‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 2 sur 64 · CHAMPFLEURY · texte numérisé non relu

CHAMPFLEURY

15 avril 1869.

1. La guerre de 1870-71 avec l’Allemagne, survenue depuis la première édition de ce volume, la perte de deux importantes provinces, ne me feront pas changer un mot à cette dédicace. L’érudition a ses devoirs à remplir, ses gratitudes ; elle ne gêne en rien le sentiment national et ne l’empêche pas de vibrer au moment voulu. (Note de 1885.)

PRÉFACE

« Il y a quelque chose de si vivace dans une anecdote fortement conçue qu’elle est douée, pour ainsi dire, d’immortalité, et cette immortalité des infiniment petits en littérature mérite d’être remarquée. »

Ainsi parle un écrivain allemand, et ce qu’il dit du Conte est applicable à l’Imagerie, qui entre peut-être plus profondément encore dans l’esprit du peuple.

Avant que l’imagerie ne disparaisse tout à fait, il faut l’étudier dans ses racines, dans sa floraison du passé, dans son essence et son développement. Déjà les estampes du siècle der-

PREFACE

nier forment une classe se rattachant à une archéologie nouvelle qui exige de longues recherches. On trouve des monuments assyriens ; on ne trouve pas l'image populaire, déchirée par les enfants, gâtée par le soleil, l’humidité, détruite avec les murs de la maison qu’on abat, et, qui pis est, méconnue trop souvent par ceux qui ont mission de conserver1.

Trop humble, l’image populaire, pour ceux qui s’intitulent connaisseurs ! Manquant de prétentions, elle n’a point été classée dans les registres où les burins officiels sont rangés chronologiquement.

Et pourtant ces feuilles volantes, colportées de village en village, le législateur, dans sa sagesse, en avait ordonné le dépôt. Il voulait

1. A prendre le Cabinet d’estampes le plus riche peut-être de l’Europe, celui de la Bibliothèque nationale, et à demander les origines et transformations de l’Imagerie populaire, il faut voir quelle surprise amène cette question : bien que les employés aillent au-devant des réels travailleurs, combien de temps ai-je passé à feuilleter portefeuilles, cartons, volumes, recueils factices et entassements d’estampes de toute nature, ne trouvant que de chétifs spécimens d’un art qui a pourtant son hérédité, son intérêt historiques.

PRÉFACE

avec raison qu’une image d’Épinal fût conservée aussi religieusement qu’un Marc-Antoine.

On s’est souvent moqué de l’ignorance des gens de la ville, qui, à la campagne, prennent volontiers de la luzerne pour du blé. Les amateurs d’estampes apportent non pas tout à fait la même ignorance, mais un égal dédain vaniteux pour l’image populaire à cause de ses colorations bruyantes, en harmonie avec la nature des paysans.

— « Barbarie! » s’écrient-ils.

— Plus intéressante en tous cas que l’art médiocre de nos expositions, où une habileté de main universelle fait que deux mille tableaux semblent sortis d’un même moule.

Telle maladresse artistique est plus rapprochée de l’œuvre des hommes de génie que ces compositions entre-deux, produits des écoles et des fausses traditions.

J’entends qu’une idole taillée dans un tronc d’arbre par des sauvages est plus près du Moïse

PRÉFACE

do Michel-Ange que bon nombre de statues des Salons annuels.

Chez le sauvage et l’homme de génie se remarquent des audaces, des ruptures avec toutes les règles qui font qu’ils s’assortissent; mais il faut pénétrer profondément dans ces embryons rudimentaires, et laisser de côté les adresses et les habiletés de tant d’ouvriers à la journée qui s’intitulent artistes.

Dans la taille de quelques images populaires, je retrouve des analogies avec celle des gravures en bois de la Renaissance; certaines colorations d’images pieuses d’Épinal font penser à des toiles espagnoles ascétiques.

L’imagerie, par cela qu’elle plut longtemps au peuple, dévoile la nature du peuple. Dans ces estampes on surprend ses croyances religieuses et politiques, son esprit gaulois, son sentiment amoureux; et comme la mode de semblables images dura près de deux siècles, n’esl-il pas intéressant d’étudier, pendant cette période, ce que pensait la plus nombreuse classe de la société?

PREFACE

De l’imagerie découlent encore divers enseignements historiques ; et si on ne juge pas digne de faire entrer, même au dernier rang, l’image dans l’histoire de l’art, elle tiendra sa place au premier dans l’histoire des mœurs.

Ce fut à Troyes, Chartres et Orléans, que l’imagerie populaire fonda ses premiers ateliers. Paris ne vint qu’ensuite.

La gravure parisienne s’occupa plus particulièrement des événements du jour, des courants politiques, des hommes en vue sur le trône ou dans le ruisseau ; elle fut également une arme dont se servaient les partis sous la Ligue, sous Mazarin, sous Louis XIV, sous la première République.

Le peuple des campagnes s’intéresse à des choses d’un intérêt plus général : piété, légendes, amours traversées, joyeusetés, jouent un rôle considérable dans l’imagerie, et si un souverain prend place dans cette Iconographie

PREFACE

du pauvre, c’est que partout le conquérant a laissé trace de ses pas triomphants.

Le Mans, Caen, Beauvais, Cambrai, Lille, fondent à leur tour des ateliers : pour être moins actifs que ceux d’Orléans et de Chartres, leurs produits n’en sont pas moins intéressants à consulter, comme aussi ceux des imprimeries de Nantes et de Limoges.

Plus tard, Lorrains et Alsaciens s’emparent de cette branche d’industrie, alors qu’elle manque de sève dans les villes citées plus haut; ils la greffent, l’entretiennent, et en recueillent des fruits qu'ils écoulent sur tous les marchés français. Epinal, Nancy, Metz, Montbéliard, Wissembourg, ont les derniers labouré les champs de l’imagerie, et si le sentiment populaire a subi aujourd’hui l’influence des villes, c’est que l’art est en perpétuelle bascule.

Aujourd’hui nous allons puiser la naïveté aux sources, de même qu’est détourné le cours d’une rivière pour l'amener dans une capitale : nécessairement cette source, fluviale ou artistique, perd sa force dans les pays que jadis elle arrosait.

Ancien bois normand.

PRÉFACE

Du dix-septième siècle à la fin du dix-huitième, les imprimeurs d’images, qu’on appelait dominotiers \ fabriquaient des jeux de cartes, des jeux d’oies, des estampes de toute nature, des couvertures pour la brochure des livres. C’est à l’art des imagiers qu’on doit les papiers de tenture ; le procédé d’impression, les dessins employés pour les papiers de brochage fabriqués plus spécialement à Orléans, à Chartres et au Mans, furent, appliqués vers 1780 à la décoration des appartements.

Bien d’autres faits, intéressants pour l'hagiographie, l’histoire des mœurs et de l’industrie, personne n’avait jamais jugé utile de les relever, à l’exception, toutefois, de M. Garnier, imprimeur à Chartres, qui sous peu ouvrira la voie curieuse des iconographies en ce sens2.

Un jeune érudit, qui emploie sa fortune et

1. « Dominoté par mde Croisey, rue de la Huchette, » est l’adresse d’un marchand parisien, imprimée au bas d’une image populaire.

2. Pourtant, je sais quelques typographes efc libraires de province, à Orléans et à Caen, qui recueillent d’anciennes planches et les réuniront prochainement dans des publications consacrées à l’histoire de l’imagerie.

PREFACE

ses loisirs à d’utiles recherches, M. de Liesville, a également donné le signal en publiant le premier fascicule d’un Recueil de bois ayant trait à l’imagerie populaire Ces planches, appartenant presque toutes aux fabriques du Mans, sont composées de sujets pieux et militaires, d’événements politiques et scientifiques ; le Général Bonaparte proclamant la liberté des cultes; l’Ascension du globe aréostatique en 1783, au faubourg Saint- Antoine, etc. ; la même publication contient aussi de nombreuses planches d’ornementations de couvertures, qui trouveront place dans un Musée d’art industriel, le jour où on comprendra qu’un tel musée est d’utilité publique.

Il est regrettable, toutefois, que M. de Liesville n’ait tiré son curieux ouvrage qu’à cinquante exemplaires, qui n’ont pas été mis dans le commerce.

Peut-être le jeune archéologue a-t-il pensé, non sans raison, que la critique d’art, qui se préoccupe de tant de misères, était dédaigneuse

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