Souvenirs d*un sexagénaire, t. IV, p. 9 et
f4 HISTOIRE
faire représenter, au Théàtre-FnmçaiBy la Mort ffAbdj touchante et courageuse protestation contre le meurtre, et Épicharis et Méron, joué devant Robeajiiem et Danton, alors en guerre. A cette mémorable représentation^ on avait vu cdui-^i renvoyer du reg/àtà et do geste y à son implacable ennemi , chaque jcnathèui jeté par le poCte au tyran romain \ Sorti sain at iaii( par un bonheur insigne, de éette périlleuse ipangiigoe qui avait surexcité son énergie, Legouvé, depuis quique temps, demandait des inspirations à la déliciteiie naïve de son esprit et à Tbabituelle rêverie de loo âme. Dans ces réunions intimes de la rue de Ja Yie> toire, il lut, sans doute comme un hommage à la mittresse de la maison, trois de ses plus gracieux jMtfna qu'il n'avait encore communiqués qu'à rinetitnt dMt il Taisait partie : la SépuUure^ les Souvenirs et lalU^ lancolie*. Legouvé , on le sait, disait supérieuremflBt les vers , et son organe un peu sourd et traînant oonvenait bien aux pensées et aux situations mélancoliques.
Après Legouvé, avons-nous dit, l'un des principaux lecteurs était Arnault. On parlait beaucoup alors de sa tragédie de Blanche et Montcassin ou les fVmïieni, qu'il venait de faire recevoir au Théâtre-Françaif. Le général voulut en entendre la lecture. Le jour fut pris et l'auteur lut son drame devant les auditeurs
1 . Notice sur Legouvé, placée par son fils en tète da MériU ém Femmes, Paris, 1835.
2. Voy. Souveninà!un sexagénaire^ parAraault, et VÈftUe iMtoire de sa tragédie des Vénitiens au géoértl Bonaparte.
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. i5
accoutoméSy et, comme toujours, en présence d'une seule femme , Mme Bonaparte, u La pièce (c'est lui qui parle, ce n'est pas nous) produisit une impression profonde sur tous les assistants et sur le général laimême. » Celui-ci loua la couleur locale répandue sur tout l'ouvrage, et la peinture vraiment fidèle qu'on y trouve de la politique et des mœurs de la Venise d'autrerois; mais, arrivé au dernier acte, Bonaparte blâma fort le dénoûment heureux qu'après qu^ques hésitations lepoëte avait donné à sa pièce.
Lors de son premier jet, plein de la règle qui prescrit d« faire dominer dans toute œuvre tragique la teireur et la pitié, celui-ci avait inhumainement sa* crifié, dans une suprême catastrophe , son héros et son héroïne au moment où, après de cruelles épreuves, ils paraissent sauvés. Mais, à la prière de quelques âmes sensibles , il était révenu sur cette pensée première, et il avait terminé son cinquième acte par la consolante union de Blanche et de Montcassin. En invoquant les plus sains principes de l'art drama* tique, le général Bonaparte, passionné pour les grandes fatalités de Corneille et même attiré par les fureurs de Crébillon , prouva facilement que le drame gagnerait beaucoup en émotion tragique si le spectateur était laissé sur Tinfortune définitive des deux personnages auxquels on s'intéressait. (( Il justifia, dit M. Arnault, avec tant d'éloquence et d'originalité ma propre opinion, qu'il me fut impossible de n'y pas revenir. » Mais Mme Bonaparte ne pouvait être de cet avis. Elle combattit en femme, et par des argumeats
tirés d'un cœur compatissant, cette théorie impitoyable de la terreur sans merci , et demanda iTec instance la grâce du héros. Ce fut en vain. La pièce fut jouée a\ec le dénoûment indiqué par le général, et le publie , à la représentation , lui donna raison. (( Joséphine (ajoute Tauteur des Vénitiens par un trait juste doublé d'une malice) suivait en celasoo caractère , et il n'était pas nécessaire que rhonune en péril fût un héros pour qu'elle s'obstinit i le sauver , MM. de Polignac et de Rivière en font foi *. »
Malgré ses efforts pour ne point exciter la jalousie du Directoire, le général Bonaparte ne pouvait sorbr sans être l'objet d'une ovation ; il se trouvait par là obligé d'aller très-peu souvent au spectacle qu*il aimait beaucoup, ainsi que sa femme, et il Gnitmème par ne plus y aller qu'en loge grillée *.
Joséphine , on peut le dire , jouissait plus que son mari de ces ovations répétées. Son orgueil bien pe^ mis, Tamour de cet époux si admiré , sa propre tendresse, la joie de se retrouver avec ses enfants qui, l'un et Tautre, lui donnaient les plus justes sujets de satisfaction, firent d'elle, pendant ces six mois qui séparent la conquête de l'Italie de l'expédition d*Égypte, la femme la plus heureuse et la plus glorieux en même temps. Dans toutes les positions où la porta la fortune , elle dut regretter cette heure si rapide et
1. Souvenirs, t. IV, p. 10, et notes finales, p. ^1. Voy.aos»! rÉpttre dédicatoire des Vénitiens.
2. Mémoires pour fervir à Thistoirt de Xapoléon, t. II, p. 36S.
8i brillante qui n'eut pour elle que des joies sans mélange.
Nous aurons souvent à parler des deux enfants de Joséphine ; ils doivent figurer au premier plan dans son histoire, car leur affection a tenu une bien grande place dans la vie de leur mère.
Nous avons laissé Eugène en Italie ^ chargé d'une mission par son beau-père. Il -devait , après s'être assuré de Tétat des îles Ioniennes ^ dont le traité de Campo-Formio avait reconnu l'existence en qualité de République, aller rendre compte de ce qu'il aurait vu à Joseph Bonaparte, notre ambassadeur près du saint-siége. Il fut fêté à Corfou comme un' envoyé d'indépendance. Parvenu à Rome, en passant par Naples , il s'y était trouvé, le 27 décembre , jour néfaste, où l'hôtel de l'ambassade de France fut envahi par un rassemblement armé. Il était aux côtés de Tinfortuné général Duphot lorsque celui-ci tomba mort par suite d'une fusillade qui blessa une vingtaine de Français. Eugène ne fut point atteint, quoiqu'il eût été l'un des premiers à s'élancer le sabre à la main audevant de 1 émeute , ainsi que le constate le rapport officiel de l'ambassadeur ^ Joseph Bonaparte, rappelé en France parce qu'il n'avait pu obtenir du gouvernement romain des satisfactions suffisantes, venait de le ramener à sa mère , et Eugène de Beauharnais rentrait, presque un homme, dans ce Paris qu'il avait quitté enfant.