Archives de la marine, cartons Guadeloupe
Cette expédition des Anglais contre nos Antilles fut Tatale aux généraux chargés de défendre le drapeau de la France sur ce point éloigné du globe. On aurait dit que le gouYernement voulait les punir de sa propre incurie. Nadau-Dutreil , gouverneur particulier de la Guadeloupe, fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à perdre son état ; Bompar, à sa rentrée en France, fut mis en jugement, puis relâché; le marquis de Beauharnais, desservi à la cour, se vit^ malgré ses explications et une vive défense , rappelé de son commandement. Il était sacrifié aux plaintes et aux réclamations de colons influents, prévenus jusqu'à la passion contrelui. Pour leur complaire, leministère confia le gouvernement des îles du Vent à M. Levassor de La Touche, chef d'escadre d'une belle réputation, et créole de la Martinique même, qui avait répondu à Versailles de la conservation de cette colonie , toujours menacée et plus que jamais convoitée par les Anglais.
Cependant le départ de M. de Beauharnais n'eut lieu qu'après un assez long retard. Il séjourna encore à la Martinique pendant toute Tannée 1760 et les premiers mois de Tannée suivante. Abreuvé de dégoûts à cause de l'hostilité d'une partie de la population créole , il n'en apprécia que mieux les bons sentiments de ceux qui, comme la famille de La Pagerie, reconnaissaient ses qualités véritables, et rendaient justice à ses eCTorts, après tout couronnés de succès, car, loin de prendre la Martinique , comme ils s'en étaient vantés, les Anglais n'avaient pu qu'un seul jour y
poser le pied, pour en être chassés honteusement le lendemain; et M. de Beauharnais avait su conserver à la France cette île que les gouverneurs venus après lui laissèrent par trois fois tomber au pouvoir de l'ennemi.
Parmi les membres de la famille de La Pagerie, une personne entre autres , dans cet éloignement mêlé d'ennuis, fut une véritable ressource et devint une amitié pour M. de Beauharnais^ mais surtout pour sa femme. Nous voulons parler de Taînée des filles de M. de Tascher, mariée alors, comme on sait, et fort mal mariée à M. de Renaudin, dont le caractère extravagant, Temportement , les infidélités avaient, dès le début, fait endurer toutes les déceptions conjugales à une femme d'un esprit charmant et ferme à la fois, d'une grande beauté et de beaucoup de cœur. La marquise de Beauharnais, Henriette Pyvart de Ghastulé, appartenant à une famille très-riche du Blaisois, ce pays originaire des Tascher, alliée aux La Rochefoucauld, et habituée elle même au ton de la France et à la grande existence de Paris , s'était estimée heureuse de trouver à deux mille lieues ce bon goût naturel, cette parole facile et piquante qui distinguaient la vive créole. En voyant les récriminations contre M. de Beauharnais dépasser toute mesure, Mme de Renaudin, ennemie de Tinjustice, qu'elle savait combattre , et ayant dans la société coloniale de l'autorité par ses manières et son intelligence, prit hautement le parti du gouverneur et consola sa femme, dont ces attaques avaient attristé la vie. Elle
reçut d'eux y à son tour, toutes les consolations que peuvent inspirer l'amitié la plus vive et la plus parfaite estime; ils essayèrent plusieurs fois, mais inutilement, de remettre la paix dans ce ménage sitôt et si irréparablement troublé.
Mais M. Tascher de La Pagerie, ne voyant de chance de guérison que dans une séparation complète, se résolut à conduire sa fille, alors âgée de vingt et un ans, en France, désireux aussi pour ses affections et ses intérêts de revoir ce pays que depuis trente-cinq ans il avait quitté. Le gouverneur leur accorda un passage sur le vaisseau le Vaillant qui retournait en Europe, et ils quittèrent Fort-Royal, le 10 du mois de juin 1760^ Le même jour, fut baptisé dans l^église Saint-Louis de Fort-Royal, sous le nom d'Alexandre, un second fils dont la marquise de Beàuharnais était accouchée le 28 mai précédent. Cet enfant était le premier époux destiné à Joséphine de La Pagerie, qui est encore à naître. Mme de Renaudin fut priée par ses amis, d'être la marraine du nouveau-né, et elle s embarqua au sortir de la cérémonie où elle venait de contracter des engagements qu'elle sut tenir, et qui seront la cause des infortunes et des étonnantes prospérités de sa nièce '.
Après ce départ , le marquis de Beàuharnais continua avec Mme de La Pagerie et son fils aîné des relations devenues un besoin et une force , car celui-