DIVERSES INCARNATIONS DE GRATTELARD
La perpétuité de la légende, les variations qu’elle a subies de siècle en siècle prouvent le comique de
la Farce des bossus. On a dit (et je laisse ceci à débattre aux érudits plus autorisés que moi), que le récit primitif nous vient de conteurs italiens ; cependant au tome III du Recueil des fabliaux de Rcirbazan, on trouve l’histoire en vers des Trois bossus , d’un certain poète Durand, qui paraît avoir vécu au treizième siècle 1 .
A ce fabliau je préfère le conte de Straparole (journée Y, nouvelle m). Le stratagème de la femme qui se débarrasse de son mari est le même que chez Tabarin ; mais le thème italien contient d’autres détails plaisants.
Berthaud de Yalsable a trois enfants bossus et mâles, du nom de Jambon, Breton et Santon.
Jambon, après une querelle avec ses frères, quitte le toit paternel et va chercher fortune en Italie. Il est d’abord garçon épicier à Yérone, d’où on le chasse à cause de sa gourmandise. Jambon est chargé par son patron de porter trois figues à un voisin : « Etant assaïlly par sa gourmandise^ le traître dit à sa gueulle : Mange, mange, pauvre homme, un affamé ne regarde à rien . Et pour autant qu’il étoit assez gourmand par nature , joint qu’il étoit affamé comme un loup, il print le conseil de la gorge et empoigna une de ces figues,
1 . Les amis de l'arrangé pourront relire la collection de Legrand d’Aussy (tome IV, p. 256), qui en a donné, en 1829, une sorte de traduction, ou plutôt une imitation.
LA FARCE DES BOSSUS
et lui commença à estreinclre le cul, taster et retaster en disant : Elle est bonne, elle n’est pas bonne si est, non est ; qu’il l’entama jusques au milieu ; tellement qu’il n’y demeura que la peau. »
La façon dont il se tire de son méfait n’est pas moins piquante :
« Mon maistre vous envoyé ici trois figues, mais le diantre m’emporte si je n’en ay mangé deux.
« — Comment as-tu donc fait, mon fils ?
« — Par mon âme, je fis ainsi, respond Jambon. Et en prenant la troisième la mit en sa bouche et la croqua comme les autres. »
Jambon entre ensuite à Rome chez un marchand de drap qui meurt bientôt et dont il épouse la veuve. Contre sa défense, elle reçoit ses frères et les cache dans une auge. C’est ici surtout que Straparole s’est inspiré du fabliau primitif; le dialogue entre les cadavres et l’homme qui les jette à l’eau est presque identique. Le mari périt de la même façon.
Un autre auteur, Gueullette, dans ses Contes tartares, a un peu modifié la donnée de Straparole. Le début de l’aventure est le même, avec quelque couleur orientale en plus; au dénoûment, l’auteur fait intervenir un calife (le conte se passe à Damas) qui repêche les trois bossus.
Il les met en présence de la femme, qui ne veut plus reconnaître son mari. Les deux frères délaissés, pour se venger, gardent le silence; mais ils
L’IMAGERIE POPULAIRE
finissent par faire bonne figure au mari, qui se décide à partager sa fortune avec eux.
Il ne paraît pas nécessaire d’insister sur l’analyse de ce dernier conte qui, à quelques détails près, est semblable à celui de Straparole ; mais par la manière de raconter, qui tient du merveilleux, il est moins intéressant que le récit italien, et surtout moins naïf que le fabliau de Durand.
IY