DE L’ANNÉE
Sous ce titre, le libraire Georges Wigand, de Leipsick, publia en 1848 une collection de dessins de Rethel accompagnés de poésies de Reinick* 1.
Paris comprit ces images. Quelques mois avant éclataient les journées de juin, et il semblait que l’artiste allemand se fût inspiré des incidents de la fatale insurrection ; à ce souvenir se joignait pour chacun l’impression produite par un art véritablement sérieux auquel la France n’est pas habituée. Il entre le
1. Audi ein Lodtentanz aus dem Fabre 1818. Erfunden und gereichnet von Alfred Rethel. Mit ertlarendem Lert von A. Reinick. Leipsick, G. Wigand. Grand in-4°, obi. de 2 pages et de 6 planches.
L’IMAGERIE POPULAIRE
plus souvent, au milieu d’insultes sarcastiques, une sorte de colère violente dans nos compositions qu'enfantent les événements politiques. Plus d’emportement que de durée dans les images populaires parisiennes.
Celles qui arrivaient d’Allemagne étaient graves et sévères; la tradition des vieux maîtres qui s’y faisait sentir, les tailles sobres du burin et jusqu’aux ressouvenirs de la Danse macabre étonnaient le Parisien de 1848, qui ne goûtait, pas plus qu’il ne le goûterait aujourd’hui, un enseignement présenté avec austérité.
Je vis regardant ces images plus d’un homme du peuple méditatif qui, lui-même peut-être, avait pris part à l’insurrection et logeait dans ses yeux la terrible représentation des combats auxquels il avait été mêlé.
Pour moi, sans m’attacher à leur sens contrerévolutionnaire , l'impression de telles compositions fut profonde et durable.
Cachant sous forme symbolique la vive critique des événements contemporains, ces planches appartiennent à un art profondément convaincu.
Itcthel, l’artiste, est un maître ; et si le poète n'atleïnt pas à la hauteur du peintre, tous deux se montrent graves, concis et terribles.
Peintures et légendes ne marchent pas avec ceux qui élèvent des barricades ; au contraire, Rethel et lteinick semblent prendre à tâche de leur montrer
LIBERTE, égalité, fraternité (d’après une composition de Rethel).
que toujours la mort les suit et rit à chaque insurgé qui tombe ; mais le peintre et le poète paraissent si pénétrés de leur idée, que même les révolutionnaires, quoique la conclusion de ce symbole soit contraire à leurs aspirations, n’ont qu’à admirer s’ils ont le sens du beau.
Des légendes je donne une traduction littérale, afin que le lecteur se rende compte du souffle germanique qui a dicté cette œuvre.
« Toi, bourgeois, et toi, paysan, s’écrie le poète Reinick dans le prologue, regarde attentivement ces feuilles; tu verras nue et sans habit une sévère image d'un temps sévère. Souvent il vient par le monde de prétendus nouveaux sauveurs qui parlent de puissance et de bonheur pour tous. Vous les croyez parce que cela vous plaît, voyez d’ici ce qu’il en est. »
Par ce début on peut juger de la pensée qui anime le poète.
La première planche représente les trois sœurs : Liberté, Égalité, Fraternité, habillées de riches draperies ; mais à la place des pieds, sous les plis des étoffes se voient des griffes. Les trois sœurs (trois furies plutôt, si l’on en croit le peintre) ont bâillonné la Justice, lui ont bandé les yeux et lié les mains. Pendant que la Justice est ainsi garrottée dans un palais en ruine, la Mort sort de terre. Alors parle le poète Reinick :
« L’Artifice rusé a volé l’éoée de la Justice, le