Voir toutefois la note placée à la fin de ce chapitre
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. Si
surreillaot ses enfants, les élevant de son mieux dans un pays de peu de ressources, et plus jalouse d'en faire d'honnêtes filles que des héroïnes de roman. C'est l'impression que nous a produite une volumineuse correspondance étudiée avec soin, avec charme. Nous allons donc résumer tout ce qu'elle nous a fourni d'authentique et d'intéressant sur ces premiers temps de notre histoire : le lecteur se convaincra facilement qu'il doit tenir pour erronées toutes les assertions contraires à notre exposé.
Si nous nous transportons sur l'habitation des Trois-Uets , vers 1772, lorsque Joséphine arrivait à sa dixième année, nous y trouvons son père et sa mère occupés uniquement, l'un de l'exploitation de ses propriétés, l'autre, pieuse et simple, de l'éducation de ses enfants et de la direction d'une maison montée sur un grand pied et desservie par un nombreux domestique. Considérés, aimés de leurs voisins, les époux de La Pagerie vivaient richement de cette existence d'habitants ayant cent cinquante esclaves qui cultivaient, sous leurs ordres, le sucre et le café, et leur faisaient plus de 50 000 livres de revenu net. 5Iais cette vie entraînait de grandes dépenses : table à tous venants, représentation cootinuelle et, aux jours des grandes réunions des amis et des voisins , jeu effréné dans lequel les créoles, luttant de faste et de vanité, perdaient parfois des sommes folles. M. de La Pagerie allait souvent à Sainte-Lucie, séparée de la Martinique par une distance de quelques lieues; il avait là aussi une habitation qui lui coûta toujours
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beaucoup et lui rapporta peu. Avec la famille de sa fille vivait Mme de Sannois, dont le mari était déjà mort depuis 1767 en même temps que M. de Tascher le père, celui qui avait transporté son établissement aux Antilles. La femme de celui-ci parvint, au contraire, à une grande vieillesse; elle habitait de préférence Fort-Royal , avec sa troisième fille non mariée , Mlle Rosette de La Pagerie. Cette famille se complétait par Mme Du Gué, qui allait et venait de la Martinique en Europe, par Mme de Renaudin et par leur frère, le chevalier de Tascher. Nous n'avons pas à nous occuper de la première , qui n'a laissé aucune trace dans cette histoire : il n'en est pas de même des deux derniers, dont le nom doit revenir souvent. Nous avons vu Mme de Renaudin partir en 1760, un an avant M. de Beauharnais, sous la conduite de son père. Elle fut suivie à Paris par son mari, et les excentricités, la brutalité de ce véhément ayant redoublé, la vive et sensible créole, voyant la vie commune devenue à tout jamais impossible, après avoir consulté d'honnêtes conseils, du consentement de son père et avec l'approbation de ses amis, intenta un procès en séparation contre M. de Renaudin, et, selon l'usage, elle se mit, en attendant le jugement de son affaire, dans un couvent, aux Petites-Cordelières de la rue de Grenelle-Sainl-Germain. Obligé par le soin de ses affaires de revenir à la Martinique, M. de Tascher laissa sa fille poursuivre son procès, sous la protection de M. et de Mme de Beauharnais. Mais elle avait l'habileté et l'énergie nécessaires pour
suffire à cette tâche, car, dès les premières pages, dans toute cette correspondance de famille, elle apparaît comme une femme de caractère et de volonté. Son esprit à expédients en fit bientôt le conseil et la tète de sa maison y et de protégée elle ne tarda pas aussi à devenir prépondérante dans la famille de Beaubarnais. On ne doit pas blâmer Mme de Renaudin d'avoir entamé elle-même un procès toujours fâcheux, quand on voit qu'il n'en résulta pas le moindre dommage pour sa réputation, et qu'on entend traiter par les témoins les plus recommandables son mari a d'homme abominable, de tyran, de furieux, capable seulement d'horreurs ^ » Les juges partagèrent cette opinion d'amis que Ton aurait pu croire partiaux, et Mme de Renaudin gagna son procès sur tous les points. Elle se décida à se fixer en France, afin d'éviter de se retrouver avec M. de Renaudin, retourné à la Martinique et à des liaisons qui avaient désolé sa femme. Celle-ci avait une fortune personnelle dont elle touchait le revenu; son mari avait été, en outre, condamné à lui faire une forte pension, de sorte qu'elle pouvait vivre dans une très-grande aisance.
Sortie des Cordelières pour aller s'établir rue Garancière, Mme de Renaudin se lia plus que jamais avec le marquis de Beauharnais, et entama une correspondance régulière avec la marquise, qui vivaitpresque constamment dans sa province, en compagnie de la comtesse de Chastulé, sa mère. Mme de Re-
1. LeUre de la marquise de Beanharnais à Mme de Renaudin. Blois, 10 juin 1761. (Archives de famille.)
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naudin le» y visitait de temps en temps, en allant voir son oncle Tabbé, souvent à Blois, et ses deux tantes, sorties de Saint-Cyr, dont Tune était religieuse aux Ursulines de celte même ville, et Tautre habitait la terre patrimoniale de la Pagerie, qui lui était restée par suite d'un partage avec ses frères, à la mort du père commun, arrivée en 1750. M. de Beauharnais qui, dès la Martinique, assurait Mme de Renaudin de son « inviolable attachement , » alla plus loin , et en vint à s'éprendre pour la séduisante créole d'une amoureuse amitié, qui finit par dominer sa vieillesse. Quant à Mme de Beauharnais, déjà attirée vers cette jeune femme, qui était la marraine de son fils, depuis peu revenu en France, et liée par les bons ofiices de la Martinique, elle prisait très-haut, o ce cœur pur, sans art ni malice, joint à une belle âme, » qu'elle distinguait chez son amie*, traitée toujours par elle dans ses lettres avec la plus affectueuse confiance jusqu'à sa mort, arrivée en 1767.
Vers ce même temps, le chevalier de Tascher, après avoir servi huit ans dans la marine active avec une réelle distinction, sans cependant obtenir un avancement dû à ses excellentes notes, s'était retiré à la ^ Martinique, où il finit par se marier avec l'une de ses parentes, Mlle Le Roux-Chapelle, née le 8 janvier 1754, dont il était devenu épris en la voyant au couvent de Saint-Pierre. Dans une lettre de cette date,
1. Lettre de la marquise de Beauharnais à Mme de Reoaudin. Blois, le 25 juillet 1761. (Archivea de famille.)
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il la dépeint à sa sœur : « Une très-belle peau^ dit-il, de très-beaux yeux, une boucbe agréable font le dessin de sa charmante figure : le tout forme un ensemble qui lui donne une figure de fantaisie pour bien des personnes y mais qui me semble charmante'. » Le 26 juin 1770, M. de Tascher épousa celte jeune fille, dont les vertus domestiques et le caractère fortement trempé ont laissé des souvenirs que Ton retrouve encore à la Martin ique\ Il en eut de nombreux enfants, cinq fils, entre autres, qui tous ont servi sous Napoléon P', et dont l'un occupe Tune des premières dignités de la cour de Napoléon III.
Ce mariage fit renoncer M. de Tascher à sa carrière active ; il se fixa à la Martinique, comptant toujours dans la marine, et y devint successivement lieutenant de vaisseau avec rang de lieutenant-colonel, directeur des ports et rades de la Martinique et de Tarsenal de Fort-Royal , chevalier de Saint-Louis, puis lieutenant de Messieurs les Maréchaux de France^ pour les colonies dépendant du port de Brest. C'était là, on le sait, un tribunal spécial chargé d'accommoder ou de régler dans leurs conditions les querelles particulières qui s'élevaient entre gentilshommes. La juridiction des Maréchaux choisissait pour ses délégués des hommes d'une naissance in-
1. Lettre du chevalier de Tascher à Mme de Uenaudin. Fort- Royal, 25 décembre, 1769. (Archives de famille.)
2. Dans leur acte de mariage (registres de la paroisse du Vauclin), la jeune épouse est dite fille de M. Le Roux-Chapelle, écuyer, ancien capitaine de grenadiers, major du bataillon du Vauclin. (Archives du tribunal de Fort-de-France.)
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contestée, délicats sur le point d'honneur, mais froids, circonspects et ayant, par leur caractère et leurs services, Tautorité nécessaire à leur mission. Dans le brevet qui instituait M. de Tascher, le roi lui avait confirmé ce titre de baron qu'il ne quitta plus, et qui le distingua de son frère, lequel, quoique l'aîné, ne prenait aucun titre ^
Dans ses fonctions de directeur des ports de la Martinique, le baron de Tascher obtint l'approbation des nombreux commandants de la marine qui venaient stationner ou relâcher à Fort-Royal. Là, en effet, se trouvait le plus beau port militaire, Tarsenal le mieux fourni de la France dans tout le nouveau monde. La nature, en donnant à Fort-Royal Tune des plus sûres et des plus belles rades de Tunivers, et son carénage si bien abrité, en avait fait le rendez-vous de tous nos bâtiments, de toutes nos escadres destinées à porter la guerre dans les possessions anglaises de TAmérique. Elles y trouvaient de quoi se ravitailler, se radouber, s'armer même, ce qui produisit la suprématie militaire et commerciale do la Martinique sur les autres colonies françaises de la mer des Antilles \ Aussi les fonctions de M. de Tascher étaient -elles excessivement laborieuses à cette époque de splendeur maritime. Toute Texécution des ordres du gouverneur et de Tin tendant
1. États de service. (Dossier Tascher au ministère de la marine.) Archives de famille : Lettre du vicomte de Beauharnais à Mme de Renaudin, du 25 septembre 17S2.