Caen, Le Blanc-Hardel, in-folio
PRÉFACE
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de semblables publications ; mais il existe un public qui lentement se forme et dont l’esprit s’accoutume à ces estampes naïves. Un célibataire renforcé qui se marie entraîne par son exemple d’autres célibataires ; de tels spécimens, mis sous les yeux des érudits de la province, leur montrent que là est un filon à exploiter, un sillon à creuser.
J’ose dire, et je le constate par la bienveillance que m’ont témoignée divers savants dans leurs préfaces, que mes publications relatives à la poésie populaire ont amené un certain nombre de travaux d’un vif intérêt : les excellentes monographies troyennes de MM. Varlot, Assier et Socard, les travaux de M. Charles Nisard, pousseront les sociétés savantes à s’inquiéter de ces monuments et à les recueillir.
Quant à ce qui touche spécialement à l’imagerie, on voyait à l’Exposition de l’Industrie de 1867 les bonnes feuilles d’un livre entrepris par M. Garnier, qui a bien voulu me donner communication de ses essais avant leur publication.
PRÉFACE
M. Garnier, connu des bibliophiles par ses belles typographies, a pour l’imagerie la religion de ses pères, et c’est avec un respect filial qu’il détaille les générations d’imagiers chartrains se succédant les unes aux autres : — les Moquet, les Allabre, les Garnier, — familles de graveurs qui répandirent par toute la France le Juif-Errant, la Bête d’Orléans , Geneviève de Brabant, Notre-Dame de la Couture, l'Empereur Napoléon, l’Enfant prodigue, Crédit est mort, les Degrés des âges, Lus tuer u forgeant la tête des mauvaises femmes, le Monde renversé , Notre- Dame de Liesse, les amours d’Henriette et Damon, le Diable d’argent, les Malheurs de Pyrame et Thisbé, et cinquante autres planches symboliques, pieuses, satiriques et morales.
Les procédés des anciens dominotiers sont exposés par un homme qui a vu lui-même fabriquer dans sa jeunesse ces estampes que l’enfance ne saurait oublier.
Là est nettement accusé l’ancien esprit français, et si la tournure en a changé, ce n’est pas la chanson de la Femme à barbe qui fera ou-
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blier ces estampes clans lesquelles plaideurs, mauvaises femmes, ivrognes, gens du peuple et bourgeois trouvaient un enseignement sans grossièreté.
L’image populaire gravée par le peuple parlait au peuple. Le châtiment du crime, le souvenir des traits héroïques y étaient retracés en colorations voyantes. A l’aide de cet enseignement clair et visible, la bonne humeur recouvrait la leçon de morale. Il serait à souhaiter que le peuple, ne regardât jamais de plus mauvais tableaux.
Dans ces échoppes d’imagier, un bonhomme pensait à sa manière et s’appliquait à traduire les sentiments du peuple. A lui seul il formait une commission pour choisir les sujets propres à intéresser la foule et à lui seul il faisait de meilleure besogne que plus d’une commission officielle.
Cet imagier avait le sentiment de l’héroïque et du national; en lui palpitait un souvenir des grandes figures historiques.
PREFACE
J’ai sous les yeux une image de Jeanne d’Arc sortie des presses d’Orléans et, tout en regrettant qu’un imagier antérieur n’ait pas retracé la figure de l’héroïne, je constate ce courant de la fin du xviii0 siècle qui se préoccupe des cœurs et des esprits vaillants du passé.
Sans doute cette Jeanne d’Arc avec ses couleurs voyantes n’obtiendrait pas le prix officiel dans un concours académique; la commande d’une pauvre petite Jeanne d’Arc de pendule, que nous voyons maigrichonne et étouffée sur une place entre des maisons à sept étages, estelle bien supérieure à cette Jeanne d’Arc qui, pour un sol, apprenait aux enfants qu’une fille des champs inspirée avait voulu chasser l’ennemi du sol français et, noble victime, paya de la vie son dévouement à la nation, sa glorieuse tentative de libération du territoire.
Voilà ce qu’enseignait l’imagerie de nos pères.
11 est difficile de s’étendre ici sur l’origine de la gravure en bois, ses progrès, les monuments
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dont elle enrichit les livres. Un tel sujet, qui a exercé déjà bien des plumes érudites, demanderait des développements dans lesquels je n’ai pas l’intention d’entrer.
Je ferai remarquer toutefois l’analogie des œuvres des graveurs d’images du dix-huitième siècle, et même du commencement de la Restauration, avec celle des graveurs en bois du quinzième siècle. La fameuse estampe du saint Christophe de 1423, la première gravure connue, dit-on, n’offre pas de sensibles variantes avec certaines images de piété d’il y a cinquante ans. La naïve exécution de la Bible des pauvres n’a d’équivalent que dans certaines gravures de la Bibliothèque bleue de Troyes. C’est que le bégayement des enfants est le même en tout pays; malgré son arrêt de développement, il offre cependant le charme de l’innocence, et ce qui fait le charme des imagiers modernes vient de ce qu’ils sont restés enfants, c’est-àdire qu’ils ont échappé aux progrès de l’art des villes.
PREFACE
A la barbarie de ces estampes se joint quelquefois l'inconnu.
Un lettré n’aurait peut-être pas songé à remettre en lumière la légende du Moine ressuscité, si une gravure trouvée au fond d’une imprimerie de province n’eût pas donné de relief à cette étrange aventure *.
Qu’est-ce que ce maître Merlin conduisant par la bride un ours sur lequel est grimpé un personnage l’épée au côté ?
Une affiche de spectacle sans doute.
Un montreur d'animaux passant dans une ville de Normandie a commandé des affiches à l’imprimeur. Un tailleur de bois attaché à l’atelier aura gravé l’estampe au couteau pour attirer l’attention du peuple.
Les enseignes, les factures de marchands, les affiches de baladins, éclaireront un jour l’histoire locale quand on recueillera ces images, non pas précisément pour en faire admirer les tailles, mais pour rendre sensibles les mœurs et coutumes de nos pères.