PORTRAIT DE GRATTELARD
La Bibliothèque bleue, entre autres types curieux, nous a laissé celui du baron de Grattelard, célèbre par ses rencontres, facéties, coq-à-l'âne, gaillardises admirables et conceptions joyeuses; mais ses questions sont si indiscrètes et partent d’un esprit tellement nourri des vieux conteurs, que même avec la prudence moderne, il est difficile d’en donner un honnête équivalent.
Le Grattelard, qui joue un rôle triomphant dans l’amusante Farce des Bossus, est de la joyeuse fa-
L’IMAGERIE POPULAIRE
mille des Gros-Guillaume, des Turlupin, des Gautier- Garguille, des Scapin et de tous les gibiers de potence qui avaient le privilège d’amuser nos pères.
J'ai retrouvé son portrait au Cabinet des estampes; par ce dessin, gravé au commencement du dix-septième siècle, on voit quel était l’homme.
Grattelard porte ün haut-de-chausses et une culotte à l’italienne, sans trop de recherche, aün de rôder sans attirer les regards. Sur ses reins se balance une grande épée plate, qui pourrait être une batte; son demi-masque, laissant la bouche libre, est attaché au-dessous du menton comme de nos jours.
Grattelard est donc une variété d’ Arlequin, dont le costume mérite d’être étudié, car il montre les enjolivements qui y ont été ajoutés. L’Arlequin du dix-septième siècle n’était pas ce personnage insinuant, amoureux comme un moineau, souple comme un serpent, brodé de paillettes sur toutes les coutures, que les théâtres de pantomime ont mis plus tard à la mode. Les dents noires découpées sur son costume de couleur claire sont d’une ornementation médiocre, mais économique.
Grattelard tient à la main une lettre qu’il montre seulement aux spectateurs : cette lettre est son emblème, comme le hibou est celui de Minerve. Grattelard appartient à la race des valets complaisants qui, à partir du théâtre de Plaute, ne cherchent qu’à tromper les pères avares au profit de fils
LA FARCE DES BOSSUS
dissipateurs, portent le désordre dans les ménages, aident à séduire les jeunes filles, et se font gloire de tirer l’argent de toutes mains. Son geste ne le dévoilerait pas, que le graveur a inscrit sous son portrait un quatrain fort propre à le faire connaître :
Ma mine n’est belle ny bonne,
Et le vovs Iure sur ma foy,
Qu’on peut bien se fier à moy,
Car le ne me fie à Personne.
Tel était l’un des personnages importants du théâtre de Tabarin, où se débitaient des farces grossières. Avec le portrait du fameux Grattelard sont mis en outre en lumière deux personnages épisodiques : Jasmin , sorte de Crispin, Jean Broche , manière de Bartholo, qui tous deux se promènent à quelques pas de Grattelard, avec leurs noms gravés sous leurs ressemblances.
La physionomie et les aptitudes de Grattelard étant connues, il faut le montrer se mêlant d’intrigues sur la place publique et remplissant son rôle d’effronté coquin.