gwerz dans lequel Misère et le Juif se rencontrant, ces deux malheureux s’insurgent contre leur destinée.

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Boudedeô revient en Bretagne et cite Morlaix « qui n’était alors qu’une forêt », Quimper et Brest, « qui étaient alors de grandes plaines vertes ».

« J’ai vu, dit-il, la Bretagne couverte de bois et de feuillée ; alors, les hommes vivaient comme des sauvages. Bien des changements ont été faits depuis la dernière fois que je suis parti d’ici ; je vois beaucoup de belles villes qui ont été bâties1. »

Ces détails devaient remuer la fibre patriotique d’un peuple à qui on parlait de Saint-Pol, de Quimperlé, de Rennes « grande et large, » etc. C’est le procédé des compositeurs de noëls de mêler aux. choses sacrées les choses profanes,, faisant rencontrer dans la même étable la Yierge et les commères du village, les rois mages et les marchands du pays, l’Enfant Jésus et les laboureurs qui le prient de s’intéresser à leurs récoltes.

En ceci, combien les poètes populaires l’emportent sur les poètes des villes 1 Ils associent le peuple à leurs chants ; connaissant leur public, ils spéculent sur la vanité des uns, sur l’intérêt des autres ; mais à ces finesses de paysans, ils joignent une naïveté profonde.

Le poète de profession, lui, trop souvent se monte à froid pour recouvrir de rimes élégantes un sujet

1. Ces citations du gwerz breton, je les empruntai d’abord à un article de la Mosaïque de V Ouest publiée en 1844. On trouvera aux Appendices une traduction plus complète et plus littérale de ce gwerz.

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qui ne l’émeut pas, auquel il ne croit guère. Le bizarre tenant alors lieu d’inspiration, il en résulte un poème semblable au suivant :

« Ahasver, dit l’Allemand Schubart, se traîne hors d’une sombre caverne du Carmel... Il secoue la poussière de sa barbe, saisit un des crânes entassés là et le lance du haut de la montagne... Le

Fac-similé d’une gravure allemande moderne.

crâne saute, rebondit, et se brise en éclats : « C’était mon père! » s’écrie le Juif. Encore un!... Ab! six encore s’en vont bondir de roche en roche... « Et ceux-ci.., et ceux-ci? rugit-il, les yeux ardents de rage. Ceux-ci, ce sont mes femmes! » Ah! les crânes roulent toujours. « Ceux-ci... et ceux-ci, ce sont les crânes de

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mes enfants ! Hélas ! ils ont pu mourir ! Mais, moi, maudit, je ne puis pas!... L’effroyable sentence pèse sur moi pour l’éternité 1 ! »

Toutes ces têtes de mort devaient plaire à l’époque romantique qui abusait du macabre; mais Ahasvérus, brisant (on ne sait trop pourquoi) les crânes de son père, de ses femmes et de ses enfants, ne me paraît offrir qu’une fantasmagorie déclamatoire et sans but.

Béranger comprenait mieux le sentiment populaire, et par là il justifie l’enthousiasme souvent exprimé sur ses petits poèmes par Goethe dans les Conversations avec Eckermann.

Reprenant l’idée et non les détails, Béranger, à propos du Juif-Errant, chante l’humanité et la fraternité.

A son tour, un chansonnier qui eut quelquefois l’instinct de l’art populaire, Pierre Dupont, tenta d’attacher de nouveau le nom du Juif-Errant à un poème2 :

Lorsque Jésus gravissait le Calvaire,

Plus accablé des crimes de la terre Que de sa croix, sur son modeste seuil Il vint un Juif qui donnait son coup d’œil Ace spectacle et semblait s’y complaire.

Or la légende en fait un cordonnier.

Jésus succombe et veut l’apitoyer :

« Que sur ton seuil au moins je me repose ! »

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