CHAPITRE II
Roman sur la vie de Joséphine. — Sa tanle, Mme de Renaudin ; son oncle, le baron de Taschor. — Vie d<» famille aux Trois-llels. — Prédiction sur la grandeur future de Joséphine. — Portrait de sa jeunesse. — Jeunesse d'Alexandre de Beauhamais. — Projet d'alliance et correspondance à ce sujet entre les deux familles. — Mariage de Mlle Tascher de La Pagerie avec le vicomte de Beauharnais.
Il existe tout un roman sur l'enfance el la jeunesse de Joséphine, el le peu de sûreté de lu source dont il émane n'a pas empêché les écrivains les plus sérieux et les mieux disposés de le croire et de l'adopter. Le voici tel que Ta imaginé la première, une pythonisse fameuse, plus habile encore à inventer le passé qu'à prédire l'avenir.
D'après elle, l'Impératrice serait née le jour où fut signé le traité qui restituait la Martinique à la France. Enfant gâté, aimant à dominer^ mais pleine de grâce et de charmes, Joséphine, à laquelle on donne de plus un esprit léger et capricieux, vraie Française en un mot, trouvait dans sa sœur aînée, appelée
Maria, un caractère entièrement opposé. Grave et douce, ayant des goûts et des habitudes anglaises, Maria avait obtenu la préférence dans le cœur de sa mère; le père, au contraire, aimait mieux Joséphine. Celle-ci avait dix ans lorsque Mme de La Pagerie, sentant la nécessité de rectifier une éducation devenue impossible aux Antilles, parla de l'envoyer en France pour la mettre au couvent. Joséphine accueillit cette nouvelle avec des larmes ; c'est que déjà elle éprouvait un tendre sentiment pour un jeune homme, à peu près de son âge, appelé Williams de K...., d'une intelligence et d'une aptitude à apprendre qui l'avaient fait appeler la petite mer" veille , comme les charmes précoces de Mlle de Tascher lui avaient dès lors valu le titre de la belle créole.
Originaires d'Ecosse et issus d'une des premières maisons de ce pays , d'où ils étaient venus s'établir à la Martinique par suite des infortunes du prince Edouard, dont ils avaient embrassé la cause, les parents de Williams , victimes de leur dévouement , vivaient aux Trois-Uets dans un état voisin de l'indigence. Ils pouvaient cependant en être bientôt tirés par l'héritage d'un oncle, fort riche et fort âgé, qu'ils avaient laissé en Angleterre. Leur liaison et leur voisinage avec les Tascher avaient, dès leurs plus jeunes ans, lié entre eux Joséphine et Williams. En les voyant jouer et grandir ensemble, heureux seulement quand ils étaient réunis, Mme de K.... se prit à rêver le mariage de son tils avec la fille de l'un
des principaux habitants du pays. L'annonce de leur séparation causa donc la plus vive douleur à ces deux jeunes amis qui allaient devenir deux amants. Le jeune Williams tomba dans l'exaltation et la fièvre. Sa mère, éplorée et craignant pour la vie de son fils, intervint auprès des parents de Joséphine; elle leur fit partager ses espérances, et le projet d'envoyer celle ci en France fut abandonné. Voulant se montrer reconnaissante envers ses parents , la jeune fille , prise d'un goût tout nouveau pour le travail , se mit alors à l'étude avec l'ardeur qu'on louait chez sa sœur aînée , et le même maître instruisit les deux amis qui , à partir de cet instant , ne purent plus se quitter. Mais M. de K..., ayant appris que lord Lova, l'oncle de sa femme, était mort, se rendit précipitamment en Angleterre, afin d'y recueillir cette succession qui les faisait riches, et emmena avec lui son fils Williams. Sa femme resta à la Martinique. Joséphine , mélancolique et triste, en faisait sa société habituelle, et n'éprouvait quelque consolation que lorsqu'elle pouvait lui parler de Williams, Mme de K.... se contentait de lui répondre que son fils avait été mis à l'université d'Oxford et y continuait ses études. La jeune amie de Williams redoublait alors d'application afin que celui-ci, à son retour, la trouvât digne de lui.
Mais Mme de Renaudin , établie entièrement en France, demandait sa nièce Maria, dans l'intention d'achever son éducation , et avec la promesse de pourvoir à son établissement. Elle avait formé le
projet de lui faire épouser l'un des fils du marquis de Beauharuais, son ami. Joséphine n'éprouvait aucune jalousie contre sa sœur, destinée ainsi à aller jouer un rôle dans le grand monde de Paris ; elle pensait, et s'en faisait un bonheur, que l'île natale serait le théâtre où sécoulerait sa tranquille existence , lorsque Williams , instruit et riche , serait de retour. En attendant, elle voulut aller consulter, pour connaître sa destinée future , une bohémienne nommée Euphémie , qui logeait proche de son habitation , et celle-ci lui fit une prédiction dans laquelle la prophétesse qui tient la plume a résumé , sans trop de peine , tous les événements postérieurs et bien connus de la vie de Tlmpératrice.
Maria allait partir pour la France , lorsqu'elle fut atteinte d'une maladie cruelle dont elle mourut peu de temps après. Mme de La Pagerie en eut une douleur qui la mit près du tombeau. Cette mort inopinée mûrit en quelques jours l'esprit de Joséphine; elle devint calme, réservée et douce, et contracta taules les bonnes habitudes de sa sœur aînée , afin de complaire à sa mère, qui bientôt concentra sur elle toute sa tendresse. Les projets de Mme de Renaudin se reportèrent alors sur Joséphine , qui fut agréée comme l'avait été sa sœur, par la famille de M. de Beauharnais. M. de Tascher s*en ouvrit à sa fille. Celle-ci n'accueillit cette nouvelle qu'avec des larmes, suppliant son père de se souvenir qu'elle avait été promise à Williams. Son père lui apprit alors que Williams ne s'appartenait plus, car il ne
pouvait hériter de Timmense fortune fie lord Lova qu'à la condition expressé d'épouser une pelite-nièee de celui-ci. Au reste, Williams, disait le père, paraissait l'avoir entièrement oubliée, puisque, depuis son départ, il ne lui avait donné aucune marque de souvenir. Joséphine ignorait que ses parents, ayant reconnu l'impossibilité de l'établissement rêvé par leur fille, avaient intercepté toutes les lettres que son jeune et fidèle ami lui avait écrites. Se croyant abandonnée, Joséphine, dans sa douleur, promit de se soumettre à la volonté de ses parents. Mme de Renaudin insistait pour l'envoi de sa nièce en France , car le moment était venu de compléter son éducation. Enfin, la séparation eut lieu. Ses parents confièrent Joséphine à des amis qui parlaient pour Marseille , et ^ au moment où le vaisseau mettait à la voile, une gerbe de feu s'attacha à son grand mât et suivit la jeune voyageuse pendant plusieurs jours, comme un présage de son éclatant avenir ^
Telle est la première partie d'un roman grossièrement construit, et dans lequel il est impossible de ne pas reconnaître une pâle et gauche copie de Paul ei Virginie^ cette charmante et naturelle peinture qui avait mis à la mode le tableau des amours enfantines aux colonies. L'ouvrage entier est un tissu d'erreurs portant sur les dates, les personnes et les faits, et si quelque événement exact y est rapporté, c'est pour y
1. Mémoires historiques et secrets de Vimpératrice Joséphine ^ par Mlle M. A. Lenormand, 2 vol. in-12. Paris (1818-1820). — Voir les six premiers chapitres de l'ouvrage , passim.
coudre aussitôt une série de fades aventures qui n'ont ni le mérite de Tinvention , ni , à coup sûr , le charme du style ^
1. Cette préoccupation de l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre se trahit surtout à la fin du quatrième chapitre de ces soi-disant mémoires : a Dociles victimes de leurs parents (dit Tauteur en parlant de ses deux héros] , il leur fallait renoncer à s'aimer ; ils devaient , comme Paul et Virginie y éprouver les tristes effets de l'ambition européenne. Bien moins heureux que ces deux autres créoles , ils étaient condamnés à vivre , et , sans cesser de se chérir , ils devaient être éternellement étrangers Tun à l'autre, i
mie Lenormand, pour accréditer ses fables, a eu la hardiesse insigne de les publier sous le nom de Joséphine elle-même y qu'elle fait parler à la première personne , à partir de son huitième chapitre » c'est-à-dire pendant les trois quarts de son ouvrage. Chaque volume est accompagné de notes nombreuses où l'on reconnaît la main de quelque correcteur un peu moins ignorant sur les faits que la peu scrupuleuse sibylle , mais qui fourmillent également d'erreurs à chaque page.
Le but évident de Mlle Lenormand avait été d'achalander son commerce de nécromancie, en donnant l'impératrice Joséphine comme une de ses clientes les plus assidues, les plus confiantes et les plus intimes. Nous verrons plus tard ce qu'il en fut. La devineresse de la rue de Toumon, pour prouver cette intimité impériale, dont elle entendait tirer au moins autant de profit que d'honneur, va jusqu'à prétendre que c'est l'Impératrice elle-même qui a déposé ces mémoires écrits patelle entre ses mains. On n'a jamais vu supercherie littéraire plus grotesque, mensonges historiques plus lourds; et cependant on s'y est laissé prendre comme à plaisir. Mlle Lenormand a défrayé toutes les biographies de l'impératrice Joséphine : c'est elle qui a donné le ton à l'histoire. Bien plus , elle eut l'incroyable idée de dédier son ouvrage à l'empereur Alexandre : « Les mémoires secrets de la vie de Joséphine (dit-elle dans son éptlre dédicatoire) que je vais publier furent en grande partie rédigés par elle-même, et c'est la raison qui me détermine à les placer sous la
protection particulière de Votre Majesté Quoi qu'il en soit, sire,
voilà le recueil historique que Joséphine avait entrepris; c'est à la France qu'elle l'avait consacré, c'est aux pieds de Votre Majesté que je dépose cet hommage. > Mais ce qui paraîtra moins croyable encore , c'est que l'empereur Alexandre ait accepté la dédicace de ce
rjO HISTOIRE
Nous ne voulons point interrompre notre récit pour relever, une à une, les allégations d'un pareil écrivain*. Il y a mieux à faire, et nous choisissons un procédé plus sérieux et plus digne de notre sujet: il consistera à décrire avec vérité, avec simplicité, Texistence intérieure d'une famille recommandable , nullement romanesque, vivant comme tout le monde,
fatras sans nom. Voici du moins la lettre publiée à cet ^ard par Mlle Lenormand en lôte de son livre :
« Aix-la-Chapelle, le 6-18 octobre 1818. A Mailemoiselle Lenormand.
c Sa Majesté Impériale ayant pris connaissance de la lettre que vous lui avez adressée, me charge de vous témoigner, Mademoiselle , ses remercîments pour Touvrage que vous lui avez envoyé , et accepte avec plaisir la dédicace des Mémoires historiques de l'impératrice Joséphine ^ en vous offrant une bague enrichie de diamants pour souvenir. En remplissant ses ordres par la présente, je m'empresse en même temps de vous remercier pour l'exemplaire de vos œuvres que vous m'avez fait parvenir, et de vous offrir mon hommage.
<r Signé : Le prince Yalkousky. i
Soyez la femme d'un grand homme, ayant de plus par vous-même une "valeur historique trè:;-réelle , pour être ainsi traitée aui yeux de l'Europe, seulement quatre ans après voire mort!
c La publication d^un pareil ouvrage, dont chaque page est une fausseté (lit-on dans les Mémoires sur la vie privée de Joséphine, attribués à Mlle Avrillon, femme de chambre de l'Impératrice, l. H, p. 63), causa une vive indignation au prince Eugène, qui écrivit à l'empereur Alexandre pour se plaindre qu'il eût laissé une intrigante placer un infâme libelle sous l'auguste protection de son nom. Au reste, Mlle Lenormand , lors de l'apparition de ces Mémoires, reçut une foule de démentis de la part de personnages trop honorables pour que leur témoignage ne soit pas d'une autorité infaillible, et qui, par leur position, furent à même d'apprécier combien les assertions de celta demoiselle sont absurdes et calomnieuses, o