LE CONTE DU BONHOMME MISÈRE EST-IL D’ORIGINE ITALIENNE
A la première lecture, on est pris par l’ingénieuse composition du conte, sa narration vive, et l’ensei-
L’IMAGERIE POPULAIRE
gnement profond du dénoûment. Rarement on a vu un sujet plus grave enveloppé de tant de bonhomie. Et pourtant le conteur ne conte pas pour conter ; à tout instant la dureté et l’avarice du riche reviennent sous sa plume sans aigreur ni rancune. La morale découle du récit lui-même, sans être marquée des puérilités de la littérature enseignante à l’aide de laquelle les gouvernants, aux moments de troubles, croient pouvoir apaiser les esprits irrités, et que le peuple repousse, n’y trouvant trop souvent que doctrine lourde et pédantesque.
Le Bonhomme Misère semble un contemporain de la Danse des Morts, quoiqu’il n’en ait pas la gravité solennelle. Des compositions d’Holbein une seule idée ressort, l’égalité devant la mort, qui atteint papes, empereurs, riches et puissants; mais en pareille matière, malgré le fond satirique, les artistes devenaient sérieux comme le sujet qu’ils traitaient, ce qui éloigne la composition du conte de Misère du dix-huitième siècle, athée et n’ayant plus besoin d’envelopper de symbolisme ses révoltes contre la religion.
Misère , qui conserve un certain reflet des Danses macabres, me paraît un conte du milieu du seizième siècle. Déjà au dix-septième, en France, l’idée de la mort ne se présente plus sous le même aspect. Les grands penseurs de l’époque la montrent sous la forme d’une abstraction et laissent de côté le branle des squelettes chers au moyen âge.
En était-il ainsi en Italie? Car le Bonhomme Misère semble avoir des racines italiennes.
« Dans un voyage que je fis autrefois en Italie... » Ainsi débute le conte, dont certaines parties ont fait croire à quelques critiques que Misère pouvait avoir traversé les Alpes.
« C’est un homme à se faire fesser pour une bajoque, » dit la lessiveuse en parlant de l’avare qui refuse de loger saint Pierre et saint Paul. Les nombreux imprimeurs de la légende, malgré le peu de souci qu’ils prenaient de leurs réimpressions, ont toujours conservé la note relative à la bajoque, monnaie d’Italie, ainsi que celle consacrée aux vingt-trois heures et demie pendant lesquelles le maraudeur qui volait les poires de Misère resta cloué sur l’arbre.
Ailleurs, la lessiveuse apporte à saint Pierre et à saint Paul une cruche de vin de Suze.
Certainement ces détails ne semblent pas de la couleur locale plaquée par un habile conteur.
Le Bonhomme Misère, si populaire en France, me parut d’abord un conte italien traduit, peut-être arrangé par parties *.
1. Malheureusement la littérature populaire italienne, si riche en conteurs de toute sorte, est presque inconnue en France, quoique des mines d’or attendent le premier auteur qui s’en occupera ; mais jusqu’à ce que ces recherches soient faites, comment essayer seul de parcourir cette immense bibliothèque de novellieri inépuisables ?
L’IMAGERIE POPULAIRE
M. Mérimée confirmait mon opinion sur la provenance italienne du Bonhomme Misère par un court récit, Federigo, « populaire dans le royaume de Naples », disait le conteur 1.
Federigo est un jeune seigneur prodigue, joueur et débauché qui, ayant hébergé Jésus-Christ accompagné de ses douze apôtres, lui demande trois grâces à son souhait, ce que le Christ accorde spontanément. Federigo désire d’abord être possesseur de cartes qui le feront toujours gagner; son second souhait se formule ainsi : « Faites que quiconque montera dans l’oranger qui ombrage ma porte n’en puisse descendre sans ma permission. » Il demande encore que celui qui s’assiéra sur l’escabeau, au coin de la cheminée, ne puisse s’en relever sans sa volonté. A l’aide de ces trois conditions que lui a accordées Jésus-Christ, Federigo gagne douze âmes à Pluton, et par deux fois il triomphe de la Mort qui s’est laissée prendre à l’oranger et à l’escabeau.
Quelques-uns de ces détails sont analogues à ceux de la légende du Bonhomme Misère; ils ne s’en séparent qu’au dénoûment. Federigo, pour avoir fait pacte seulement d’un certain nombre d’années avec la Mort, est obligé de la suivre en enfer, où il resterait éternellement si Jésus-Christ ne lui pardonnait d’avoir employé son jeu de cartes à tirer
1. Une mosaïque, par l’auteur du Théâtre de Clara-Grazul. Paris, Fournier, 1832, 1 vol. in-8°.
de ce lieu affreux douze âmes de pécheurs qui y brûlaient.
Chacun sait de quelle remarquable sobriété de conteur la nature a doué Mérimée : mieux que personne, il était apte à rendre l’esprit des anciennes légendes; pourtant je préfère la courte histoire du Bonhomme Misère au récit de Federigo. La légende française me semble supérieure au conte d’origine napolitaine, surtout par sa simplicité de composition.
C’est ce qui fait la force de la littérature populaire dans ses diverses manifestations, écrites, chantées ou improvisées.
M. Frédéric Baudry le faisait remarquer à propos des Chants du peuple que j’ai recueillis, et qu’on retrouve dans divers pays avec de nombreuses variantes.
« La poésie populaire, dit-il, possède un puissant instrument de perfection dans la transmission orale. Le papier garde tout ce qu’on y a écrit ; la mémoire du peuple est moins complaisante, elle ne conserve que ce qui lui semble bon; le reste, elle l'oublie ou l’altère.
« Dans ces voyages infinis de bouche en bouche, les mauvais vers sont mis de côté, les véritables formules de la pensée sont fixées; l’expression juste finit par se frapper comme une médaille. En un mot, si je ne me trompe, la tradition doit polir les poésies à sa manière, autant et plus que le travail de cabinet K »