‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 44 sur 64 · PARADE · texte numérisé non relu

PARADE

Horace est l’amoureux de la farce : « C’est une passion étrange que l’amour! s’écrie-t-il; je suis tellement embrasé des beautés de ma maîtresse, que je me consume comme la cire au seul aspect des rayons de ses yeux. On m’a dit qu’un certain nommé Grattelard, qui demeure en ces quartiers, pourrait m'apporter quelque soulagement. Il me faut frapper à sa porte. Holà! » Grattelard ouvre, et Horace le prie de porter une missive à sa maîtresse. « Lessive? dit Grattelard, il n’y a point ici de blanchisseuse, j’ai mis mon linge à la lessive dès la semaine passée. — Je dis une missive, reprend Horace. — Ah! ah! une missive, dit Grattelard, mais qu'appelez-vous missive? — C’est un poulet que je veux envoyer à ma maîtresse. — Yous êtes un grand sot, dit Grattelard, que fera-t-elle d’un poulet? Il vaut bien mieux lui envoyer une couple de chapons. »

Lazzi et coq-à-l’âne classiques, dont la tradition a été conservée sur les tréteaux de foires.

LA FARCE DES BOSSUS

Grattelard se fait d’abord prier et refuse : « Tenez, dit-il, voilà votre lettre, j’ai du mal assez à porter mes tourments, sans me charger de ceux d’autrui; j’en ai toujours une escouade en mes grègues... Mais à qui voulez-vous envoyer ce poulet? — C’est, dit Horace, à la femme de Trostole, ce vieux bossu que tu connais. »

Tout à l’heure, Grattelard refusait ; maintenant il accepte sans se faire prier. « Je ne manquerai pas de le lui donner, dit-il, revenez ici dans une heure. »

Il n’est même pas question que Grattelard soit séduit par une de ces lourdes bourses de comédie, dont les Horace et les Léandre avaient toujours les poches garnies. Tel est le caractère de cette farce qui court la poste sans transition, et qui change tellement souvent de lieux, de situation qu’elle devait être jouée en parade, à la porte de baraques.

« O pauvre homme ! pauvre homme ! s’écrie le bossu Trostole, voici bien de la rabat-joie ; mes créanciers m’ont fait donner assignation au Palais. Patience, patience, je veux voir si je pourrai avoir un défaut contre eux, et veux dire adieu à ma femme. Holà! — Qu’est-ce, mon mari? demande la femme, il semble à voir que vous ayez de la tristesse. Où allez-vous maintenant? — Je m’en vais à mon assignation, répond le bossu Trostole ; mais surtout je vous recommande une chose, de ne pas laisser entrer mes frères au logis ; ce sont trois bossus comme moi. Soignez-moi bien qu’ils n’entrent

L’IMAGERIE POPULAIRE

point àla maison. — Toute votre race est donc bossue ? s’écrie la femme ; c’est que votre père n’avait pas le droit quand il faisait ce procès-là. » Le mari sort, et la femme se dit : « Je ne sais où est allé ce coquin de Grattclard ; on m’a dit qu’il me cherche pour me donner une lettre. »

Comédie naïve ! On n’a pas vu au début que Grattelard connût la femme de Trostole ; elle ignore qu’une lettre lui est destinée, et cependant « on m’a dit, s’écrie la femme du bossu, que Grattelard me cherchait. »

La description que Trostole donne à sa femme de ses trois frères est au moins aussi singulière ; car il est étonnant qu’une femme entende parler de ses beaux-frères seulement après un certain temps de mariage; mais c’est justement ce qui caractérise l’esprit naïf de cette farce, composée par un ignorant des règles dramatiques les plus simples.

Les trois bossus arrivent. « Il y a longtemps, dit l'un, que nous avons mangé ; mon ventre au besoin servirait d’une lanterne, si on m’avait mis une chandelle dedans. — Voici le logis de notre frère, réplique un autre bossu, il nous faut frapper à la porte. Holà! — Que demandez-vous, mes amis?» dit la femme ; et sans attendre la réponse, elle ajoute : « 11 n’y a point de potage. — Ne nous connaissezvous point, ma sœur? — J'ai fait mes aumônes dès le matin, répond la femme. Mais ne seraient-ce pas mes bossus? ils ont tous leur paquet sur le dos. —

LA FARCE DES BOSSUS

Nous sommes vos frères, reprend un des bossus, qui vous prions de nous donner quelque chose pour manger ! » La Trostole se laisse attendrir. — « Encore faut-il avoir pitié d’eux ; mes enfants, entrez, et surtout prenez garde que votre frère ne nous surprenne. »

Trostole revient de l’audience. « Gaillard ! gaillard! s’écrit-il, foi d’homme, mes affaires sont en bon état. J’ai fait faire mes forclusions, et il est bien vrai que je suis un peu défiant, car j’ai toujours les pièces sur mon dos ; mais patience. Ah ! pauvre homme! qu’est-ce que j’entends dans ma maison? Ce sont mes frères sans doute. Holà !

« — Cachez-vous vitement, qu’il ne vous voie pas, dit la femme aux trois bossus. Qui va là? — N’ai-je pas entendu du bruit, là, derrière? demande Trostole. Mes frères ne sont-ils pas venus ? Foi d’homme de bien, dites-moi la vérité, car je vous donnerai la gratte. » La femme soutient qu’il n’est entré personne et engage son mari à chercher partout. « — Elle a raison, dit Trostole, mes frères ne sont pas venus. » Et il s’en retourne chez le greffier chercher ses pièces.

« — Je ne sais ce que je dois faire, reprend la femme ; je crois que ces trois bossus ont un réservoir derrière le dos; ils ont bu un plein tonneau de vin, les voilà ivres. Si mon mari les voit, il criera; il vaut mieux que je trouve quelque portefaix. »

L’IMAGERIE POPULAIRE

Justement Grattclard arrive. « Grattelard, dit la femme, il faut que tu me fasses un plaisir; un bossu est tombé mort devant ma porte, il faut que tu le jettes à la rivière. — Que me donnerez-vous?

— Vingt écus, répond la femme. Tiens, voilà le drôle. — Il est bien pesant, s’écrie Grattelard qui emporte le bossu ivre. — Je n’ai fait marché avec lui que d’en porter un, dit la femme, mais il en portera trois. »

Grattelard reparaît en s’essuyant le front et se plaint du poids du bossu. « Crois-tu l’avoir jeté à l’eau? dit la femme; il est revenu. — Au diable soit le bossu! dit Grattelard, il faut que je le charge encore une fois. » Là-dessus il emporte le second frère et revient chercher ses vingt écus. « Je l’ai jeté si avant qu’il n’en reviendra pas, dit-il. — Comment ! s’écrie la Trostole, ne le vois-tu pas encore ?

— Je me fâche à la fin, dit Grattelard; s’il revient, je lui attache une pierre au cou. »

La femme ainsi débarrassée de ses trois beauxfrères, rentre chez elle. Son mari sort du greffe ; après avoir levé la sentence et ses pièces, il se dispose à rentrer chez lui. « Mort de ma vie ! s’écrie Grattelard furieux, voilà encore un bossu. Comment, coquin, je vous retrouve ici; vous irez à la rivière ! » Et sans s’inquiéter des cris de Trostole, il l’emporte sur ses épaules.

Puis il revient chercher son salaire. « J’ai enfin jeté le bossu à l’eau, dit-il à la femme; mais ce

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