Monnaie d’Italie qui vaut à peu près un sol
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tirés. Ils arrivèrent enfin à la porte de M. Richard comme il s’alloit mettre à table. Ils heurtèrent fort doucement, et un valet étant venu à la hâte, et ayant passé nu - tête au bout de la cour , se sentant aouillé, leur demanda fort brusquement ce qu’ils ouhaitoient. Paul, qui étoit obligé de porter la parole, le pria avec toutes sortes d’honnêtetés de vouloir bien demander à son maître s’il auroit assez de bonté que d’accorder un petit coin de sa maison à deux hommes très fatigués.
Vous prenez bien de la peine, leur dit-il, mes bonnes gens ; mais c’est du temps perdu, mon maître ne loge jamais personne. Je le crois,' dit Paul; mais faites-nous l'amitié, par grâce, d’aller lui dire que nous souhaiterions bien avoir l’honneur de le saluer. Ma foi, dit le valet, le voilà sur la porte de la salle, parlez-lui vous-même.
Qui sont ces gens-là? dit Richard à son valet, d’une voix assez élevée. Ils demandent à loger, répondit l’autre. Hé bien, maraud, ne peux-tu pas leur répondre que ma maison n’est pas une auberge? Vous l’entendez, messieurs, ne vous l’avois-je pas bien dit! Paul se hasardant d’approcher Richard : Hélas! monsieur, dit-il d’un air pitoyable, par le mauvais temps qu’il fait, ce seroit une grande charité que de nous donner un petit endroit pour reposer deux ou trois heures. Voilà des gens d’une grande effronterie, dit-il en regardant son valet, pourquoi laisses-tu entrer ces canailles? Allez, allez,
dit-il d’un air méprisant à Paul, chercher à loger où vous l’entendrez, ce n’est pas ici un cabaret. Puis il leur fit fermer la porte au nez.
Le mauvais temps continuant toujours : Que deviendrons-nous? dit Paul. Yoici la nuit qui approche; si on nous reçoit partout de môme que dans cette maison-ci, nous courons risque de passer bien mal la nuit. Le Seigneur y pourvoira, répondit Pierre; nous devons, comme vous le sçavez aussi bien que moi, nous confier en lui. Mais, dit-il en se retournant, il me semble que voici, à deux pas d’ici, notre blanchisseuse avec laquelle nous avons causé en arrivant, laquelle paroît bien fatiguée, et qui se repose sur une borne avec son linge.
C’est elle-même, dit Paul. Il seroit bon, continua Pierre, de lui demander où nous pourrions loger. J’y consens, lui répondit-il. En même temps Paul s’approchant de cette femme lui demanda dans quel endroit de la ville les passans qui n’avoient point d’argent pouvoient être reçus une nuit seulement.
Je voudrois, leur répondit-elle, qu’il me fût permis de vous retirer, je le ferois de bon cœur, parce que vous paroissez de bonnes gens; je suis veuve et cela feroit causer. Cependant, si vous voulez bien attendre et avoir un peu de patience, dans mon voisinage et près de ma chaumière, qui est au bout de la ville, nous avons un pauvre bon homme nommé Misère, qui a une petite maison tout auprès de moi, et qui pourra bien vous donner un gîte pour ce soir.
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Volontiers, répondit Paul; allez faire à votre aise vos affaires, nous vous attendons ici. La bonne femme étant entrée chez M. Richard et ayant remis son linge, revint trouver nos deux voyageurs, qui exerçoient toute leur vertu pour ne pas s’impatienter. Suivez-moi, dit-elle, et marchons un peu vite, car il y a un bon bout de chemin à faire; il sera assurément nuit avant que nous soyons à la maison. Ils arrivèrent enfin, et cette charitable femme ayant heurté à la porte de son voisin, ils furent très longtemps à attendre quelle fût ouverte, parce que le bon homme étoit déjà couché, quoiqu’il ne fût pas au plus six heures et demie. Il se leva à la voix de sa voisine et lui demanda fort obligeamment ce qu’il y avoit pour son service. Vous me ferez plaisir, lui répondit-elle, de donner à coucher à deux pauvres gens qui ne sçavent de quel côté donner de la tête.
Où sont-ils? demanda le bon homme en se levant promptement. A votre porte, répondit-elle. A la bonne heure, lui dit-il : allumez-moi seulement ma lampe, je vous en prie. Ayant de la lumière, ils entrèrent dans la maison; mais tout y étoit sens dessus dessous; l’on n’y connoissoit rien au monde. Le maître de ce taudis logeoit seul. G’étoit un grand homme maigre, sec et pâle, qui sembloit sortir d’un sépulcre. Dieu soit céans! dit Pierre. Hélas! dit le bon homme, ainsi soit-il ! Nous aurions bien besoin de sa bénédiction pour vous donner à souper, car
je vous proteste qu’il n’y a pas seulement un morceau de pain ici.
Il n’importe, dit Pierre, pourvu que nous soyons à couvert, c’est tout ce que nous souhaitons. La voisine, qui s’étoit bien doutée qu’on ne trouveroit rien chez le pauvre Misère, étoit sortie fort doucement et rentra aussitôt, apportant quatre gros merlans tout rôtis, avec un gros pain et une cruche de vin de Suze. Je viens dit-elle, souper avec vous. Du poisson! dit Pierre. Oh! nous voilà admirablement bien! Gomment, monsieur, dit la voisine, est-ce que vous aimez le poisson? Si j’aime le poisson, reprit-il; je dois bien l’aimer, puisque mon père en vendoit. Je suis fort heureuse, reprit la voisine, d’avoir un petit morceau de votre goût et qui puisse vous faire plaisir.
L’embarras se trouva très-grand pour se mettre à table, car il n’y en avoit point. La bonne voisine en fut chercher une ; enfin on mangea, et comme il n’est viande que d’appétit, les poissons furent trouvés admirablement bons; il n’y eut que le maître de la maison qui n’en put pas prendre sa part. Il n’avoit cependant pas soupé, quoiqu’il fût couché lorsque cette compagnie était arrivée chez lui; mais il lui étoit arrivé une petite aventure l’après-midi, qui l’avoit rendu de très mauvaise humeur : aussi ne üt-il que conter ses peines, ses douleurs et ses afflictions durant tout le repas, à quoi les deux voyageurs parurent fort sensibles, et n’oublièrent rien pour sa consolation.
L'accident qui lui étoit survenu n’étoit pas bien considérable ; mais, comme on dit, il n’est pas difficile de ruiner un pauvre homme. Dans sa cour, où l’on pouvoit entrer facilement, n’y ayant qu’une haie à sauter, il y avoit un assez beau poirier, dont le fruit étoit excellent et qui fournissoit seul presque la moitié de la subsistance de ce bon homme. Un de ses voisins, qui avoit guetté le quart d’heure qu'il sortait de sa maison, lui avoit enlevé toutes ses plus belles poires, si bien que cela l’avoit tellement chagriné, par la grosse perte que cela lui causoit, qu'après avoir juré contre le voleur, il s’étoit de dépit allé coucher sans souper. Sans cette aventure, il couroit encore le même risque, puisque dans toute la journée, il n’avoit pu trouver un seul morceau de pain par toute la ville.
11 avoit assurément raison d’avoir de l'inquiétude ; il y en a bien d’autres qui se chagrineroient à moins. Paul, en regardant Pierre : Voilà un homme, lui dit-il, qui me fait compassion; il a du mérite et l’âme bien placée, tout misérable qu’il est; il faut que nous priions le Ciel pour lui.
Hélas ! messieurs, vous me feriez bien plaisir, car pour moi, dit le bonhomme Misère, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque, quoique je les renouvelle souvent, je ne puis sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.
Le Seigneur éprouve quelquefois les justes, lui dit Pierre, en l’interrompant; mais, mon ami, con-
HISTOIRE DU BONHOMME MISÈRE Hl
tinua-t-il, si vous aviez quelque grâce à demander à Dieu, de quoi s’agiroit-il, que souhaiteriez-vous? Ah! monsieur, dit-il, dans la colère où je me trouve contre les fripons qui ont volé mes poires, je- ne demanderois rien autre chose au Seigneur, sinon que tous ceux qui monteraient sur mon poirier y restassent tant qu'il me plairoit, et n’en pussent jamais descendre que par ma volonté.
Voilà se borner à peu de chose, dit Pierre, mais enfin cela vous contentera donc ? Oui, répondit le bon homme, plus que tous les biens du monde. Quelle joie, poursuivit-il, seroit-ce pour moi de voir un coquin sur une branche demeurer là comme une souche en me demandant quartier ! Quel plaisir de voir comme sur un cheval de bois le misérable larron ! Ton souhait sera accompli, lui répondit Pierre ; et si le Seigneur fait, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l’en prierons de notre mieux.
Durant toute la nuit, Pierre et Paul se mirent effectivement en prières ; car, pour parler de coucher, le pauvre Misère n’avoit qu’une botte de paille qu’il voulut bien leur céder, mais qu’ils refusèrent absolument, ne voulant pas découcher leur hôte. Le jour venu, et après lui avoir donné toutes sortes de bénédictions, de même qu’à la voisine, qui en avoit usé si honnêtement avec eux, ils partirent de ce triste lieu et dirent à Misère qu’ils espéroient que sa demande seroit octroyée : que doré-
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navant personne ne toucheroit à ses poires qu’à bonnes enseignes; qu’il pouvoit hardiment sortir; que si, durant son absence, quelqu’un étoit assez hardi que de monter sur l’arbre, il l’y trouveroit lorsqu’il reviendroit à sa maison, et qu’il ne pourroit jamais en descendre que de son consentement.
Je le souhaite, dit Misère en riant. G’étoit peutêtre la première fois de sa vie que cela lui arrivoit ; aussi croyoit-il que Pierre ne lui avoit parlé de la sorte que pour se moquer de lui et de la simplicité qu’il avoit eue défaire un souhait si extravagant.
Les voyageurs étant partis, il en arriva tout autrement que Misère n’avoit pensé, et il ne tarda pas à s'en apercevoir ; car le même voleur qui avoit enlevé ses plus belles poires étant revenu le même jour, dans le temps que l’autre étoit allé chercher une cruche d’eau à la fontaine, il fut surpris, en rentrant chez lui, de le voir perché sur son poirier, et faisant toutes sortes d’efforts pour s’en débarrasser.
Ah! drôle, je vous tiens, commença à lui dire Misère , d’un ton tout à fait joyeux. Ciel, dit-il en lui-même, quels gens sont venus loger chez moi cette nuit ! Oh ! pour le coup, continua-t-il, parlant toujours à son voleur, vous aurez tout le temps, notre ami, de cueillir mes poires, mais je vous proteste que vous les payerez bien cher par le tourment que je vais vous faire souffrir. En premier lieu, je veux que toute la ville vous voie en cet état.
ensuite je ferai un bon feu sous mon poirier pour vous enfumer comme un jambon de Mayence.
Miséricorde, monsieur Misère, s’écria le dénicheur de poires ; pardon pour cette fois, je n’y retournerai de ma vie. Je le crois bien, lui répondit l’autre ; mais, tandis que je te tiens, il faut que je te fasse bien payer le tort que tu m’as fait.
S’il ne s’agit que d’argent, reprit le voleur, demandez-moi ce qu’il vous plaira, je vous le donnerai. Non, lui dit Misère, point de quartier; j’ai bien besoin d’argent, mais je n’en veux point, je ne demande que la vengeance et te punir, puisque j’en suis le maître. Je vais, dit-il en le quittant, toujours chercher du bois de tous côtés, et ensuite tu apprendras de mes nouvelles; ne perds pas patience, car tu as tout le temps de faire de belles réflexions sur ton aventure. Ah! ah! gaillard, continua-t-il, vous aimez donc les poires mûres? On vous en gardera.
Misère s’en étant allé et laissé le pauvre diable sur son arbre, où il se donnoit tous les tourmens du monde, et faisoit toutes sortes de contorsions pour en sortir sans y pouvoir parvenir, il se mit à lamenter et cria tant qu’on l’entendit d’une maison voisine. On vint au secours, croyant que, dans cet endroit écarté, ce pouvoit être quelqu’un qu’on assassinoit. Deux hommes étant accourus du côté où ils entendoient qu’on se plaignoit, furent bien surpris de voir celui-ci monté sur l’arbre du bon
homme Misère, qui n’en pouvoit pas descendre.
Hé ! que diable fais-tu là, compère? lui dit un des deux voisins. Hé! que ne descends-tu? Ah! mes amis, s’écria-t-il, le misérable à qui appartient ce poirier est un sorcier; il y a deux heures que je suis sur cette branche sans en pouvoir sortir ; j’ai beau faire des efforts, c’est inutile. Tu te trompes, reprit l’autre, Misère est un très honnête homme ; il n'est pas riche, mais il n’est assurément pas sorcier, ou nous le verrions dans un autre état que celui auquel il est depuis tant d’années. Peut-être que c’est par une permission de Dieu que tu es demeuré branché de la sorte, pour avoir voulu lui voler ses poires. Quoi qu’il en soit, la charité chrétienne nous oblige à te soulager. Disant cela, ils montèrent l’un à une branche, l’autre à l’autre, et se mirent en devoir de débarrasser leur voisin, mais ils n’en purent venir à bout; ils lui eussent plutôt arraché tous les membres l’un après l’autre que de le tirer de là. Après plusieurs efforts inutiles : Il est ma foi ensorcelé, se dirent-ils, il n’y a rien à faire, il faut en avertir la Justice, descendons. Ils se mirent en devoir de sauter en bas; mais quelle surprise pour ces pauvres gens de voir qu’ils ne pouvoient non plus remuer que leur voisin !
Ils demeurèrent de la sorte jusqu’à vingt-trois heures et demie 1 , que le bon homme Misère revint
1. C’est environ midi en Italie, car les heures se comptent de suite jusqu’à vingt-quatre, puis recommencent par une.
avec un bissac plein de pain et un grand fagot de broussailles sur sa tête, qu’il avoit été ramasser dans les haies, fut terriblement étonné de voir trois hommes au lieu d’un seul qu’il avoit laissé sur son poirier. Ah! ah! dit-il, la foire sera bonne, à ce que je vois, puisque voici tant de marchands qui s’assemblent. Mais, je vous apprendrai à venir voler les poires du pauvre Misère. Est-ce que vous ne pouviez pas m’en demander, sans venir de la sorte me les dérober? Nous ne sommes point des voleurs, monsieur Misère, ni envieux de vos poires. Hé ! que veniez-vous donc faire ici, mes amis? dit Misère aux deux derniers venus. Miséricorde ! monsieur Misère, nous sommes des voisins charitables venus exprès pour secourir un homme dont les lamentations et les cris nous faisoient pitié; quand nous voulons des poires, nous les achetons au marché, il y en a assez sans les vôtres.
Si ce que vous me dites là est vrai, reprit Misère, vous ne tenez à rien sur cet arbre, vous en pouvez descendre quand il vous plaira ; la punition n’est que pour les voleurs. En même temps, leur ayant dit qu’ils pouvoient tous deux descendre, ils le firent tous deux promptement et ne sçavoient que penser de l’autorité qu’avoit Misère sur cet arbre.
Ces deux voisins étant à terre remercièrent Misère de ce qu’il venoit de faire pour eux, et le prièrent en même temps d’avoir compassion de ce pauvre diable, qui souffroit extraordinairement, depuis tant
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de temps qu’il étoit ainsi en faction. Il n’est pas encore quitte, leur répondit-il ; vous voyez bien par expérience qu’il est convaincu du vol de mes poires, puisqu’il ne peut pas descendre de dessus l’arbre, comme vous venez de le faire ; il y restera tant que je l’ordonnerai, pour me venger du tort que ce larron m’a fait depuis tant d’années que je n’en ai pu recueillir un seul quarteron.
Vous êtes trop bon chrétien, monsieur Misère , reprirent les deux voisins, pour pousser les choses à une telle extrémité ; nous vous demandons sa grâce pour cette fois ; vous perdriez en un moment votre honneur, qui est si bien établi de tous côtés, depuis tant d’années que votre famille demeure en cette paroisse. Faites trêve à votre juste ressentiment, et lui pardonnez selon votre bon cœur à notre prière; au bout du compte, quand vous le ferez souffrir davantage, en serez-vous plus riche?
Ce ne sont pas les biens ni les richesses, reprit Misère, qui ont jamais eu aucun pouvoir sur moi. Je sais bien que ce que vous me dites est véritable; mais est-il juste qu’il ait profité de mon bien sans que j’y trouve au moins quelque petite récompense? Je payerai tout ce que vous voudrez, s’écria le voleur ; mais, au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde.
A ce mot, Misère lui-même se laissant toucher dit qu’il vouloit bien oublier sa faute et qu’il lui pardonnoit; que pour lui faire connoître que l’inté-
rêt ne l’avoit jamais fait agir dans aucune action de sa vie, il lui faisoit présent de tout ce qu’il lui avoit volé ; qu’il alloit le délivrer de la peine où il se trouvait, mais à la condition qu’il falloit qu’il promît avec serment que de sa vie il ne reviendroit sur son poirier, et s’en éloigneroit toujours de cent pas aussitôt que les poires seroient mûres.
Ah ! que cent diables m’emportent, s’écria-t-il, si jamais j’en approche d’une lieue ! C’en est assez, lui dit Misère; descendez, voisin, vous êtes libre ; mais n’y retournez plus, s’il vous plaît. Le pauvre homme avoit tous les membres si engourdis qu’il fallut que Misère , tout cassé qu’il étoit, l’aidât à descendre avec une échelle, les autres n’ayant jamais voulu approcher de l’arbre, tant ils lui portoient de respect, craignant encore quelque nouvelle aventure.
Celle-ci néanmoins ne fut pas si secrette ; elle lit tant de bruit que chacun en raisonna à sa fantaisie. Ce qu’il y eut toujours de très-certain, c’est que jamais, depuis ce temps-là, personne n’a osé approcher du poirier du bon homme Misère, qui en a fait lui seul récolte complette.
Le pauvre homme s’estimoit bien récompensé d’avoir logé chez lui ces deux inconnus qui lui avoient procuré un si grand avantage. Il faut convenir que dans le fond il s’agissoit de bien peu de chose ; mais quand on obtient ce qu’on désire au monde cela se peut compter pour beaucoup. Misère , content de sa destinée telle qu’elle étoit, couloit sa
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vie toujours assez pauvrement ; mais il avoit l’esprit content, puisqu’il jouissoit en paix du petit revenu de son poirier, et que c’étoit à quoi il avoit pu borner sa petite fortune.
Cependant l’âge le gagnoit : étant bien éloigné d’avoir toutes ses aises, il souffroit bien plus qu’un autre ; mais sa patience s’étoit rendue la maîtresse de toutes ses actions; une certaine joie secrette de se voir absolument maître de son poirier lui tenoit lieu de tout. Un certain jour qu'il y pensoit le moins, étant assez tranquille dans sa petite maison, il entendit frapper à sa porte, et fut si peu que rien étonné de recevoir cette visite à laquelle il s’attendoit bien, mais qu’il ne croyoit pas si proche. G’étoit la Mort qui, faisant sa ronde dans le monde, étoit venue lui annoncer que son heure approchoit, qu elle alloit le délivrer de tous les malheurs qui accompagnent ordinairement cette vie.
Soyez la bien venue, lui dit Misère sans s’émouvoir, en la regardant d’un grand sens froid, et comme un homme qui ne la craignoit point, n’ayant rien de mauvais sur sa conscience, ayant vécu en honnête homme, quoique très pauvrement.
La Mort fut très-surprise de le voir soutenir sa venue avec tant d’intrépidité. Quoi! lui dit-elle, tu ne me crains point, moi qui fais trembler d’un seul regard tout ce qu’il y a de plus puissant sur la terre, depuis le berger jusqu’au monarque? Non, lui dit-il, vous ne me faites aucune peur : et quel
plaisir ai-je dans cette vie? quels engagemens m’y voyez-vous pour n’en pas sortir avec plaisir? Je n’ai ni femme ni enfans (j’ai toujours eu assez d’autres maux sans cela), je n’ai pas un pouce de terre vaillant, excepté cette petite chaumière et mon poirier, qui est lui seul mon père nourricier par ces beaux fruits que vous voyez qu’il me rapporte tous les ans, et dont il est encore à présent tout chargé. Si quelque chose dans ce monde étoit capable de me faire de la peine, je n’en aurois point d’autre qu’une certaine attache que j’ai à cet arbre, depuis tant d’années qu’il me nourrit; mais comme il faut prendre son parti avec vous, et que la réplique n’est point de saison quand vous voulez qu’on vous suive, tout ce que je désire et que je vous prie de m’accorder avant que je meure, c’est que je mange encore, en votre présence, une de mes poires; après cela je ne vous demande plus rien.
La demande est trop raisonnable, lui dit la Mort, pour te la refuser ; va toi-même choisir la poire que tu veux manger, j’y consens.
Misère ayant passé dans sa cour, la Mort le suivant toujours de près, tourna longtemps autour de son poirier, regardant dans toutes les branches la poire qui lui plairoit le plus, et ayant jeté la vue sur une qui lui paroissoit très-belle : Voilà, dit-il, celle que je choisis; prêtez-moi, je vous prie, votre faux pour un instant, que je l’abatte.
Cet instrument ne se prête à personne, lui ré-
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pondit la Mort, et jamais bon soldat ne se laisse désarmer; mais je regarde qu’il vaut mieux cueillir avec la main cette poire qui se gâteroit si elle tomboit : monte sur ton arbre, dit-elle à Misère. C’est bien dit si j’en avois la force, lui répondit-il; ne voyez-vous pas que je ne sçaurois presque me soutenir? Eh bien! lui répliqua-t-elle, je veux bien te rendre ce service; j’y vais monter moi-même et chercher cette belle poire, dont tu espères tant de contentement.
La Mort, ayant grimpé sur l’arbre, cueillit la poire que Misère désiroit avec tant d’ardeur; mais elle fut bien étonnée lorsque voulant descendre, cela se trouva tout à fait impossible. Bon homme, lui ditelle en se tournant du côté de Misère, dis-moi un peu ce que c’est que cet arbre-ci?
Comment, lui répondit-il, ne voyez-vous pas que c’est un poirier? Sans doute, lui dit-elle; mais que veut dire que je ne peux pas en descendre? Ma foi, reprit Misère, ce sont là vos affaires. Oh! bon homme, quoi! vous osez vous jouer à moi qui fais trembler toute la terre! A quoi vous exposez-vous?
J’en suis fâché, lui dit Misère, mais à quoi vous exposez-vous vous-même de venir troubler le repos d’un malheureux qui ne vous fait aucun tort? Tout le monde entier n’est-il pas assez grand pour exercer votre empire, votre rage et toutes vos fureurs, sans venir dans une misérable chaumière arracher la vio à un homme qui ne vous a jamais fait aucun
mal? Que né vous promenez-vous dans le vaste univers, au milieu de tant de grandes villes et de si beaux palais? Vous trouverez de belles matières pour exercer votre barbarie. Quelle pensée fantasque vous avoit pris aujourd’hui de songer à moi? Vous avez, continua-t-il, tout le temps d’y faire réflexion; et puisque je vous ai à présent sous ma loi, que je vais faire du bien.au pauvre monde que vous tenez en esclavage depuis tant de siècles! Non, sans miracle, vous ne sortirez point d’ici que je ne le veuille.
La Mort, qui ne s’étoit jamais trouvée à une telle fête, connut bien qu’il y avoit dans cet arbre quelque chose de surnaturel. Bon homme, lui dit-elle, vous avez raison de me traiter comme vous faites; j’ai mérité ce qui m’arrive aujourd’hui, pour avoir eu trop de complaisance pour vous, cependant je ne m’en repens pas; mais aussi il ne faut pas que vous abusiez du pouvoir que le Tout-Puissant vous donne dans ce moment sur moi. Ne vous opposez pas davantage, je vous prie, aux volontés du Ciel. S’il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours seroient inutiles, il vous y forcera malgré vous; consentez seulement que je descende de cet arbre, sinon je le ferai mourir tout à l’heure.
Si vous faites ce coup-là, lui dit Misère, je vous proteste sur tout ce qu’il y a au monde de plus sacré, que tout mort que soit mon arbre, vous n’en sortirez jamais que par la permission de Dieu.
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Je m’aperçois, dit la Mort, que je suis aujourd’hui entrée dans une fâcheuse maison pour moi. Enfin, bon homme, je commence à m’ennuyer ici : j’ai des affaires aux quatre coins du monde, qu’il faut qu’elles soient terminées avant que le soleil soit couché. Voulez-vous arrêter le cours de la nature? Si une fois je sors de cette place, vous pourrez bien vous en repentir.
Non, lui répondit Misère, je ne crains rien; tout homme qui n’appréhende point la Mort est audessus de bien des choses : vos menaces ne me causent pas la moindre émotion; je suis toujours prêt à partir pour l’autre monde, quand le Seigneur l'aura ordonné.
Voilà, lui dit la Mort, de très-beaux sentimens, et je ne croyois pas qu’une si petite maison renfermât un si grand trésor. Tu peux te vanter, bon homme, d’être le premier dans la vie qui ait vaincu la Mort. Le Ciel m’ordonne que de ton consentement je te quitte et ne revienne jamais te voir qu’au jour du jugement universel, après que j’aurai achevé mon grand ouvrage, qui sera la destruction générale de tout le genre humain. Je te le ferai voir, je te le promets; mais, sans balancer, souffre que je descende, ou du moins que je m’envole : une Reine m’attend à cinq cents lieues d’ici pour partir.
Dois-je ajouter foi, reprit Misère, à votre discours? N’est-ce point pour mieux me tromper que vous me parlez ainsi? Non, je te le jure, jamais tu ne me
verras qu’après l’entière destruction de toute la nature, et ce sera toi qui recevras le dernier coup de ma faulx; les arrêts de la Mort sont irrévocables, entends-tu, bon homme?
Oui, dit-il, je vous entends, et je dois ajouter foi à vos paroles; et, pour vous le prouver efficacement, je consens que vous vous retiriez quand il vous plaira, vous en avez à présent la liberté.
A ces mots, la Mort ayant fendu les airs s’enfuit à la vue de Misère, sans qu’on en ait entendu parler depuis. Quoique très-souvent elle vienne dans le pays, même dans cette petite ville, elle passe toujours devant sa porte, sans oser s’informer de sa santé. C’est ce qui fait que Misère , si âgé qu’il soit, a vécu depuis ce temps-là toujours dans la même pauvreté, près de son cher poirier. Et suivant les promesses de la Mort, il restera sur la terre tant que le monde sera monde.