LE RÉCOLLET
DE CHATEAEDUN
En 1786, on voyait près de la ville de Châteaudun un couvent de récollets, jadis fort populaires dans la contrée, qui ne trouvaient plus guère de néophytes à recruter. Les courants révolutionnaires empêchaient-ils les âmes blessées de demander la paix à la retraite? Les doctrines philosophiques remuaient le monde, et il n’était pas difficile de prévoir que la tranquillité des couvents en serait troublée ; mais ici l'étude des tendances de l’époque n’a que faire.
Il s’agit de conter l’événement le plus extraordinaire, sans contredit, de la vie du récollet Victor Bénard, maître des novices du couvent, vicaire de
la paroisse Saint-Lubin-d Isigny, et qui, par son tarent d’organiste, occupait plus de place que les religieux ses confrères dans l’esprit du public.
Un jour, le récollet, cloué dans son lit par une maladie subite, ne put se rendre aux orgues, et ce fut une grande privation pour les esprits pieux que les sons de l’instrument prédisposent aux mystères du service divin.
La maladie de l’organiste se prolongea, quoiqu’il fût soigné par un habile praticien de Châteaudun, M. Destrées, médecin « du roy. »
L’état du malade n’offrait aucun danger; pourtant le docteur le visitait presque tous les jours, lorsqu’il apprit un matin que le récollet était mort à la suite d’une crise nerveuse.
M. Destrées fut atterré à cette nouvelle. Jusquelà, il n’avait remarqué chez le religieux que des symptômes spasmodiques qui ne paraissaient pas de nature assez grave pour enlever si subitement celui qui était confié à ses soins. Aussi, contre l’habitude des médecins, qui reparaissent difficilement dans les maisons où ont succombé leurs malades, M. Destrées se rendit aussitôt au couvent, voulant apprendre de la bouche du supérieur si quelque imprudence n’avait pas déjoué les efforts de la science.
Le père Victor était mort subitement, enlevé par une crise violente ; toutefois, les moines, malgré leur tristesse, se consolaient d’avoir eu le temps
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de lui administrer le viatique. A cette heure le récollet était déjà exposé au milieu de l’église, dans un cercueil dont le couvercle n’avait pas été clos, afin que les fidèles pussent admirer le calme qui régnait sur les traits du religieux et l’impression de tranquillité ineffable que donne aux morts l’exercice d’une vie pieusement remplie.
Enveloppé dans sa robe monacale, les mains jointes, les yeux fermés, le récollet semblait reposer. La mort ne l’avait touché que du bout de l’aile, et c’était un spectacle véritablement édifiant pour la foule que de s’assurer combien les pratiques religieuses et une bonne conscience laissent de calme au corps.
M. Destrées était de ces praticiens méditatifs qui ont longuement réfléchi sur le mince trait d’union unissant la mort à la vie, et cependant qui savent quelle résistance cette dernière peut opposer à sa terrible ennemie. En pareille occasion, le docteur fit ce que la science ordonne : s’emparant de la main du récollet, il colla quelques minutes l’oreille contre sa poitrine, et présenta une glace devant les lèvres, sans constater aucun signe de vitalité.
Le corps devait rester exposé deux jours dans la chapelle. Le médecin, après avoir conféré avec le supérieur, obtint l’autorisation de faire sur le cadavre une tentative dernière, et il prit la route de Chàteaudun, poussé par une singulière idée.
Il y avait alors en garnison dans la ville un régi-
ment de dragons d'Orléans, commandé par un major avec lequel le médecin était lié.
— J’aurais le plus grand besoin, lui dit-il, de vos musiciens.
— Donnez-vous un bal? demanda le major.
— Pas précisément.
Quoiqu’il fût interdit de mettre l’orchestre des dragons au service du public, le docteur insistait tellement, sans vouloir entrer dans des détails sur l’emploi des musiciens, que le major lui accorda sa requête.
Tout Châteaudun put alors voir M. Destrées traverser la ville, suivi de quinze musiciens emportant flûtes, cors, hautbois, bassons, clarinettes, trompettes et timbales.
Le cortège se dirigeait vers le couvent, dont les portes, après l’arrivée du docteur, furent fermées à toutes personnes étrangères.
Suivant les instructions de M. Destrées, les dragons prirent place autour du cercueil, pendant que les frères récollets, agenouillés sur les marches de l’autel, priaient pour lame du défunt.
A un signal du docteur, la fanfare ût retentir les voûtes de l’église. En même temps, M. Destrées, penché vers la figure du mort, frottait son front et ses tempes de diverses eaux spiritueuses.
Les aubades se succédaient les unes aux autres ; trompettes et flûtes, cors et bassons soufflaient vivement, suivant l’indication du chef d’orchestre.
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Quant au docteur, les yeux attentifs, il semblait plonger sous les paupières du récollet.
Une quatrième fanfare touchait à sa fin, lorsque M. Destrées, par un geste, fit signe aux dragons de •continuer.
La figure du moine perdait de son impassibilité morbide. Un imperceptible clignotement des paupières semblait faire croire à l’action magnétique des instruments.
— Il faut porter le père Victor à l’infirmerie, dit M. Destrées au supérieur.
Sur l’ordre de celui-ci, deux frères chargèrent lecercueil sur leurs épaules, et les dragons furent congédiés, à l’exception toutefois du chef de musique, que le médecin pria de rester.
M. Destrées recommanda que le moine fût confié à la garde de deux frères qui ne devaient pas le quitter, et de nouveau il reprit la route de la ville.
C’était un homme d’imagination que le docteur ; surtout il avait à cœur de mener sa cure à bonne fin.
A cette époque, un maître à danser fort habile donnait des leçons à Châteaudun. M. Destrées s’entendit avec lui, et revint en sa compagnie au couvent. Ayant donné un coup d’œil au père Victor, qui était toujours dans le même état, le docteur exigea que dès lors personne ne pût entrer dans l’infirmerie. Cette consigne n’atteignait pourtant ni le supérieur du couvent et un frère servant, ni le
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maître de danse, ni le chef de musique des dragons, ni le médecin non plus que son chien qui ne le quittait pas.
Le chef d’orchestre du régiment d’Orléans jouait à merveille du violon. Sur l’invitation du docteur il entama avec le maître de danse un menuet que celui-ci dansait en même temps. Ce menuet, d’une allure calme, devait, dans la pensée de M. Destrées, préluder, comme les maestoso de symphonies, aux vivace que réclamait l’opération.
Le menuet tout entier, le docteur le passa à frictionner la figure du défunt.
Au menuet succéda une gavotte déjà d’un rythme plus vif, et le maître de danse exécutait ce dernier pas avec ardeur, sans s’inquiéter s’il dansait au chevet d’un mort. Quant au chien, la musique excitant ses nerfs, il commença à faire sa partie dans le concert.
Alors M. Destrées introduisit dans la bouche du religieux quelques cuillerées d’un vin généreux d’Espagne, dont il existe toujours quelques pièces dans les caves des couvents : ce cordial fit cligner l’œil au moine.
Le maître de danse, quoique son front perlât de sueur, n’en attaquait pas moins de l’archet et des jambes une gigue d’un rythme si gai, qu’entraîné par cet exemple, le frère servant se mit à danser lui-même, et que le chien, se dressant sur les pattes de derrière, entra dans la sarabande.
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Violons, médecin, danseurs, étaient en nage. Le chien tirait la langue, la gigue continuait de plus belle.
Le père Victor ouvrit les yeux, sourit, et d’une voix faible demanda quel était ce singulier spectacle.
La gigue allait son train.
Alors seulement on tira le moine du cercueil pour le coucher dans un lit où d’abondantes sueurs, provoquées par une accumulation de couvertures, firent l’effet d’un bain de vapeur bienfaisant.
Le mort était ressuscité !
On pense quel train cette guérison miraculeuse fit dans le pays. De dix lieues à la ronde accouraient les paysans rien que pour voir les murs du couvent où habitable moine enlevé à la mort si singulièrement.
Une telle aventure occupa toute la France et gagna l’étranger. Le Journal de Paris, le Mercure de France, la Gazette de Genève en entretinrent leurs lecteurs.
Et s’il se trouva quelques sceptiques prétendant que cette guérison était une comédie inventée par les récollets pour attirer l’attention publique et les aumônes sur le couvent, il ne faut pas oublier qu’à la veille de la Révolution l’incrédulité levait hautement la tète.
Toujours est-il que le père Victor, reconnaissant de cette cure merveilleuse, témoignait publiquement
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sa gratitude au médecin par une lettre adressée le 8 mars 1786, au rédacteur du Journal des affiches char trames, lettre dont les passages suivants doivent suffire à ceux qui ne croient pas aux miracles :
« Ces deux personnes se mirent à jouer différents airs de violon, et alors je commençai à sourire en voyant danser un de nos concitoyens, un de mes confrères, âgé de soixante-douze ans, et le chien de notre médecin...
« Je ne doute point que les deux violons, introduits dans notre infirmerie par M. Destrées, à qui, après Dieu, je dois la vie, n’aient beaucoup contribué à une espèce de résurrection. »
Une image populaire, retrouvée dernièrement par l’excellent imprimeur de Chartres, M. Garnier, confirme les détails de cette singulière aventure *.
1. Les personnes qui désireraient plus de détails à ce sujet les trouveront dans les Chroniques et légendes beauceronnes de M. Lecocq. Chartres, 1866.