Ibidem
3. Greffe du tribunal de Forl-de-France. — Actes de l'église de Saint-Louis du Fort-Royal et de la paroisse des Trois-Ilets. — Registres du Conseil.
presque jour pour jour après leur première attaque, les Anglais reparurent dans la baie de Fort-Royal , mais eette fois plus nombreux et plus résolus. Le nouveau gouverneur ayant aussi plus de moyens , avait augmenté les défenses de Ttle^ et, comme sous les deux généraux précédents, l'activité de M. de Tascher de La Pageriey avait été utilement employée. Mais, soit insuffisance dans ses moyens de résistance, soit par le vice de ses dispositions, soit à cause de la désunion qui ne tarda pas à se manifester entre ses compatriotes et lui, M. Levassor de La Touche ne put pas tenir la promesse qu'il avait faite à Versailles. Assailli par les Anglais avec des forces supérieures, il est vrai, à l'armée qui avait attaqué son prédécesseur, il eut la douleur de voir l'ennemi s'emparer de Fort- Royal, le 5 février, et de Saint-Pierre, le 15 du même mois, ce qui entraîna la perte entière de Tile que l'Angleterre ne garda néanmoins que jusqu'à la paix de Paris signée l'année suivante.
Le gouverneur s'empressa trop auprès de la cour de rejeter sa défaite sur les colons, qui lui renvoyé^ rent ses reproches avec usure. Mais il rendit justice à M. de La Pagerie, placé constamment aux postes les plus exposés. «En 1762, lors du siège (est-il dit dans la proposition faite plus tard pour obtenir à cet officier la croix de Saint-Louis), M. de La Pagerie fut chargé du commandement de la batterie de la Pointe-^es-Nègres , où il soutint pendant neuf heures le feu de trois vaisseaux, et d'où il ne se retira que pour commander les batteries de Latapy et de Tar-
tansoQ^ » En effet, après avoir vu toutes les batteries de la côte entièrement rasées par une masse de projectiles que Ton fixe à douze mille bombes ou boulets, les héroïques combattants chargés de les défendre s'étaient repliés sur les hauteurs qui couronnent la ville de Fort-Royal. Attaqués aussitôt, ils disputèrent pendant plusieurs jours le terrain pied à pied. Mais enfin accablés par de véritables masses, ils furent obligés de céder ce morne Tartanson défendu plus heureusement mais non avec plus de bravoure trois ans auparavant, et d*où dépendait le sort de la ville, qui fut bientôt prise en effet. Au milieu de ces périls et de ces fatigues inouïes, M. de Tascher sut se faire distinguer, et quand les colons eurent traité sans la participation du gouverneur, fidèle à son seul devoir , cet époux de deux mois s'attacha à la fortune du représentant de la France , et prit sa part de tous les combats qui précédèrent Ten* tiere soumission de Tîle.
Les Anglais étaient enOn maîtres de la Martinique. M- de La Pagerie, quoique surveillé de près en qualité d'officier ayant combattu jusqu'au bout, fut traité avec les égards dus à sa bravoure par le général Monkton, commandant de l'île pour le roi d'Angleterre. On lui permit de retourner et de résider aux Trois-Ilets, où l'attendait son bonheur domestique si brusquement interrompu. On peut se figurer sa joie, après tant d'inquiétudes et de dangers, de se retrou-
1. Archives du ministère de la marine. ( Dossier Tascher de La Pagerie.)
ver auprès de sa courageuse épouse qui, des hauteurs de leur habitation, avait vu et entendu cet orage de feu tonnant, huit jours de suite, sur la ville et les mornes de Fort-Royal. Pour toute récompense de ses services, le gouvernement accorda à M. de La Pagerie une pension de quatre cent cinquante livres. Son frère en avait reçu une de trois cents livres pour la part qu'il avait prise, à la défense de la Bellone\ Pendant ce temps, le marquis de Beauharnais, rentré en grâce auprès de la cour, qui lui rendait plus de justice depuis Téchec de son successeur, était fait chef d*escadre, et obtenait, comme gage de faveur renaissante, Térection en comté de sa terre de la Ferté-Aurain, située en Sologne, sous le titre de la Ferté'Beauharnais.
Pris de déception de voir sa conduite aussi médiocrement récompensée , et ayant inutilement compté sur un avancement mérité ou sur une distinction honorifique, M. Tascher deLa Pagerie, qui sentait d ailleurs, comme chef de famille, la nécessité de se livrer à la surveillance de ses propriétés, renonça entièrement au service, et, à peine âgé de vingt-sept ans, fixa définitivement sa demeure aux Trois-Ilets, sur rhabitation de son beau- père, dont une portion lui avait été donnée en mariage. Après une première couche malheureuse, c'est là que Mme de La Pagerie, le 23 juin 1763, mit au monde cette fille destinée à régner, bientôt suivie de deux autres.
1. Archives de la marine. (États de service des deux frères.)
Celte date est celle qu'assignent à la naissance de Joséphine son acte de mariage avec le vicomte de Beauharnais et son acte de décès conservé à Rueil. Des recherches récentes ont fait croire qu'il fallait voir l'impératrice Joséphine non dans la première fille de M. Tascher de La Pagerie^ mais dans son troisième et dernier enfant, né trois ans après. Nousmème, en parcourant et en étudiant avec soin^ sur les lieui, les actes originaux concernant la famille de La Pagerie, nous avons pensé et du croire qu'on avait j lors de son premier mariage et de son décès , vieilli Joséphine de trois années \ Mais, en présence des documents très-authentiques qui nous ont été communiqués depuis, en présence des lettres autographes écrites par les plus proches parents de l'Impératrice et l'Impératrice elle-même, nous devons confesser notre erreur qui, au reste, n*est pas de notre fait, et revenir, sans hésiter, à la date déclarée par M. Tascher de La Pagerie, dans l'acte officiel du premier mariage de sa fille. C'est ce dont la suite de ce récit fournira surabondamment la preuve*.
1. Dans notre premier travail publié par le journal le Martiniquais de Fortrde-France en 1855 et 1856.
2. Voici les actes relatifis aux filles de M. de Tascher, que nous avons copiés au greffe du tribunal de Fort-de-France , sur les registres de la paroisse des Trois-Ilets :
Actes de naissance. — t Aujourd'hui, 27 juillet 1763, j'ai baptisé une fille, âgée de cinq semaines, née du légitime mariage de messire Joseph-Gaspard de Tascher, chevalier, seigneur de La Pagerie, lieutenant d'artillerie réformé, et de Mme Marie-Rose Des Vergers de Sannois, ses père et mère ; elle a été nommée Marie-Joseph- Rose par messire Joseph Des Vergers, chevalier, seigneur de Sannois, et I 3
La fille aînée de M. de La Pagerie reçut les prénoms de Marie- Joseph-Rose : le premier lui était donné par sou aïeule et marraine^ Mme Marie de I^ Chevalerie de Tascher; le second, par son parrain et aïeul maternely M. Joseph de Sannois; le troisième était celui de sa mère. Nous avons vu en outre que, depuis plusieurs générations, le prénom de Joseph semblait privilégié dans la famille de Tascher. Il servait à distinguer notamment M. de La Pagerie et son père; il fut donc donné comme appellation particulière à leur fille aînée, à défaut d*un fils, et celle-ci répondit à
par Mme Marie-Françoise de La Chevalerie de La Pagerie, ses parrain et marraine soussignés. Signé : Des Vergers de Sannois, La Chevalerie de La Pagerie, Tascher de La Pagerie, et frère Emmanuel, capucin, curé. »=r« Aujourd'hui, 21 janvier 1765, a été baptisée Caifierine- Désirée, Glle légitime de messire Joseph- Gaspard de Tascher, écuyer, seijîneur de La Pagerie, et de dame Rose-Claire de Sannois, son épouse, née le 11 décembre dernier; elle a eu pour parrain mrssire Joseph-Gaspard Tascher de La Pagerie, et pour marraine Marie-Catherine- Françoise Brown de Sannois. Signé : Tascher de La Pagerie, Brown de Sannois, Tascher de La Pagerie et J. Mergaux, missionnaire apostolique, curé desservant. » = • Aujourd'hui, 6 avril 1767, a été baptisée par moi soussigné, curé de cette paroisse , une fille née en septembre [le 3) 1766, en légitime mariage, du sieur Joseph-Gaspard de La Pagerie, habitant de cette parois^se , et de dame Rose Des Ver};ers de Sannoi? , son épouse ; elle a été nommée Marie- Françoise par le sieur Jean- François Des Vergers de Sannois, de ladite paroisse, et par Mme Marie-Paule de La Piigerie-Dugué, habitante du Fort-Royal. Signé , avec moi : Des Vergers , de La Pagerie-Dugué et frère Laurent, curé. »
Actes de décès. — « Le 16 octobre 1777, j'ai inhumé, dans le cimetière de cette paroisse , le corps de demoiselle Catheritie-Désirée de La Pagerie, âgée de treize ans. Signé : Toraille, d'Homblière, Payan et frère Théodose de Colmar, capucin, curé. » = t Le 5 novembre 1791, nous soussigné, curé de la paroisse des Trois-llets, avons in-
ce nom de Joséphine qu'elle fit si gracieux et qu'elle a su rendre si populaire, en un temps fertile en grands noms.
Mme de La Pagerie eût souhaité un fils que son mari, aîné de sa maison , et les deux familles désiraient également. En annonçant à Mme de Renaudin la naissance de ce premier enfant, sa belle sœur lui écrivait : a Contre tous nos souhaits, Dieu a voulu me donner une fille. Ma joie n'en a pas été moins grande, puisque je la regarde comme un sujet qui redouble mon amitié pour votre frère et pour vous.
humé, dans le cimetière de la parois&e, le corps de demoiselle Ma- RiB-JosBPB-RosB, Glle légitime de feu M. Joseph-Gaspard de La Pagerie et do dame Marie-Rose Des Vergers de Sannois, veuve Tascher de La Pagprie, décédée hier, après avoir reçu les sacrements de rËglise, et souffert une longue et cruelle maladie avec édi6calion. Ont assisté à son enterrement MM. les soussignés et plusieurs autres qui ne figurent, de ce enquis. Signé: Pocquet de Puilhery, d'Âudiffret , Cleilet , Durand cadet , Jean Goujon , Tascher , frère Marc, capucin, curé des Trois-llcts. >
En acceptant ces documents comme exacts, et on devait les tenir pour tels, la conclusion était toute naturelle. Il fallait dire et nous disions qu'en présence des actes de décès de l.i première et de la seconde fille de M. de Tascher, la troisième et dernière sœur baptisée le 6 avril 1767, sous les noms de Marie- Françoise, et née le 3 septembre précédent, était celle que sa haute fortune avait fait connaître au monde sous le nom de Joséphine Nous répétions que cette conclusion était forcée, c à moins d'une erreur dans la rédaction de ces actes confiée au scrupule et à la religion du curé de la paroisse. » Eh bien ! cette erreur a été commise. Vingt-neuf ans après la naissance de Joséphine, le curé des Trois-llets, qui alors n'était plus le même prêtre qui l'avait baptisée, ayant à dresser l'acte mortuaire de Marie -Françoise, troisième fille de M. de Tascher^ adonné à celle-ci, par ignorance ou par distraction, dans cette pièce, les prénoms de Marie- Joseph- Rose appartenant à sa sœur alnec, qui était bien vivante alors, ainsi qu'on le verra bientôt.
Pourquoi aussi ne pas porter une idée plus avantageuse de notre sexe ? J'en connais qui réunissent de si bonnes qualités qu^il serait impossible de les rencontrer toutes dans l'autre. L'affection maternelle m'aveugle déjà, et me fait espérer que ma fille ressemblera à celles-là : quand même je ne jouirais point de cette satisfaction , elle m'a déjà rendue sensible aux plus vifs sentiments que Tâme puisse ressentir ^ » Voilà comment Joséphine fut reçue dans la vie. Elle fut presque pour sa famille un désappointement auquel sa pieuse mère cherche d'ingénieuses consolations; la Providence se chargera d'en faire de magnifiques réalités qui donneront à cette maison une bien autre illustration que n'eût pu le faire ce fils tant désiré.
On a voulu remarquer que Joséphine était venue au monde dans l'année de la reddition faite par les Anglais de la Martinique à la France, et (comme cela a été dit également de la Corse, à propos de Napoléon) on a prétendu qu'au jour de la naissance de la future compagne de l'Empereur, la Martinique appartenait encore par les droits de la guerre à la Grande-Bretagne, de telle sorte, disait-on, que ni l'un ni lautre n'étaient Français d'origine. La paix européenne qui restituait à la France ses possessions d'outre-mer avait été signée dès le 12 février, quatre mois auparavant ; à la fin de mars une frégate française en avait apporté l'avis à Fort-Royal, et ce fiit
1. Lettre de Mme de La Pagerie à Mme de Renaudm, do 29 juin 1763. (Archives de famille.)
daus le mois même de la naissance de Joséphine qu'arriva enfin dans la colonie la flotte partie de Brest qui lui amenait une garnison nouvelle et son nouveau gouverneur, le marquis de Fénelon, petitneveu de Tillustre archevêque de Cambrai *•
Joséphine n'avait quetrois ans lorsqu'une véritable catastrophe vint affliger le pays et frapper ses parents dans leur fortune. Le 13 août1766y pendant la nuit, la Martinique vit fondre sur elle un de ces ouragans comme on n'en voit qu'aux Antilles. Les historiens de la colonie sont pleins des lugubres détails de cette tempête incroyable dont le souvenir mêlé d'efl'roi s'est transmis jusqu'à ce jour. Le globe entier semblait ébranlé par une même convulsion. Plusieurs volcans aux îles Moluques, à Naples, en Sicile, avaient épouvanté les populations par de terribles éruptions; à Constantinople , le sol avait tremblé pendant trois jours. A la Martinique, en moins de quatre heures, un vent furieux du nord-ouest, accompagné d éclairs, de tonnerre , d'une pluie torrentielle et de secousses de tremblement de terre, eut renversé un nombre vraiment inouï de maisons de ville, de sucreries, et presque toutes les cases des nègres de la campagne; déraciné les arbres les plus forts, et anéanti les plantations de canne et de café. Le sol s'enlr'ouvrit en plusieurs endroits, donnant passage à des flammes qui exhalaient une forte odeur de soufre et de bitume. Soulevée par une force qui la remuait jusque dans